Une his­toire de Ver­ti­cal

An­nées quatre-vingt. Un groupe d’amis écume les ro­chers et les goulottes du mas­sif du Mont-Blanc, dé­vale ses pentes à skis, en snow­board ou en monoski, l’ou­til à la mode à cette époque. Par­fois, ils dé­collent des som­mets en pa­ra­pente, ou y at­ter­rissent en

Vertical (French) - - Sommaire - La cou­ver­ture du pre­mier nu­mé­ro de Ver­ti­cal, au prin­temps 1985. Patrick Ed­lin­ger vu par Gé­rard Ko­si­cki dans La­Boule, un 8a tou­jours pas dé­va­lué, aux Deux Ai­guilles. Photo Archives Ver­ti­cal.

Au mi­lieu des an­nées soixante-dix, en Eu­rope, grim­peurs et al­pi­nistes n’ont sou­vent à leur dis­po­si­tion que les re­vues de leurs clubs al­pins na­tio­naux. Elles sont sou­vent très bien faites, mais l’al­pi­nisme et l’es­ca­lade ne sont qu’une par­tie des su­jets trai­tés, et ces or­ganes de presse sont aus­si la voix des clubs. L’es­ca­lade, en ces an­nées-là, donne le « la ». Le ton change, les te­nues, les ha­bi­tudes, les pra­tiques. Le « libre » ba­laie tout sur son pas­sage, en fa­laise comme en mon­tagne. L’al­pi­nisme et l’es­ca­lade prennent des cou­leurs, et pas seule­ment sur les te­nues des pra­ti­quants. Les temps sont mûrs pour une presse spé­cia­li­sée.To­ni Hie­be­ler, l’au­teur de la pre­mière hi­ver­nale de la face nord de l’Ei­ger en 1961, avait mon­tré le che­min en créant un ma­ga­zine indépendant: Al­pi­nis­mus. Moun­tain, au Royaume Uni, crée un nou­veau standard: photos d’ac­tion prises au plus près des grim­peurs, ré­cits d’expédition épiques. L’in­croyable ac­ti­vi­té des grim­peurs bri­tan­niques, et l’éner­gie de son ré­dac­teur en chef, Ken Wil­son, se chargent de lui don­ner plus qu’un style, un souffle. En 1978, deux ma­ga­zines spé­cia­li­sés voient le jour en France: Al­pi­nisme et Ran­don­née, Mon­tagnes Ma­ga­zine. La nou­velle gé­né­ra­tion se jette sur ces men­suels (les re­vues de clubs avaient des pé­rio­di­ci­tés chao­tiques) à la ma­quette agréable, agré­men­tée (ô nou­veau­té dans ce mi­lieu un rien fi­gé!) de photos cou­leur…

Les li­mites volent en éclat

L’his­toire va par­fois trop vite… Il ne fau­dra que quelques an­nées pour qu’un nou­veau be­soin se fasse sen­tir. L’es­ca­lade libre bouillonne, les de­grés ex­plosent, les stars du ro­cher font leur en­trée dans la grande presse. L’al­pi­nisme est ti­ré par cette ten­dance. Cette ac­ti­vi­té très im­pré­gnée de conser­va­tisme voit ses li­mites tra­di­tion­nelles vo­ler en éclat. Et l’un des en­droits où ça se passe est Cha­mo­nix… Une nou­velle gé­né­ra­tion, dé­bar­quée des fa­laises, s’es­saie à l’al­pi­nisme. Do­mi­nique Ra­digue vient de Rouen. Il s’est for­mé sur les fa­laises de craie qui bordent la Seine : La Roque, Con­nelles. Hi­ver 1979, pre­mier bou­lot à la mon­tagne: perch­man à La Flé­gère, au-des­sus de Cha­mo­nix. Dans sa ca­bane, il cache une bou­teille de te­qui­la et des ci­trons verts, pour les co­pains de pas­sage. Et il fait des trac­tions sur le cham­branle de la porte. Il réus­sit à prendre quelques jours de congés au mi­lieu de l’hi­ver (pas fa­cile, à cette époque, les sai­son­niers n’ont qu’une jour­née par se­maine, et en­core, pas tou­jours). C’est qu’un de ses potes de Rouen vient pas­ser quelques jours à Cha­mo­nix. Il s’ap­pelle Ch­ris­tophe Pro­fit. Les deux ga­mins vont s’of­frir le Su­per Cou­loir du Ta­cul. Ces sales gosses se re­trouvent en cou­ver­ture d’Al­pi­nisme et Ran­don­née: ils ont réus­si en hi­ver cette cé­lèbre voie en fu­seaux de ski, ce sont les seuls pan­ta­lons un peu chauds dont ils dis­posent… Do­mi­nique fait son ser­vice mi­li­taire (en­core obli­ga­toire) et y fait connais­sance de Bru­no Cor­mier, ex­cellent grim­peur de la nou­velle vague. Ils nagent en plein dans l’ef­ferves-

