CH­RIS­TOPHE PRO­FIT

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Le monde en­tier s’en sou­vient. La Di­recte Amé­ri­caine, en Tshirt, sans corde ni bau­drier, sa vie ne te­nant qu’à un fil, ce­lui de la confiance ex­trême qu’il avait pla­cé en lui. En 1982, l’as­cen­sion en so­lo in­té­gral de la face ouest des Drus res­te­ra comme le geste par­fait d’un jeune grim­peur qui va re­vi­si­ter l’al­pi­nisme à sa ma­nière : très vite, en so­li­taire, et comme au Dru, ava­lant le dé­ni­ve­lé à l’al­lure du ran­don­neur dans les plus dif­fi­ciles pa­rois des Alpes. D’abord la fa­meuse tri­lo­gie des faces nord en so­li­taire, Jo­rasses-Cer­vinEi­ger, puis en hi­ver­nale. Ch­ris­tophe Pro­fit est le sur­vi­vant d’une gé­né­ra­tion fan­tas­tique qui a cham­bou­lé l’al­pi­nisme, di­vi­sant les ho­raires par quatre, ré­in­ven­tant l’es­ca­lade libre, à coup de dé­fis et de re­cords en haute mon­tagne. Cette gé­né­ra­tion a été dé­ci­mée : Es­cof­fier, Boi­vin, Be­rhault, mais aus­si Bé­ghin, La­croix, Vo­gler, Chamoux, Val­len­çant, et d’autres, tous dis­pa­rus en mon­tagne, à l’ins­tar de son men­tor, Do­mi­nique Ra­digue. Ac­com­pa­gnée par la nais­sance d’un ma­ga­zine ré­vo­lu­tion­naire, Ver­ti­cal, la dé­cen­nie 80 fut sans doute folle, aus­si ir­réelle que l’en­ga­ge­ment de Ch­ris­tophe Pro­fit dans les Alpes puis en Himalaya, jus­qu’à l’as­cen­sion par­faite, l’arête nord-ouest du K2, avec Bé­ghin, en 1991. Une dé­cen­nie qui a dé­bu­té en 1981 pour Ch­ris­tophe par une as­cen­sion so­li­taire du cou­loir nord des Drus : un ex­ploit à un mo­ment où en­core rares sont les cor­dées à s’y frot­ter. Une dé­cen­nie qui culmine au K2, le 15 août 1991. Une dé­cen­nie à cô­té de la­quelle l’ac­tuelle fait par­fois pâle fi­gure. De­puis, Ch­ris­tophe a vé­cu avec pas­sion son mé­tier de guide. Ins­crit à la Com­pa­gnie des Guides de Cha­mo­nix, il ac­cu­mule les courses dif­fi­ciles, fré­quente as­si­dû­ment le ver­sant ita­lien du mont Blanc avec ses clients – que des grandes courses. À quelques ex­cep­tions près, sa pa­role est rare. Très. Il est pour­tant non seule­ment l’un des sur­vi­vants de cette gé­né­ra­tion in­croyable (avec Thier­ry Re­nault ou Alain Gher­sen), mais aus­si le plus em­blé­ma­tique al­pi­niste fran­çais de­puis Re­né Des­mai­son, ce­lui qui laisse, sans doute au­cun, son em­preinte dans l’His­toire. Ce­lui aus­si qui a ins­pi­ré, et ins­pire en­core les meilleurs al­pi­nistes ac­tuels. Il fau­drait pou­voir ra­con­ter – aus­si – ses sou­rires, ses si­lences, quand il évoque le monde de là-haut. Il fau­drait dire aus­si son im­mense hu­mi­li­té. Car ce qui pour­rait pas­ser pour de la ti­mi­di­té, ou pire du dé­dain, n’est que de la mo­des­tie : la car­rière de Ch­ris­tophe Pro­fit est in­éga­lée, mais l’homme pré­fère au­jourd’hui la plus grande dis­cré­tion, une qua­li­té de­ve­nue rare. Écou­tons Ch­ris­tophe Pro­fit, re­voyons ses as­cen­sions dingues, sans fi­let, mais avec pa­nache. Ins­pi­rons-nous. « J’ai ren­con­tré Do­mi­nique Ra­digue à Con­nelles La Roque. J’ar­ri­vais en mo­by­lette, mes ran­gers aux pieds, je n’avais ja­mais grim­pé. Lui m’a vu dé­bou­ler comme ça, je de­vais avoir quelque chose dans le re­gard, j’avais seize ans et j’ai com­men­cé à grim­per. L’été d’après, Do­mi­nique m’a pro­po­sé de le re­trou­ver à Cha­mo­nix, de m’ins­crire au Club Al­pin. C’est comme ce­la que je suis ve­nu au cam­ping du COB pour ma pre­mière sai­son d’al­pi­nisme. Do­mi­nique Ra­digue avait un re­gard rayon­nant qui m’a fait com­prendre que j’étais à ma place, en fa­laise puis en mon­tagne. Lui res­plen­dis­sait de joie de vivre, d’en­vie de par­ta­ger. Rien que dans le re­gard, j’ai ac­cro­ché », se sou­vient Ch­ris­tophe. Dans l’his­toire du gé­nie de Ch­ris­tophe Pro­fit, Do­mi­nique Ra­digue est une pièce maî­tresse, un ins­pi­ra­teur co­los­sal, l’his­toire aus­si d’une cor­dée. Le Su­per­cou­loir en té­moigne : ce trait de glace et de mixte de huit cents mètres, ou­vert en 1975 par Boi­vin et Ga­bar­rou, est la course de ré­fé­rence en la ma­tière. En 1978, rares sont en­core les cor­dées à s’y ris­quer, toutes équi­pées de pio­lets aux manches droits. La tech­nique de pio­let-trac­tion po­pu­la­ri­sée par Wal­ter Cec­chi­nel n’en est qu’à ses dé­buts, mais Do­mi­nique Ra­digue l’a dé­jà adop­tée. Et son jeune ami Pro­fit n’a ja­mais fait de glace : « j’avais zé­ro ex­pé­rience en glace. Je n’avais ja­mais mis les cram­pons ». Qu’im­porte, Ra­digue a confiance en ses ca­pa­ci­tés. Lui mè­ne­ra la glace, tan­dis que Ch­ris­tophe grim­pe­ra en tête les pre­mières lon­gueurs en ro­cher du pi­lier Ger­va­sut­ti, pour ac­cé­der au Su­per­cou­loir. « Je lui fai­sais to­ta­le­ment confiance, et lui me fai­sait to­ta­le­ment confiance, et c’est un élé­ment

