Col­lec­tion : Gui­tares Har­mo­ny

Nous avions bien sûr en­ten­du par­ler de Fran­çois De­mont, col­lec­tion­neur il­lu­mi­né dont on ap­pre­nait, de loin en loin, qu’il avait ac­cu­mu­lé dans son coin de Bre­tagne des gui­tares Har­mo­ny par cen­taines. Cette marque à part du monde vin­tage US, sno­bée par les

Vintage Guitare - - LA UNE -

Une jour­née bre­tonne jus­qu’à la ca­ri­ca­ture. Quelque éclair­cies qui in­citent à l’op­ti­misme et tou­jours ce temps qui com­mence à se sa­lir à l’ouest. La gifle cin­glante qui vient de la mer, mouillée de ra­fales qui vous tranchent la peau. Nous cher­chons la mai­son de Pô­leth, une femme dont nous connais­sons juste le timbre de la voix, doux et cha­leu­reux au té­lé­phone, et dont Fran­çois, le com­pa­gnon ré­cem­ment dis­pa­ru, fut l’un des plus grands col­lec­tion­neurs de gui­tares Har­mo­ny… Le bi­tume mouillé dé­file, les lieu­dits s’égrènent, avec leurs murs hu­mides de gra­nit join­tés de blanc, dans ce beau pays vi­vant de messes et d’orages, qui ne pré­tend sur­tout pas suivre le pro­grès. Le GPS nous guide comme il peut dans ce dé­dale ana­chro­nique de haies, de prai­ries et de ha­meaux. Un pe­tit ma­noir en bout de sen­tier que l’on prend pour la mai­son de nos hôtes, des murs de pierre vé­né­rables em­bras­sés de jeune ver­dure, un coup de heur­toir à la lourde porte en bois, une sil­houette sans âge qui en émerge, sans em­pres­se­ment. L’homme a la conver­sa­tion tran­quille de ce­lui qui vit sans se hâ­ter, heu­reu­se­ment ta­pi dans son dé­cor, vê­tu comme ce­lui qui ne s’ap­prê­tait pas à sor­tir. Pour quoi faire ? Pour­quoi cher­cher ailleurs le bon­heur spar­tiate qu’on a sous la main ? Il n’a pas vu Pô­leth, qu’il connaît et ap­pré­cie vi­si­ble­ment, de tout le wee­kend. Mais nous in­dique sa mai­son, à re­brousse che­min, quelques cen­taines de mètres plus loin.

Avions et gui­tares

La mai­son que nous cher­chons offre son pi­gnon sans os­ten­ta­tion, sa­ge­ment

dis­si­mu­lé der­rière un tilleul cen­te­naire. Elle fait corps avec un dé­bris de hameau, à mi- che­min de la route et du ma­noir. De vastes bâ­tisses qui en­cadrent une cour her­beuse et dont on ap­pren­dra par la suite que Fran­çois y ca­chait des tré­sors au­to­mo­biles, pré­cieux vé­hi­cules qu’il dé­mon­tait jus­qu’à la der­nière pièce, et re­mon­tait aus­si­tôt sans tâ­ton­ner. La porte basse pas­sée, on pé­nètre dans une large suc­ces­sion de pièces en­fi­lées, comme dans un ma­noir. Et ça vous saute à la fi­gure. « Ça » , ce sont ces caisses de gui­tares, po­sées à l’avare sur un coin de ta­pis, ou ag­glu­ti­nées der­rière un ca­na­pé comme une por­tée de cha­tons géants. Ou en­core ados­sées au mur, au gré des pas­sages et des usages. Des gui­tares, sans étuis, po­sées comme des fleurs of­fertes. Et des étuis, ou­verts ou fer­més, mais vi­dés de leur conte­nu, cer­tai­ne­ment pour long­temps, leur oc­cu­pante dor­mant peut- être sur un ca­na­pé, dans le sa­lon voi­sin… D’autres s’agrègent par groupes de six ou dix, quelques éti­quettes don­nant une idée de l’iden­ti­té de ce que cer­tains de ces étuis abritent : « Mon­te­rey 1957 » ou en­core « SS Ste­wart 1950 » . N’im­porte quel amou­reux des gui­tares sent bien qu’il pour­rait pas­ser des jour­nées à ou­vrir cha­cun de ces cof­frets, dé­cou­vrir les tré­sors qu’ils abritent, et po­ser quelques ac­cords sur cha­cune de ces beau­tés aux es­thé­tiques sur­pre­nantes, chif­fon­nées de grif­fures et ho­rions de pra­tique, comme toute gui­tare

Des sque­lettes de bal­sa tres­sautent au souffle des fe­nêtres.

amou­reu­se­ment uti­li­sée au quo­ti­dien. Cette mai­son est un ca­phar­naüm cha­leu­reux et sur­réa­liste, le genre d’en­droit où l’on a en­vie de se po­ser, même si l’on ne sait pas trop où… Les com­modes ( faites main par l’an­cien maître des lieux) offrent des ti­roirs bom­bés qui s’ouvrent sur des ali­gne­ments de uku­lé­lés, qui y dorment tête- bêche. Des avions de pa­pier,