cence du mo­ment. De leur point de vue, la presse spé­cia­li­sée passe dé­jà à cô­té du phé­no­mène. Ils rêvent d’un nou­veau ma­ga­zine. Bru­no a les moyens de le dé­mar­rer, Do­mi­nique aime écrire, il est pas­sion­né d’his­toire de l’al­pi­nisme. Mais ils ne connaissent rien à la presse… Un qui connaît bien le pro­blème, c’est le Cha­mo­niard Gilles Chap­paz. Il a été le pre­mier ré­dac­teur en chef de Mon­tagnes Ma­ga­zine, qu’il vient de quit­ter pour prendre les rênes de Ski fran­çais. Entre les deux, il prend une an­née sab­ba­tique. Bru­no et Do­mi­nique sont in­ti­mi­dés, ont peur de n’être pas pris au sé­rieux. Une des­cente en monoski de la face sud des Jo­rasses avec To­ni Ber­nos leur per­met de ren­con­trer Sylvie Chap­paz, l’épouse de Gilles, qui pho­to­gra­phie leur pre­mière. La jonc­tion est faite…

Bru­no Cor­mier, l’ini­tia­teur et le fi­nan­cier

« Ils vou­laient un ma­ga­zine mo­teur plus que sui­viste, se sou­vient Gilles Chap­paz, ils avaient des idées pour ou­vrir une piste, réa­li­ser un ma­ga­zine qui se démarque. » Pour Gilles, ils

tiennent la route: « À ce mo­ment, l’es­ca­lade a pris le des­sus dans les mé­dias, mais l’al­pi­nisme vit à une vi­tesse folle. La mon­tagne est à la mode: les grands ma­ga­zines, les té­lés cherchent un suc­ces­seur à Re­né Des­mai­son… Ro­ger Fillon a po­pu­la­ri­sé le pa­ra­pente en mon­tagne, on va as­sis­ter aux pre­mières com­pé­ti­tions d’es­ca­lade. L’idée de Bru­no et Do­mi­nique est dans l’air du temps, ils veulent et peuvent don­ner une image nette de cette époque où la mon­tagne bas­cule, de­vient un ter­rain de jeu co­lo­ni­sé par l’es­prit de l’es­ca­lade… Bru­no était l’ini­tia­teur et le fi­nan­cier. Il était po­sé, un peu aus­tère, par­fois, il sa­vait où il al­lait. Do­mi­nique était l’âme du projet, il était pris dans le tour­billon de l’époque, ex­trê­me­ment joyeux. Il avait une lu­mière, un quelque chose de Be­rhault, avec sa joie d’exis­ter, son sé­rieux dans l’ac­tion. Entre un ma­ga­zine vite fait et une op­tion luxe, Bru­no va choi­sir la deuxième, plus flat­teuse en terme de créa­tion, ce qui va per­mettre d’al­ler vers une qua­li­té de mise en pages qui sou­tient la pré­ci­sion des in­fos. En bon Hel­vète, il va s’adres­ser à un com­pa­triote, gra­phiste à Paris: Fred Rawy­ler. C’est lui qui va trou­ver le lo­go, la flèche, le titre pla­cé verticalement à l’en­contre des règles éta­blies. Per­sonne ne se sou­vient qui a trou­vé le titre, le motVer­ti­cal. Ils étaient dé­jà une équipe… il y avait un col­lec­tif Ver­ti­cal fé­dé­ra­teur. » Au­tour de l’équipe (Anne Cou­chaux,To­ny Ber­nos, Bru­no Gou­vy, Stéphane Dewèze, et l’in­dis­pen­sable Do­mi­nique Vul­lia­my), ils réunissent de vrais spé­cia­listes : Erik De­camp, Michel Pio­la, Ro­main Vo­gler, Ja­cky Go­doffe, Patrick Be­rhault, Jean-Marc Boi­vin, tous grim­peurs de haut ni­veau. Ber­nard Do­me­nech, grand al­pi­niste lui aus­si, mais éga­le­ment géo­graphe, s’oc­cupe des mon­tagnes du monde : il en a une ex­cep­tion­nelle connais­sance. Gilles Chap­paz va me­ner la barque pen­dant deux ans, lui don­ner une as­sise, du sé­rieux, une cau­tion au­près des an­non­ceurs. Il res­te­ra conseiller à la ré­dac­tion. Sa suc­ces­sion se­ra as­su­rée, brillam­ment, par Anne Cou­chaux.

