Gib­son L- 5 : La mère de toutes les arch­tops, par Ch­ris­tian Sé­gu­ret

La mère de toutes les arch­tops

Vintage Guitare - - VINTAGE GUITARE N° 20 | EDITO - SOMMAIRE -

Il fut un temps où les gui­tares ne pré­sen­taient pas d’ouïes mais bien une ro­sace uni­ver­selle. Un temps où le jazz se jouait en­core sur des ban­jos. Il fal­lut le gé­nie de Lloyd Loar pour qu’ap­pa­raisse une gui­tare avec une table bom­bée, des ouïes per­met­tant au son de se pro­je­ter à dis­tance, une touche sur­éle­vée pour lais­ser la table vi­brer. Ces ca­rac­té­ris­tiques per­mirent alors à la gui­tare dite « de jazz » de prendre son en­vol in­in­ter­rom­pu à ce jour. Nous évo­quons ici la L- 5 dans sa ver­sion acous­tique, des an­nées 20 à l’im­mé­diat après- guerre.

La L- 5 est ain­si bap­ti­sée car elle fut chro­no­lo­gi­que­ment le cin­quième mo­dèle arch­top dans la no­men­cla­ture de la com­pa­gnie Gib­son. Elle fut pré­cé­dée dans cette dy­nas­tie de gui­tares à tables et dos creu­sés dans la masse, comme l’avait ins­tau­ré Or­ville Gib­son, par la L- 1 ( pro­duite entre 1902 et 1925), la L- 2 ( de 1902 à 1926), la L- 3 ( 1902 à 1933). Ces trois mo­dèles ne pas­sèrent pas le cap de la Deuxième Guerre mon­diale, et seule la L- 4, pro­duite entre 1912 et 1956 sur­vé­cut au conflit. La « mode » des ouïes qui, avec l’avè­ne­ment de Lloyd Loar et de la L- 5, s’im­po­sèrent alors comme les atouts in­con­tour­nables d’une arch­top jazz digne de ce nom, ayant fait le tri par­mi les ins­tru­ments ayant une chance de bra­ver la concur­rence. Nous ne re­vien­drons pas dans le dé­tail sur la ge­nèse du mo­dèle, qui fut lar­ge­ment évo­quée dans l’ar­ticle sur Lloyd Loar pu­blié dans notre nu­mé­ro 17. Nous ra­pel­le­rons sim­ple­ment qu’à sa sor­tie en 1923, la L- 5 se dis­tin­guait des autres mo­dèles de gui­tares de la com­pa­gnie par les ca­rac­té­ris­tiques très haut de gamme im­po­sées par Lloyd Loar lui- même : des es­sences sé­lec­tion­nées avec le plus grand soin, épi­céa pour la table et érable on­dé book­mat­ched pour les éclisses et le dos. On no­te­ra néan­moins que les toute pre­mières L- 5 sor­ties sous l’ère de Lloyd Loar avaient un corps et des éclisses construits en bou­leau, comme toutes les gui­tares pro­duites par la com­pa­gnie de­puis 1905, une es­sence net­te­ment moins im­pres­sion­nante sur le plan vi­suel que le bel érable on­dé qui s’im­po­se­ra au bout de quelques mois de pro­duc­tion. Les ins­tru­ments pré­sen­taient des pièces mé­tal­liques pla­quées ar­gent ( pla­quées or à par­tir de 1925), de nom­breux fi­lets en bor­dure de table et de tête… Bref la L- 5 était un mo­dèle luxueux, qui avait en­dos­sé le rôle d’am­bas­sa­deur de la marque, et qui s’im­po­sa ra­pi­de­ment comme la ré­fé­rence en ma­tière de gui­tare jazz. Est- ce le fait qu’elle fut vite adop­tée par la plu­part des gui­ta­ristes de mé­tier de l’époque ? Est- ce que les ca­rac­té­ris­tiques im­po­sées par Lloyd Loar, en par­ti­cu­lier les ouïes et la touche sur­éle­vée, et le vo­lume ac­cru qui en dé­cou­la per­mirent alors à l’ins­tru­ment de s’im­po­ser sur le plan son o r e ? Tou­jours est- il que l’avè­ne­ment de la L- 5 coïn­ci­da avec le dé­but du dé­clin du

