Tom et Ali­son Har­greaves

Vertical (French) - - Sommaire - Par Claude Gar­dien.

Les an­nées Ver­ti­cal laissent une marque sou­vent étonnante, par­fois émou­vante. Au dé­but des an­nées quatre-vingt, une jeune al­pi­niste bri­tan­nique fait ses pre­mières courses dans le mas­sif du Mont-Blanc. Dix ans plus tard, Ali­son Har­greaves signe une per­for­mance de pre­mier ordre, es­ca­la­dant en so­lo les six faces nord des Alpes en un seul été. Cet hi­ver, son fils Tom re­pre­nait en so­lo ses traces.

Ali­son Har­greaves compte à sa liste de courses, entre autres choses, le Su­per Cou­loir du Ta­cul et la face nord du Cer­vin (1984), l’épe­ron Croz aux Jo­rasses (1985), la Ma­jor au mont Blanc (1986), le Lin­ceul (1987), la face nord de l’Ei­ger (1988, en­ceinte de six mois !), la Jack­son aux Droites (1989), di­verses hi­ver­nales (1992)… Elle a ou­vert une voie au Kang­te­ga avec Jeff Lowe, Tom Frost et Mark Twight en 1986. En 1993, elle se consacre au so­lo, et réus­sit ain­si une dou­zaine de grandes voies par­mi les­quelles les fa­meuses « Six faces nord » : Jo­rasses (par le Lin­ceul), Cer­vin ( voie Sch­mid), Ei­ger ( par une va­riante nou­velle de la voie Lau­per), Ba­dile ( voie Cas­sin), Drus ( voie Al­lain), Ci­ma Grande ( voie Co­mi­ci). Contrat rem­pli, c’était la « mis­sion » qu’elle s’était af­fec­tée pour l’été. Mais il lui reste un re­gret. En juin, elle avait fait le Lin­ceul dans des condi­tions dif­fi­ciles : beau­coup de neige fraîche, des­cente pé­nible. « Le ma­gni­fique iti­né­raire en mixte qu’offre l’épe­ron Croz m’avait échap­pé, et le dé­sir de le gra­vir me te­naillait tou­jours » , écri­telle alors dans Ver­ti­cal. C’est l’au­tomne, elle doit re­tour­ner en An­gle­terre. Une pé­riode de beau temps se des­sine, sur une mon­tagne bien en­nei­gée. Elle part à Les­chaux avec le pho­to­graphe Da­vid Shar­rock. Faux dé­part. Le temps est mau­vais, le gla­cier est cou­vert de neige fraîche, ca­chant des ponts trop fra­giles.

Retour à la case dé­part, et chan­ge­ment de tac­tique : elle gagne le pied de la voie en hé­li­co­ptère. Ce­la lui se­ra re­pro­ché, sur­tout au Royaume Uni : « French Style » écri­ront cer­tains jour­naux…

La voie des airs

Mais on est dé­but no­vembre, et le temps ne se­ra fi­na­le­ment pas fa­meux. Va pour l’hé­li­co, donc. Elle se fait dé­po­ser au-des­sus d’une ri­maye très ou­verte. Le si­lence re­ve­nu, il ne reste qu’elle, et les spin­drifts in­ces­sants. Le plai­sir de la grimpe ne dure guère: « Ins­tant de bon­heur fu­gace, vite obli­té­ré par les gifles d’un vent froid char­gé d’ai­guilles de glace. » La pa­roi est plâ­trée de neige fraîche. Au-des­sus du né­vé mé­dian, elle ne re­con­naît pas l’iti­né­raire (elle a dé­jà fait la course en 1985), se dé­cide pour un mince fi­let de glace, ce­lui-ci s’écroule sous ses pieds : « À l’aveu­glette, je plante le cram­pon dans un lambeau de glace et, les yeux fer­més, le souffle cou­pé, je li­bère un en­gin avec d’in­fi­nies pré­cau­tions, l’ancre plus haut… » Les photos sont im­pres­sion­nantes, on est loin des bonnes condi­tions au­jourd’hui bien iden­ti­fiées et re­cher­chées par les cor­dées en mal de Jo­rasses. Le temps se dé­traque. Elle trouve deux pio­lets lais­sés là dans les tour­billons. Mystère… Ce sont trois Co­réens qui les ont aban­don­nés :