cru­cial en al­pi­nisme. » Le len­de­main, les lon­gueurs dé­filent, les heures aus­si. Ra­digue roule ses clopes au re­lais, pen­dant que Pro­fit s’es­crime à en­le­ver ces fi­chues broches à épines. La nuit les cueille en haut du Su­per­cou­loir, un pre­mier bi­vouac à 4000 mètres pour Ch­ris­tophe, sans ré­chaud, lais­sé en bas, ni rien. Le pe­tit jour les trouve tran­sis, mais im­men­sé­ment heu­reux d’ache­ver la course, puis une des­cente sans his­toire. « Je com­pre­nais ce que c’était la confiance en mon­tagne. C’était une confiance qui ne passe pas par les mots, mais par un simple re­gard, une ex­pé­rience que j’ai vé­cue aus­si avec Pierre Bé­ghin au K2. » Une ami­tié fan­tas­tique, sin­cère, et tein­tée d’ad­mi­ra­tion ré­ci­proque est scel­lée : Ra­digue est un pyg­ma­lion vi­sion­naire, Pro­fit est le pro­dige. Do­mi­nique a été ce­lui qui a mon­tré la glace mo­derne à Ch­ris­tophe qui, trois ans plus tard, dé­passe son men­tor en réa­li­sant la pre­mière so­li­taire du cou­loir nord des Drus. En­semble, Ra­digue et Pro­fit réus­si­ront en­core de belles courses. En glace en­core avec la Di­rec­tis­sime du Lin­ceul, gou­lotte de gauche au dé­part et sor­tie à droite dans la par­tie su­pé­rieure. Ou en ro­cher, avec une idée dé­li­rante – de celles qui éclosent au dé­but des an­nées 80 — l’en­chaî­ne­ment des quatre pi­liers du Frê­ney. Soit le pi­lier nord (Ger­va­sut­ti) en al­ler-re­tour, le pi­lier cen­tral, des­cente par le Dé­ro­bé, l’as­cen­sion du pi­lier Dé­ro­bé, des­cente puis le pi­lier sud, à la jour­née… Même Be­rhault n’a pas fait mieux de­puis. En­suite ? La bien­veillance de Do­mi­nique Ra­digue, tou­jours, qui l’ac­com­pagne pour l’hi­ver­nale so­lo de l’Ei­ger en dix heures, en 1983. L’an­née sui­vante, Ch­ris­tophe part pour l’in­té­grale de Peu­te­rey, ac­com­pa­gné de Syl­viane Ta­ver­nier et Do­mi­nique jus­qu’au re­fuge de la Noire. En pleine nuit, il se perd, erre dans les Dames An­glaises qu’il gra­vit une par une, sans sa­voir qu’il fal­lait les contour­ner. Le doute l’écrase, mais il fi­nit par trou­ver le bi­vouac Cra­ve­ri : « j’avais la confiance de Do­mi­nique, tou­jours se­rein, qui m’ha­bi­tait. Ces sen­ti­ments m’ha­bitent en­core. Cette vic­toire sur le doute, tu la gardes toute ta vie, elle va même gran­dir au fil des ex­pé­riences ». Il y au­ra une deuxième in­té­grale de Peu­te­rey en so­li­taire : pliée en 18 heures