Les drames émaillent l’his­toire de Ver­ti­cal

Les dé­buts de Ver­ti­cal sont une belle his­toire. Trop belle? Le 27 fé­vrier 1987, Do­mi­nique Ra­digue dis­pa­raît à la face sud de l’Acon­ca­gua avec son com­pa­gnon Fe­lix de Pa­blos. Bru­no Cor­mier écrit: « Sans toi, cette re­vue traî­ne­rait

en­core dans le fond d’un ti­roir. Dom’, tu étais l’âme

deVer­ti­cal. » Bru­no dé­cède d’un ac­ci­dent de pa­ra­pente sur le gla­cier de Trient le 16 juillet 1989. Son dé­cès met fin à l’époque cha­mo­niarde de Ver­ti­cal, qui est ra­che­té par les édi­tions Glé­nat, avec Jean­mi Asselin et Jean Kouch­ner pour ré­dac­teurs en chef. L’équipe fon­da­trice de Ver­ti­cal ne se­ra guère épar­gnée par le des­tin. Ran­çon d’un ac­ti­visme as­su­mé? Stéphane Dewèze dis­pa­raît en Inde, Bru­no Gou­vy se tue à la Verte lors d’une des­cente en surf, Ro­mainVo­gler en rap­pel, à la fa­laise de la Ma­la­dière (val­lée de l’Arve). Patrick Be­rhault, qui re­joint la ré­dac­tion en 2000, tombe au Tä­sch­horn en 2004. Patrick Ed­lin­ger, co-ré­dac­teur en chef du temps de la fu­sion de Ver­ti­cal avec son ma­ga­zine Roc’nWall, re­joint son ami en 2012. Jean-Marc Boi­vin, conseiller tech­nique des pre­mières an­nées, perd la vie en BASE Jump au Sal­to An­gel en 1990, Pierre Bé­ghin, autre « constech », tombe à l’An­na­pur­na en 1992. Éric Es­cof­fier, lui aus­si conseiller tech­nique, et plus tard chef de pu­bli­ci­té, après des

L’équipe fon­da­trice de Ver­ti­cal ne se­ra guère épar­gnée par le des­tin.

Ran­çon d’un ac­ti­visme as­su­mé?

ac­ci­dents dou­lou­reux, ne re­vient pas du Broad Peak en 1998. Ber­nard Do­me­nech, le pi­lier qui nous ap­pre­nait tel­le­ment sur les mon­tagnes du monde, est em­por­té par un can­cer en 2008. La liste est bien trop longue, même si elle est le re­flet de trente ans de pas­sages à la ré­dac­tion d’al­pi­nistes très ac­tifs. Ces drames font par­tie de l’his­toire de Ver­ti­cal. « Si la mai­son existe tou­jours, c’est que les fon­da

tions étaient so­lides » , sou­pi­rait Gilles Chap­paz. Entre-temps, après une longue pé­riode à la tête de Ski fran­çais, il était re­ve­nu aux ma­nettes, comme di­rec­teur des ré­dac­tions. Puis est de­ve­nu ré­dac­teur en chef à L’Équipe

Ma­ga­zine, ou­vrant la porte aux sports de mon­tagne à ce ma­ga­zine jusque-là consa­cré aux sports clas­siques. Il consacre main­te­nant son temps à la réa­li­sa­tion de do­cu­men­taires sur la mon­tagne, et se trouve à la tête d’une im­por­tante fil­mo­gra­phie. En 2006, Ver­ti­cal passe sous la hou­lette des édi­tions Ni­véales, avec dé­sor­mais quatre édi­tions, en quatre langues eu­ro­péennes. Les pion­niers de Ver­ti­cal ne connais­saient pas de fron­tières. Ni dans le voyage, ni dans l’ima­gi­na­tion, ni dans l’ac­tion. Un peu de leur sa­voir et de leur en­thou­siasme ha­bitent sans doute en­core ces pages qui veulent rap­pe­ler que ce jour­nal a une his­toire par­ti­cu­lière.

Photos Archives Ver­ti­cal.

Grim­peurs ac­tifs de la scène cha­mo­niarde, Bru­no Cor­mier (ci-des­sous) et Do­mi­nique Ra­digue (ici au Grim­sel) furent les deux pi­liers fon­da­teurs de Ver­ti­cal.

Photos Archives Ver­ti­cal.

Le Ver­ti­cal des pre­mières an­nées s’ins­cri­vait net­te­ment dans la mou­vance de l’es­ca­lade nou­velle, qui al­lait co­lo­ni­ser le monde de l’al­ti­tude. On n’y hé­si­tait pas à sor­tir des rails bien dé­fi­nis de l’al­pi­nisme clas­sique bien pen­sant…

Photos Archives Ver­ti­cal.

Bru­no Gou­vy, snow­boar­der et cas­ca­deur, membre du team Ver­ti­cal, at­ter­rit au som­met des Drus, ac­cueilli

par ses amis qui le ré­cu­pé­re­ront inex­tre­mis. Il des­cen­dra la face nord en rap­pel, en snow­board et en pa­ra­pente… Ces an­nées-là osent tout, pour l’amour

du geste, du plai­sir et de l’image.

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