sor­tis de la McIn­tyre, ils sont des­cen­dus par le Croz… L’hé­li­co du se­cours les cherche, pen­dant qu’Ali­son conti­nue son as­cen­sion. Il trou­ve­ra un corps. Au pied du der­nier res­saut, elle s’ar­rête, trouve un bloc pour s’as­su­rer. C’est la pre­mière fois de­puis le dé­but de l’es­ca­lade qu’elle peut se dé­tendre, s’ali­men­ter. Elle sait que les lon­gueurs les plus dures sont là, à la sor­tie. Son tem­pé­ra­ment re­prend le des­sus : « Ça a l’air dur, mais pas in­sur

mon­table. » Ce se­ra dur, ef­fec­ti­ve­ment : « J’ai froid, les der­niers mètres sont au­tant de chausse-trappes, l’hé­li­co tourne au-des­sus de ma tête. Vais-je enfin voir la fin de cette as­cen­sion ? » Sur l’arête faî­tière, après « une der­nière ba­taille avec la cor­niche » , elle

s’écroule « comme une bau­druche, vi­dée de toute émo­tion, sim­ple­ment en­va­hie par une

in­tense sen­sa­tion de sou­la­ge­ment » . Le vent for­cit, l’hé­li­co, pi­lo­té par le dé­jà cé­lèbre Pascal Brun, fi­nit après plu­sieurs ten­ta­tives par faire tou­cher le câble du treuil non loin d’Ali­son. Elle a juste le temps de s’ac­cro­cher, l’hé­li­co plonge, son pa­quet der­rière lui. Un peu plus bas, ils peuvent ef­fec­tuer le treuillage. La tem­pête ar­rive. « Nous avons joué gros jeu, écrit Ali­son, in­dé­nia­ble­ment Pascal a pris de gros risques pour me ré­cu­pé­rer. Der­rière nous s’éloigne cette longue et pé­rilleuse jour­née, et je sais que je n’au­rais pas pu me­ner cette as­cen­sion sans cette mer­veilleuse équipe. Nous sou­rions, heu­reux d’être al­lés jus­qu’au bout de nous-mêmes. »

Fa­tal K2

L’as­cen­sion d’Ali­son fait son raf­fut: Ver­ti­cal titre « Une ma­man en so­lo aux Jo­rasses ». Elle est connue, de grands pro­jets semblent pos­sibles. Elle est à l’Eve­rest à l’au­tomne 1994 pour ten­ter une as­cen­sion lé­gère, sans aide ex­té­rieure et sans oxy­gène, of course. Cette an­née-là, le vent est violent, et les suc­cès sont rares. Ce n’est que par­tie re­mise, elle réus­sit quelques mois plus tard, le 13 mai 1995. Le temps d’un al­ler-retour en An­gle­terre, elle s’en­vole pour le Karakoram.

Ob­jec­tif: K2. Le 13 août à 18h45, alors que le temps me­nace, elle est sur le som­met, avec cinq autres al­pi­nistes : les Es­pa­gnols Ja­vier Oli­var, Ja­vier Es­car­tin et Lo­ren­zo Or­tiz, l’Amé­ri­cain Rob Sla­ter, et le Néo­Zé­lan­dais Bruce Grant. Tous les six sont ava­lés par la tem­pête. Des pièces d’équi­pe­ment se­ront re­trou­vées, un corps aper­çu… Res­tent Jim Bal­lard, son époux,Tom son fils (qu’elle avait « em­me­né » à l’Ei­ger quand elle était en­ceinte) et Kate, sa fille. Les an­nées passent, une ving­taine. Les al­pi­nistes at­ten­tifs en­tendent par­fois par­ler d’un jeune Bri­tan­nique qui es­ca­lade des voies en so­lo dans les Do­lo­mites, et à l’Ei­ger. Mais il s’ap­pelle Bal­lard, et rares sont ceux qui connaissent son his­toire et font la re­la­tion avec Ali­son. Du­rant l’hi­ver 2014-2015, il dé­voile son projet : es­ca­la­der en so­lo hi­ver­nal les six faces nord… Tiens… l’in­té­rêt s’éveille. Tom Bal­lard s’ex­plique, tombe le masque. Il est jeune, très jeune, et il a dé­jà une longue his­toire der­rière lui… Tran­quille­ment, cet al­pi­niste qui sillonne les Alpes dans un mi­ni­bus tout au long de l’an­née avec son père va ga­gner son pa­ri. Jus­qu’à pré­sent très dis­cret, et peu ha­bi­tué à l’exer­cice, il s’est prê­té avec fraî­cheur au jeu des ques­tions…

Ver­ti­cal : Quand as-tu com­men­cé à pen­ser à ce projet des « Six faces nord » ?

