Chee­sy : Les gui­tares Meaz­zi, par Marc Al­va­ra­do

LES MOUS­QUE­TAIRES DE LA PE­NIN­SULE

Vintage Guitare - - VINTAGE GUITARE N° 17 EDITO - SOMMAIRE -

Les frères Meaz­zi ont créé l’une des plus im­por­tantes sa­gas dans l’his­toire de la fac­ture ins­tru­men­tale ita­lienne du siècle der­nier. Marc Al­va­ra­do, qui a en­quê­té sur place et ren­con­tré Ma­ri­no Meaz­zi il y a une dou­zaine d’an­nées, nous re­trace le par­cours de ce construc­teur ita­lien aty­pique.

Nous sommes en 2002, au prin­temps. J’ai ren­dez- vous avec Ma­ri­no Meaz­zi, l’un des « Fratelli Meaz­zi » , dans un hô­tel mi­la­nais. Je sou­haite re­cueillir son té­moi­gnage de pion­nier de la fa­bri­ca­tion d’ins­tru­ments de mu­sique mo­dernes en Italie à par­tir de la fin des an­nées 1950 et pen­dant les deux dé­cen­nies ma­giques qui ont sui­vi. La mai­son Meaz­zi a fer­mé ses portes en 2000, ou plus pré­ci­sé­ment a été ab­sor­bée par un groupe d’im­por­ta­tion et de dis­tri­bu­tion eu­ro­péen. Il faut dire que de­puis les an­nées 1980, Meaz­zi s’était trans­for­mée en so­cié­té de né­goce, im­por­ta­teur pour le marché ita­lien de marques pres­ti­gieuses comme Mar­shall, Mar­tin, Vox, Me­sa Boo­gie et beau­coup d’autres. Le contact a été pris via sa fille Cris­ti­na, qui tra­vaillait tou­jours à cette époque dans l’ex- so­cié­té créée par son grand- père, même si elle ne por­tait plus le nom de la fa­mille. À l’heure conve­nue, je re­trouve dans le hall de l’hô­tel Ma­ri­no Meaz­zi, ve­nu avec un car­ton rem­pli de photos et de ca­ta­logues à mon in­ten­tion. Je trouve de­vant moi une « belle fi­gure » à l’ita­lienne, qui me fait pen­ser à Vit­to­rio de Sica. Ses pre­miers mots sont pour me faire part de son éton­ne­ment quant à l’in­té­rêt que je peux por­ter à son his­toire. Ja­mais à cette époque on ne lui avait ma­ni­fes­té une telle de­mande. Nous com­men­çons alors à feuille­ter en­semble son livre d’archives, puis la dis­cus­sion com­mence. Voi­ci l’his­toire d’une dy­nas­tie un peu ou­bliée de la fac­ture mu­si­cale mo­derne ita­lienne de la fin du XXe siècle : les Frères Meaz­zi.

L’ori­gine de Meaz­zi

La so­cié­té Meaz­zi a été créée par An­to­nio Meaz­zi à Mi­lan au sor­tir de la Se­conde Guerre mon­diale. Sa pre­mière ac­ti­vi­té est la fa­bri­ca­tion de pièces de re­change pour les gra­mo­phones et l’horlogerie, qui manquent cruel­le­ment par ces temps de res­tric­tions. An­to­nio a quatre en­fants : trois gar­çons et une fille. Ra­pi­de­ment, les trois fils in­tègrent la so­cié­té, en com­men­çant par l’aî­né, En­ri­co Meaz­zi, qui de­vient son re­pré­sen­tant de com­merce. Il ef­fec­tue alors ses tour­nées dans tout le pays au vo­lant d’une Fiat To­po­li­no ( l’an­cêtre de la Fiat 500), ce qui le tient éloi­gné de Mi­lan pour un cer­tain temps ! Pen­dant un de ses sé­jours en Si­cile, En­ri­co rend vi­site à un lu­thier lo­cal à Ca­ta­nia et ar­rive à le