L’avè­ne­ment de la L- 5 coïn­ci­da avec le dé­but du dé­clin du ban­jo...

ban­jo au sein des or­chestres à cordes de l’époque, et qu’il semble que l’ac­cep­ta­tion de la L- 5 joua un rôle pri­mor­dial dans ce dé­clin, et in­fluen­ça in­di­rec­te­ment le ni­veau des pro­duc­tions des com­pa­gnies concur­rentes ( en par­ti­cu­lier Epi­phone), et des lu­thiers indépendant ( on pense à D’An­ge­li­co, voir notre nu­mé­ro 18). On no­te­ra à ce su­jet que Loar ne fut en rien l’in­ven­teur des concepts de touche sur­éle­vée, ni des ouïes sur la gui­tare. On trou­vait ces deux par­ti­cu­la­ri­tés sur des gui­tares pro­duites par la com­pa­gnie Shutt, qui

ouïes Les et la touche sur­éle­vée exis­taient bien avant Loyd Loar...

dé­po­sa des bre­vets en ce sens dès 1915 ( et on trouve des touches sur­éle­vées sur des ins­tru­ments eu­ro­péens du XIXe) et on peut soup­çon­ner que Lloyd Loar, cu­rieux et foui­neur comme il était, avait bien eu vent de ces ex­pé­ri­men­ta­tions. Les bre­vets en ques­tion avaient pro­ba­ble­ment op­por­tu­né­ment ex­pi­ré lorsque les pre­miers Mas­ter Mo­dels furent mis sur le marché. Loar eut néan­moins le mé­rite de réunir tous ces concepts dis­pa­rates, de les por­ter au plus haut de­gré de réa­li­sa­tion, et de pro­po­ser des ins­tru­ments d’une fac­ture tel­le­ment ex­cep­tion­nelle qu’une gui­tare pro­duite à l’époque peut res­ter l’ins­tru­ment de choix de jeunes gui­ta­ristes d’au­jourd’hui ( c’est le cas du mu­si­cien de jazz newyor­kais Ju­lian Lage, qui joue sur une L- 5 de cette

époque).

PR E M I E R S E X E M - PLAIRES

Les pre­mières L- 5 à sor­tir des usines en 1924

Nick Lu­cas avec une ra­ris­sime L- 5 à la fi­ni­tion noire mate. ( Photo : DR)

Dès son coup d’es­sai, Lloyd Loar ac­cou­cha d’un ins­tru­ment ex­cep­tion­nel : les pre­miers mo­dèles sor­tis des usines de Ka­la­ma­zoo en 1924 pré­sen­taient un corps en bou­leau, rem­pla­cé quelques mois plus tard par de l’érable on­dé. Le corps de la gui­tare était alors pa­ré de la fa­meuse fi­ni­tion dite “Cre­mo­na Sun­burst”, re­cou­verte d’un ver­nis au tam­pon ap­pli­qué la­bo­rieu­se­ment. L’ac­cas­tillage est alors pla­qué ar­gent. La gui­tare porte bien sûr le pa­raphe cé­lèbre et re­cher­ché du gé­nial acous­ti­cien en re­gard de l’ouïe grave. ( Photo : Dave Mat­chette)

Au pre­mier coup d’oeil, rien ne semble dis­tin­guer ce mo­dèle de L- 5 sor­ti des usines en 1925 du mo­dèle si­gné par Lloyd Loar pré­sen­té sur la page pré­cé­dente. Pour­tant les dif­fé­rences sont no­tables : le corps est dé­sor­mais construit en érable on­dé, l’ac­cas­tillage est pla­qué or, mais sur­tout le ver­nis au tam­pon im­po­sé par Loar a cé­dé la place à un ver­nis ni­tro- cel­lu­lo­sique très fin qui confère aux mo­dèles de ce mil­lé­sime un son plus ai­gu mais néan­moins ex­cep­tion­nel, d’une tout autre fa­çon. ( Photo : Dave Mat­chette)

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