Tom Bal­lard: les « Six faces nord » clas­siques fi­gurent par­mi les pro­jets de tous les al­pi­nistes en herbe. En ré­pé­tant les voies his­to­riques, on prend un peu part à l’his- toire. J’ai tou­jours rê­vé de les es­ca­la­der toutes les six. Et par­ti­cu­liè­re­ment seul et en hi­ver. Un chal­lenge qui n’avait pas en­core été réa­li­sé. L’an­née der­nière, en juin, j’ai eu l’inspiration que l’hi­ver qui ar­ri­vait se­rait le bon mo­ment pour une ten­ta­tive.

Es-tu in­té­res­sé par l’his­toire de l’al­pi­nisme ? Tu as ap­pe­lé ton projet Étoi­le­set­tem­pêtes, comme le livre de Gas­ton Ré­buf­fat…

J’ai lu le livre, bien sûr ! L’his­toire m’in­té­resse de plus en plus. Quand j’étais jeune, le seul livre d’es­ca­lade que j’avais lu était

L’arai­gnée blanche, d’Hein­rich Har­rer. En fait, je ne l’ai ja­mais fi­ni. Après le ré­cit de la pre­mière de l’Ei­ger, ça m’a en­nuyé ! J’ai es­sayé d’en lire d’autres, mais ça sem­blait tout aus­si en­nuyeux! Comme la ma­jo­ri­té des jeunes, il me sem­blait que s’in­té­res­ser à l’his­toire, c’était comme vivre dans le pas­sé.Vivre l’ins­tant pré­sent pa­raît plus im­por­tant. Mais en de­ve­nant plus âgé (je n’ar­rive pas à croire que je dis ça à vingt- six ans !), je sens un lien plus pro­fond avec le pas­sé. Sans ce qui a été fait avant, ou n’a pas été fait, nous ne pou­vons pas, à notre tour, pro­gres­ser. C’est dom­mage de vivre comme nous le fai­sons, « sur la route », d’une cer­taine ma­nière. Nous avions une grosse col­lec­tion de livres de mon­tagne. Si j’y avais ac­cès main­te­nant, je crois que je les li­rais tous. Mais l’es­pace est li­mi­té dans un van!

Avais-tu dé­jà fait cer­taines de ces voies ?

J’avais fait la Ci­ma Grande et le Piz Ba­dile du­rant l’été 2011. Toutes deux en so­lo in­té­gral. Pour des­cendre du Ba­dile, j’ai déses­ca­la­dé la clas­sique arête nord. J’ai pas­sé une bonne cen­taine de jours sur l’Ei­ger. J’y ai fait la pre­mière en libre du

Pi­lier écos­sais ( 900 m, 6c+), en so­lo, la

pre­mière de Se­ven Pillars of Wis­dom (1 000 m, 7b), et la pre­mière hi­ver­nale so­lo de la Pio­la-Sprun­gli. Mais ja­mais la voie He­ck­mair !

La­quelle était la plus dure ?

Tech­ni­que­ment, la Co­mi­ci à la Ci­ma Grande. Juste à cause de la tem­pé­ra­ture du ro­cher. J’avais eu froid aux doigts quand je l’avais faite en été, alors en hi­ver… Je fré­mis au sou­ve­nir de mes doigts et de mes pieds fri­go­ri­fiés !

Qu’est-ce qui était le plus dur dans ce clim­bing trip?

C’était de trou­ver le bon mo­ment pour

la bonne mon­tagne. En­suite d’être là pour en ti­rer pro­fit ! Je ne peux pas être à plus d’un en­droit à la fois ! Quand fé­vrier ti­rait à sa fin, j’ai com­men­cé à perdre le mo­ral. Le temps fi­lait. J’ai pen­sé que je n’au­rais pas le temps de bou­cler ce tour.