J’AVAIS ZÉ­RO EX­PÉ­RIENCE EN GLACE AVANT D’AL­LER AU SU­PER­COU­LOIR AVEC DO­MI­NIQUE.

cette fois ! Les Alpes sont trop pe­tites pour Ch­ris­tophe qui ten­te­ra plu­sieurs fois de ve­nir à bout de la face sud du Lhotse, sans suc­cès. Ch­ris­tophe Pro­fit est de­ve­nu, sû­re­ment grâce à Ra­digue, un « ani­mal en mon­tagne », ce­lui qui flaire le meilleur et le plus sûr moyen de par­ve­nir sur un som­met poin­tu par es­sence dan­ge­reux. Il vit et vibre dé­sor­mais pour son mé­tier de guide, dont il rê­vait en­fant en li­sant Ré­buf­fat, ou en dis­cu­tant au bi­vouac dans les Andes avec Re­né Des­mai­son. Comme eux, le mas­sif du mont Blanc est de­ve­nu son jar­din dont il ouvre les portes se­crètes à ses clients, usant de grandes courses plus que de rai­son. « Chaque fois que je suis là-haut, c’est un grand bon­heur. Je suis plus de deux cents jours par an en mon­tagne. J’ai be­soin d’être à l’unis­son de la mon­tagne, de vi­brer avec elle. Je pour­rais très bien faire des val­lées Blanches, clas­siques, tou­jours à gauche, à la queue leu leu, les jours de beau. Mais je n’ai pas en­vie qu’il y ait une cas­sure entre ce que j’ai vé­cu avant et ce que je vis main­te­nant. Bien sûr, je m’adapte avec mes clients. Mais j’aime l’en­ga­ge­ment en mon­tagne. J’aime me mettre des contraintes, par­fois in­ouïes, pour réus­sir de belles courses avec des clients, ou alors les faire dif­fé­rem­ment. C’est une source de joie. Quand je passe dans le Réac­teur (pas­sage au centre des sé­racs de la val­lée Blanche), je sais que cer­tains di­ront, s’il m’ar­rive quelque chose, que ce­la de­vait ar­ri­ver. »

À LA GOU­LOTTE PELLISSIER, J’ÉTAIS FOU DE RAGE QUAND J’AI VU DES SPITS À CÔ­TÉ D’UN BÉQUET. VIVRE AVEC SON TEMPS, CE N’EST PAS ÉQUIPER À TOUT VA.

Lui qui, pour avoir été trop jeune sous les feux de la rampe, craint le re­gard de ses pairs qui n’en sont pas vrai­ment : rares sont ceux qui ont pous­sé le bou­chon aus­si loin en mon­tagne, et rares sont les guides qui en­chaînent les courses avec des clients dans l’En­vers du mont Blanc. Il y a chez Ch­ris­tophe Pro­fit cette crainte du ju­ge­ment des autres. Mal­gré lui, Ch­ris­tophe évite dé­sor­mais au­tant la lu­mière des mé­dias, que les opi­nions du gros village cha­mo­niard, « le re­gard des gens quand tu passes dans cer­tains en­droits ». Le re­gard de ses pairs, guides, aus­si. « Jeune, je li­sais Ré­buf­fat. Mess­ner. Je sur­li­gnais des phrases du 7e de­gré au sta­bi­lo jaune. J’avais dit à mon frère, un jour je se­rai guide

