DES­TINS

Vertical (French) - - Vertical Edito - * Gra­vir les mon­tagnes est une af­faire de style, éd. Paul­sen. Par Jo­ce­lyn Cha­vy

C’C’était une belle jour­née, le so­leil ir­ra­diait l’Oi­sans sau­vage, les cimes sem­blaient per­cer la gouache du ciel. Cour­bés sous les sacs char­gés pour le bi­vouac, nous ne pou­vions voir la tête du cou­loir d’at­taque avant de mar­cher trois bonnes heures. Les cou­loirs ha­bi­tuel­le­ment rem­plis de glace dé­gueu­laient de pier­raille. Juillet était de­ve­nu le pire des sep­tembres. In­cré­dules de­vant le cou­loir, notre ac­cès, qui avait dis­pa­ru, gi­sait en pous­sière sur le gla­cier, tan­dis qu’une salve de pierres mar­quait notre ar­ri­vée. Il n’y eut pas de “J’y vais ou t’y vas ?”, la fa­meuse ques­tion dont la ré­ponse est connue ou sou­hai­tée par ce­lui qui la pose, comme le dit ma­li­cieu­se­ment Cé­dric Sa­pin-De­four *, ques­tion d’une mau­vaise foi en gé­né­ral ca­rac­té­ri­sée. But ri­maye, Écrins trans­for­més en Mer­can­tour (n’y voyez pas une in­sulte, amis du 06), re­tour par­king en mau­dis­sant l’idée qui nous avait dé­viés du gra­nit cha­mo­niard, ou de n’im­porte quelle mon­tagne qui ne nous au­rait pas éjec­tés à la ri­maye. La mon­tagne est l’oc­ca­sion de ha­sards, par­fois cruels. Un jeu dont la na­ture mal­me­née a les clés, mais pas seule­ment. Ain­si l’Eve­rest ce prin­temps : pen­dant que Ki­lian Jor­net réus­sis­sait son pa­ri, qui était d’abord et avant tout l’Eve­rest sans oxy­gène, une tra­gé­die se nouait sur l’autre ver­sant avec la dis­pa­ri­tion d’Ueli Steck au Nupste. Un Ueli qui a lar­ge­ment ins­pi­ré, par son style fast and light l’al­pi­niste ca­ta­lan comme des mil­liers d’autres. Une ins­pi­ra­tion ré­ci­proque puisque Ueli était in­fluen­cé par le trail run­ning, dans le­quel il voyait un bon moyen de dé­ve­lop­per l’en­du­rance. Une vi­sion par­ta­gée par Steve House, ini­tiée en par­tie par de rares pré­cur­seurs comme Christophe Pro­fit, où l’al­pi­niste pro­fes­sion­nel doit s’en­traî­ner pro­fes­sion­nel­le­ment et n’a plus le temps, hé­las, de chil­ler sur un por­ta­ledge au Ver­don. Oui mais voi­là, l’al­pi­niste pro­fes­sion­nel qu’était Ueli, ca­pable de bou­cler la face nord de l’Ei­ger en moins de temps qu’il ne vous faut pour gra­vir l’arête des Cos­miques (2h22...), cet homme dont la gen­tillesse était lé­gen­daire, cet homme n’est plus. C’est une im­mense perte. Si l’on veut bien écar­ter la loupe de la po­lé­mique sur l’An­na­pur­na, et se pen­cher sur la car­rière d’Ueli, on re­tien­dra beau­coup plus. Une tra­jec­toire pas­sion­née. Un amour des mon­tagnes qui lui avait fait en­chaî­ner les 82 quatre mille au lieu de som­brer dans la dé­pres­sion. Une ins­pi­ra­tion. Un style. Un rêve per­ma­nent, ce­lui de tous les al­pi­nistes, de bou­cler une course en moins de temps que le to­po ne l’in­dique. L’idée sans fard de réel­le­ment sur­vo­ler les cimes. Pour tout ce­la, Ueli Steck res­te­ra à ja­mais dans nos mé­moires. Le ha­sard des évé­ne­ments nous a com­blés peu de temps après : Alex Honnold réus­sis­sait El Ca­pi­tan en so­lo in­té­gral, peut-être le so­lo du siècle. Avec une paire de chaus­sons et un sac à pof pour tout via­tique, pas une longe ou un mous­que­ton, il ve­nait à bout des mille mètres de pa­roi, et fi­nis­sait dans un grand sou­rire une quête ma­gique, im­pos­sible, com­men­cée au Yo­se­mite en 2008 par un fan­tas­tique so­lo in­té­gral de la face nord-ouest du Half Dome (en cou­ver­ture). Un par­cours sans faute, puisque la faute au­rait été ir­ré­mé­diable. L’al­pi­nisme a ce­ci de mer­veilleux que de pro­je­ter des êtres hu­mains bien au-de­là de ce que d’autres hommes, ou femmes, peuvent ima­gi­ner. Mer­ci Ueli. Mer­ci Alex.

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