Ta ma­man a fait ces six pa­rois il y a vingt ans. Qu’est-ce qui a chan­gé de­puis ?

Le ma­té­riel a chan­gé ra­di­ca­le­ment, par­ti­cu­liè­re­ment de­puis dix ans. Les vê­te­ments sont plus chauds et plus lé­gers. Mon ma­té­riel n’est pas spé­cia­le­ment so­phis­ti­qué. Les pio­lets que j’ai uti­li­sés pour les trois pre­mières as­cen­sions étaient an­ciens. J’ai pu avoir une paire neuve, mo­derne, grâce à Matteo et Fran­ces­ca, et j’ai pu en ap­pré­cier la lé­gè­re­té. C’est ain­si quand on uti­lise du ma­té­riel mo­derne! Les mon­tagnes aus­si ont chan­gé. Ré­buf­fat au­raient du mal à re­con­naître ses mon­tagnes des an­nées cin­quante. Par exemple, en été, sur l’Ei­ger, le Pre­mier Né­vé n’existe plus! Les mon­tagnes sont vi­vantes. Elles changent de jour en jour, comme nous.

Ce doit être une émo­tion pro­fonde de grim­per dans les traces de sa mère. Com­ment gères-tu ce­la?

Je ne pense pas du tout à elle quand je grimpe. Je grimpe pour moi, sim­ple­ment. Ça peut sem­bler égoïste. Mais le so­lo est à la fois ir­res­pon­sable et égoïste. Ce­la en­gage les gens qui nous sont proches, et en même temps nous en isole… En ré­pé­tant ces voies « clas­siques », je suis les traces de cer­tains des plus grands al­pi­nistes, ma mère en fait par­tie !

Tu fais beau­coup de so­lo dans les Do­lo­mites. Grimpes-tu beau­coup en cor­dée ?

J’ai très peu grim­pé en­cor­dé. Je trouve qu’il est dif­fi­cile de développer des re­la­tions avec les autres. Alors je pars sim­ple­ment et je grimpe en so­lo.

Pour­quoi les Do­lo­mites ?

J’en suis tom­bé amou­reux. En été comme en hi­ver. C’est en­core mieux en au­tomne ou au prin­temps quand il n’y a per­sonne!

Qu’est-ce qui t’in­té­resse en de­hors de l’es­ca­lade?

Que vou­drais-tu faire des pro­chaines an­nées?

Il n’y a pas grand-chose d’autre dans ma vie que l’es­ca­lade. C’est peut-être triste, ou c’est peut-être ex­ci­tant. J’ai­me­rais grim­per de mieux en mieux, et plus haut. Et peu­têtre aus­si plus froid…

As-tu des pro­jets d’al­pi­nisme ?

Ici dans les Do­lo­mites, j’ai re­pé­ré des voies qui n’ont pas en­core été faites en libre. Il y a aus­si toutes les clas­siques dif­fi­ciles que je n’ai pas en­core faites. Et aus­si du so­lo… Je suis en ce mo­ment im­pli­qué dans un projet d’as­cen­sion au Ga­sher­brum IV pour l’an­née pro­chaine…

Photo Archives Ver­ti­cal. Photo Da­vid Shar­rock.

Ci-contre : les spon­sors d’Ali­son fêtent son suc­cès dans Ver­ti­cal. Page de droite : Ali­son Har­greaves dans l’épe­ron Croz en no­vembre 1993…

Photo Da­vid Shar­rock. Photo Tom Bal­lard.

Page de droite : Ali­son à la sor­tie du Croz, juste avant le mau­vais temps…

Ci-des­sous : Tom Bal­lard au pied des Drus, avant de faire la voieAl­lain en so­lo hi­ver­nal.

Photos Tom Bal­lard.

Ci-des­sus : som­met des Jo­rasses par la

McIn­tyre, par un pâle soleil voi­lé.

En haut : Tom dans la voieCas­sin au Ba­dile : froid !

À gauche : Tom dans la voieSch­mid au Cer­vin.

Photo Bal­lard.

Tom du­rant la pre­mière de Bap­tis­mofFire, VII+, au Ca­ti­nac­cio (Do­lo­mites).

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