comme Des­mai­son. » Être guide, c’est avoir le re­gard du ber­ger, à la fois em­pa­thique et poin­tilleux. Jau­ger la ca­pa­ci­té et la ma­nière de skier du client, dès les pre­miers vi­rages. Je les fais pas­ser dans un coin se­cret, il y a une cre­vasse : je vois leur fa­çon de ré­agir, et j’en dé­duis le pro­gramme de la jour­née. » Ch­ris­tophe Pro­fit se sou­vient de son pre­mier so­lo au cou­loir nord des Drus, à la jour­née, en 1981. « J’y suis re­tour­né bien après pour des pho­tos : c’est un cou­loir ma­gique. Je m’étais au­toas­su­ré dans la lon­gueur en ar­tif, et après je ne me suis pas as­su­ré du tout. Quand on pense à cette époque, tu bas­cu­lais tou­jours der­rière. Main­te­nant, tu n’es plus dans la même tour­nure d’es­prit, car les re­lais sont équi­pés pour des­cendre du même cô­té. J’ai eu l’im­mense plai­sir de connaître le cou­loir nord des Drus en sa­chant que la seule is­sue c’est de des­cendre sur l’autre ver­sant. Au­jourd’hui, même si je veux al­ler au som­met, bas­cu­ler et faire la course com­plète, je sais que je peux re­des­cendre à n’im­porte quel mo­ment, et ce­la change ma course. Idem dans le Su­per­cou­loir au Ta­cul, dont les re­lais ont été spi­tés. Quand je pars et que je sais que je dois al­ler jus­qu’au som­met, c’est un plai­sir dif­fé­rent, à des an­nées-lu­mière de ti­rer les rap­pels à une brèche. Et là, avec les re­lais en place, ce n’est plus pa­reil. J’ai une cer­taine nos­tal­gie de ça. Cer­tains vont dire que je suis ré­tro, mais pour moi l’ar­gu­ment ne tient pas. Être avec son temps, gar­der du bon sens, c’est ne pas dé­truire ce qui a été fait avant. Quand tu équipes des re­lais sur spits, tu souilles ce qui a été fait avant, en n’ayant pas le res­pect des usages. Souiller ? Le mot n’est pas trop fort. Vivre avec son temps, c’est uti­li­ser le ma­té­riel ac­tuel, ce n’est pas équiper à tout va. Je sou­haite voir per­pé­tuer l’en­ga­ge­ment en mon­tagne. Et uti­li­ser le ma­té­riel ac­tuel, ce n’est dé­jà pas le même en­ga­ge­ment que Wal­ter Cec­chi­nel ou d’autres, à l’époque ! En fé­vrier, j’étais dans la gou­lotte Pellissier, à la Pointe La­che­nal. J’étais fou de rage quand j’ai vu des spits à cô­té du béquet que j’uti­lise à chaque fois, au som­met. Il y avait dé­jà des re­lais sur spits, et main­te­nant il y a ce re­lais à cô­té d’un béquet ! Je me suis dit, un jour je vais re­ve­nir et fi­nir par tout dé­mon­ter ! Les gens s’em­pilent de­dans en­core plus à cause de ces re­lais spi­tés. Au­jourd’hui, non seule­ment tu dois com­po­ser avec la mon­tagne, mais aus­si avec la sur fré­quen­ta­tion de cer­tains sec­teurs. Les gens semblent se fo­ca­li­ser sur la pré­sence des spits... et sur les co­ta­tions. Je me sou­viens de dis­cus­sions avec Des­mai­son : on s’est re­trou­vé à bi­voua­quer, lui, Syl­viane et moi, en­rou­lés dans un pa­ra­pente au som­met du Cho­pi­cal­qui. Eh bien, avec Re­né, on ne par­lait ja­mais de co­ta­tions ! » Ch­ris­tophe Pro­fit aime tou­jours les tri­lo­gies. Ch­ris­tophe dit qu’en al­pi­nisme, il faut res­pec­ter ces trois points : ac­cep­ter de sor­tir de sa zone de confort, se faire confiance, et com­po­ser avec la mon­tagne. Lui a en­core un pro­jet de tri­lo­gie avec un client et ami, trois grandes voies sur trois som­mets em­blé­ma­tiques. « Dans ce pro­jet, Ra­digue et Des­mai­son se­ront à mes cô­tés. La force de leur re­gard conti­nue­ra de m’ac­com­pa­gner. Je vois la mon­tagne comme un che­min où il faut prendre garde aux “lu­mières rouges” qui s’al­lument. Tous les mo­ments où j’ai failli mou­rir. Au­jourd’hui, j’y suis en­core plus at­ten­tif. La mon­tagne reste un en­droit dan­ge­reux. Pour sur­vivre à tout ce­la il faut de­ve­nir ani­mal : ce­la, on le crée soi-même, c’est une ex­pé­rience non trans­mis­sible. »

Les Drus, l’une des mon­tagnes fé­tiches de Ch­ris­tophe.

Le ver­sant nord du K2, gra­vi le 15 août 1991 par l’arête nord-ouest avec Pierre Bé­ghin.

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