convaincre de fa­bri­quer pour eux une gui­tare acous­tique qu’ils vont com­men­cer à dis­tri­buer. De­vant l’en­goue­ment ren­con­tré, la struc­ture fa­mi­liale ac­cueille dans ses rangs le ma­ri de la soeur An­to­niet­ta, Lui­gi Scar­pi­ni, qui tra­vaille alors chez un im­por­tant dis­tri­bu­teur ita­lien d’ins­tru­ments de mu­sique. Il va ve­nir ap­por­ter à la jeune so­cié­té sa connais­sance des mu­si­ciens et du ré­seau de re­ven­deurs. Par son in­ter­mé­diaire, En­ri­co ren­contre le bas­siste et chan­teur Fran­co Cal­di­ro­ni, avec qui il évoque la pé­nu­rie de bat­te­ries, alors uni­que­ment fa­bri­quées aux États- Unis, im­por­tées au compte- goutte et à des prix pro­hi­bi­tifs. Après la gui­tare vient donc le temps de la bat­te­rie, la vé­ri­table pas­sion d’En­ri­co. Le pre­mier mo­dèle se nomme « Jol­ly » : les fûts sont en car­ton ren­for­cé, les pièces mé­tal­liques usi­nées sur me­sure chez UFIP et les peaux fournies par un émi­gré ita­lien à Los An­geles : Re­mo Bel­li ( les fu­tures peaux Re­mo). Et c’est un suc­cès ins­tan­ta­né ! À tel point qu’en 1958, les trois frères, ac­com­pa­gnés du beau- frère Scar­pi­ni et de Cal­de­ro­ni, dé­cident de fran­chir un cap et se lan­cer pour de bon dans la fa­bri­ca­tion d’ins­tru­ments de mu­sique. Pen­dant plus de deux dé­cen­nies, ils vont créer, sous les marques Fra­mez, Meaz­zi et Hol­ly­wood, une gamme de gui­tares, de basses et de bat­te­ries, puis sous les marque Meaz­zi et Em­three, des am­pli­fi­ca­teurs, de la so­no­ri­sa­tion et des ef­fets pour or­chestres ( dont la pre­mière chambre d’écho à car­touche au monde). Rien que ça !

La ren­contre avec Wan­drè et la nais­sance de Fra­mez

Une gui­tare des frères Meaz­zi ne res­semble à au­cune autre gui­tare ita­lienne. Les pre­miers mo­dèles mo­dernes pro­viennent de la ren­contre en 1958 avec Wan­drè, le de­si­gner ita­lien af­fec­tion­nant par­ti­cu­liè­re­ment les ma­tières plas­tiques et le mé­tal. Ils sont con­çus dans son ate­lier « cir­cu­laire » à Ca­vria­go ( près de Reg­gio Emi­lia) sous la marque Fra­mez ( pour FRAtelli MEaZ­zi) et portent la griffe ex­clu­sive Wan­drè, no­tam­ment la Rock Oval et la BB ( pour Bri­gitte Bar­dot), avec des ouïes en F très sug­ges­tives ! En pa­ral­lèle, le ca­ta­logue est com­plé­té par une gamme de gui­tares acous­tiques fa­bri­quées par le lu­thier Pe­na­ti, à Stra­del­la ( ré­gion de Pa­vie), qui

pe­tit à pe­tit de­vien­dra le sous- trai­tant prin­ci­pal de la marque ( acous­tiques et élec­triques), jus­qu’à son dé­cès à la fin des an­nées 1960. Au­tour d’An­to­nio « Wan­drè » Pio­li, créa­teur de­si­gner de gui­tares élec­triques aty­piques, sub­siste une part de mystère qui ali­mente la lé­gende. Pré­sen­té comme un sculp­teur, ar­tiste ama­teur de belles mé­ca­niques, fils de lu­thier, Wan­drè pro­duit ses pre­mières gui­tares à la fin des an­nées cin­quante pour Meaz­zi. Il s’agit de gui­tares arch­top, consti­tuées d’un corps en bois sculp­té peint de fa­çon ar­tis­tique ou re­cou­vert de vi­nyle ta­che­té, équi­pé d’un ou deux mi­cros et d’un manche en alu­mi­nium sur­mon­té d’une touche en pa­lis­sandre. Pour ren­for­cer le manche, il a en ef­fet le pre­mier au monde l’idée d’uti­li­ser une struc­ture mé­tal­lique en “Du­ra­lu­min” ( al­liage alu­mi­nium) qui se pro­longe jus­qu’à for­mer la tête de la gui­tare. Wan­drè est éga­le­ment un pion­nier dans l’uti­li­sa­tion de nou­veaux ma­té­riaux, comme la ba­ké­lite ou la fibre de verre, qu’il va subs­ti­tuer au bois pour la fa­bri­ca­tion des corps. En choi­sis­sant de col­la­bo­rer avec un tel per­son­nage, les frères Meaz­zi se lancent à corps per­du dans l’in­no­va­tion. Mais l’ar­tiste est lu­na­tique : Wan­drè va ces­ser sa col­la­bo­ra­tion avec la fa­mille Meaz­zi cou­rant 1963 pour se rap­pro­cher de la firme concur­rente Da­vo­li, ins­tal­lée à Parme, plus près de son ate­lier. On re­trou­ve­ra dans les pre­miers mo­dèles Meaz­zi post- Wan­drè l’in­fluence du de­si­gner dans l’usage de ma­té­riaux in­usuels, et un sens du de­si­gn exa­cer­bé.

Meaz­zi entre en scène

Etant l’un des rares fa­bri­cants ita­liens étran­ger au monde de l’ac­cor­déon ( tous les autres fa­bri­cants, à l’ex­cep­tion de Da­vo­li dé­jà ci­té, sont concen­trés dans les Marches au­tour d’An­cône, à Cas­tel­fi­dar­do prin­ci­pa­le­ment, et fa­briquent des ac­cor­déons), Meaz­zi échappe à son in­fluence ( et à ses ma­tières pre­mières !) et conçoit ses gui­tares comme des exer­cices de style, mê­lant aux courbes ar­ron­dies l’uti­li­sa­tion de ma­té­riaux mo­dernes, tels le mé­tal pour les plaques de pro­tec­tion. Ain­si, la fi­ni­tion cel­lu­loid « mère des sièges de toi­lette » ( Mo­ther of Toi­let Seat), ca­rac­té­ris­tique de la fac­ture ita­lienne des an­nées 1960, ne se­ra pré­sente dans la gamme Meaz­zi que sur quelques mo­dèles « glit­ter » de 19631964, juste après la rup­ture avec Wan­drè et l’aban­don de la marque Fra­mez au pro­fit de la marque Meaz­zi. Cette toute nou­velle gamme est des­si­née à Mi­lan par l’in­gé­nieur mai­son At­ti­lio Oli­vie­ri, qui se­ra le créa­teur de toutes les gui­tares Meaz­zi après la pé­riode Wan­drè. Le pre­mier pro­to­type est une pe­tite so­lid­bo­dy, la Dia­mond, in­fluen­cée alors par le style ita­lien en provenance de l’ac­cor­déon. Mais dès 1964, le ca­ta­logue Meaz­zi s’étoffe et pro­pose une ligne tout à fait ori­gi­nale de gui­tares so­lid­bo­dy ( Lovely, Ex­plo­rer, Ze­phir) ou thin­line

Adria­no Ce­len­ta­no et sa Meaz­zi Ju­pi­ter.

Ba­ké­lite : L’un des pre­miers mo­dèles com­mer­cia­li­sé sous la marque Meaz­zi en 1963, en­core sous l’in­fluence de l’ex­cen­tri­ci­té Wan­drè. ( Photo : X)

Ca­ta­logue fond bleu : la gamme élec­trique Meaz­zi en 1965

Foire de Mi­lan 1960 : pre­mière pré­sen­ta­tion de la gamme Fra­mez conçue par Wan­drè.

Les re­trou­vailles entre Ma­ri­no Meaz­zi et Wan­drè Pio­li en 1996 lors d’un sa­lon pro­fes­sion­nel à Mi­lan.

L’ori­gi­na­li­té du mo­dèle acous­tique Artex vient de son manche en mé­tal dé­mon­table et de la cus­to­mi­sa­tion de sa table. En­core une in­fluence Wan­drè.

Foire de Mi­lan 1963, an­née de l’ap­pa­ri­tion des gui­tares sous la marque Meaz­zi . Au pre­mier plan, « la gui­tare du fu­tur à tran­sis­tors » .

Foire de Mi­lan 1968 : la di­ver­si­fi­ca­tion vers l’élec­tro­nique et les cla­viers.

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