cor­mo­rans pen­dus en grappes, comme au­tant de cru­ci­fix mul­ti­co­lores, voient leurs sque­lettes de bal­sa tres­sau­ter au souffle des fe­nêtres… Une of­fi­cine de rêve pour Har­mo­ny re­trai­tée. Pô­leth nous pré­sente les amis qu’elle a convo­qués pour cette pre­mière jour­née de com­pa­gnie de­puis le dé­part de Fran­çois. Ces amis sont peintres, tech­ni­ciens, mu­si­ciens, ou en­core dea­ler vin­tage, les proches pas­sion­nés, qui ont connu Fran­çois et ont par­ta­gé ses quêtes, et brûlent de dis­pen­ser leurs anec­todes et leurs tron­çons de vie com­mune : Gé­rard Ju­me­lin, Be­noît De­broize, Pierre Fa­blet et Thier­ry Bouilly ( mer­ci à vous). Mais le temps nous est comp­té, entre séance pho­to, vi­site du lieu, et tri entre les saillies des amis pas­sion­nés, nous ne chi­ca­ne­rons pas leurs ar­gu­ties qui nous vantent les mé­rites com­pa­rés de chaque mo­dèle, l’évo­lu­tion de telle ou telle ca­rac­té­ris­tique, telle que le maître l’a re­tra­cée… Tous par­tagent la pas­sion de leur ami dis­pa­ru pour ces gui­tares pro­téi­formes et sym­pa­thiques. La fac­ture est mo­deste mais la pa­rure est ma­gni­fique… On ou­blie la pau­vre­té des es­sences, le tra­vail ex­pé­dié à la hâte par une dé­bauche de cou­leurs et des trou­vailles es­thé­tiques. Des ins­tru­ments qui semblent avoir re­te­nu ce dic­ton échan­gé par les « pi­gal­liers » qui mi­che­ton­naient le chef d’or­chestre sur la Place Blanche. Ces mu­si­cos pas trop sûrs de leur tech­nique mais bien en quête de tra­vail, ca­che­ton­neurs sur la brêche, ap­prê­tés comme pour un ma­riage, sou­lier brillant et cra­vate bouf­fante, qui s’apai­saient en bal­bu­tiant comme une sou­rate leur ras­su­rant pré­cepte : « Quand on sait pas trop bien jouer, on s’ha­bille… »

Har­mo­ny

Les gui­tares ( et plus gé­né­ra­le­ment les ins­tru­ments) Har­mo­ny étaient construits à l’échelle in­dus­trielle, d’une

fa­çon que seuls des ri­vaux comme Kay ou Re­gal ont pu ap­pro­cher, et loin de­vant, en terme de vo­lume de pro­duc­tion, des ac­teurs ma­jeurs de la scène de fac­ture ins­tru­men­tale comme Gib­son, Epi­phone, Gretsch, et plus tard Fen­der. Et la pro­duc­tion de la com­pa­gnie at­tei­gnait des pro­por­tions in­éga­lées dans l’his­toire de la gui­tare. Ce­ci ex­plique que les mo­dèles Har­mo­ny se re­trouvent en grand nombre sur le mar­ché vin­tage, et que cette pro­fu­sion ren­seigne sur la moue de dé­pit qu’af­fichent les aya­tol­lahs du vin­tage lors­qu’on évoque ce type de mo­dèles. Pas rares, donc pas fré­quen­tables. Il est évident qu’on ne peut pas com­pa­rer Har­mo­ny aux marques- reines du mar­ché : Mar­tin, Fen­der, Guild, Gretsch, Gib­son, tant d’autres… Cette abon­dance ex­plique que les prix soient long­temps res­tés très bas ( les choses sont en train de chan­ger), et peu d’ama­teurs étaient prêts à faire sau­ter la banque pour se pro­cu­rer un mo­dèle quel qu’il soit. Deux choses ont fait que cette si­tua­tion est en train d’évo­luer : tout d’abord les prix glo­baux des ins­tru­ments vin­tage, mal­gré le flé­chis­se­ment des an­nées qui ont im­mé­dia­te­ment sui­vi la crise de 2008, ont at­teint des som­mets qui privent les ama­teurs rai­son­na­ble­ment pour­vus de cash de s’of­frir les mo­dèles my­thiques, à for­tio­ri de consti­tuer une

Les prix sont res­tés bas long­temps sur le mar­ché vin­tage.

col­lec­tion. Beau­coup se re­plient donc sur des marques de deuxième « di­vi­sion » . Har­mo­ny en est une de choix. En­suite, force est de consta­ter que la qua­li­té de ces gui­tares est néan­moins éton­nante, en par­ti­cu­lier pour les prix ri­di­cu­le­ment bas aux­quels il était pos­sible de les ac­qué­rir pen­dant long­temps. Il faut bien gar­der à l’es­prit, comme Fran­çois le rap­pe­lait lui- même sur la page Har­mo­ny dont il était le

mo­dé­ra­teur, que toutes les gui­tares Har­mo­ny acous­tiques ( et ce­la in­clut bien évi­dem­ment les gui­tares arch­tops) étaient construites avec des bois mas­sifs. Même le plus mo­dique mo­dèle d’étude était construit en bou­leau mas­sif. Il existe quelques rares ex­cep­tions à cette

Toutes les Har­mo­ny acous­tiques étaient en bois mas­sif.

règle, quelques mo­dèles tar­difs pro­duits peu de temps avant la fer­me­ture gé­né­rale de l’usine de Chi­ca­go en 1976. Et bien sûr les mo­dèles élec­triques, en par­ti­cu­lier ceux pro­duits après 1960 ont été construits avec des tables ou des corps en la­mi­né. Mais à ces ex­cep­tions près, Har­mo­ny est une com­pa­gnie qui pro­pose des ins­tru­ments à la construc­tion très hon­nête, aux es­sences choi­sies si­non ex­cep­tion­nelles, et au pro­fil très sé­dui­sant. Le mar­ché vin­tage offre ain­si à des prix en­core très rai­son­nables des ins­tru­ments au mo­jo in­dis­cu­table et à la construc­tion plus que res­pec­table…

Un peu d’his­toire

La com­pa­gnie Har­mo­ny fut fon­dée à Chi­ca­go par un cer­tain Wil­hem Schultz en 1892. Une suc­cess sto­ry à l’amé­ri­caine al­lait s’en­suivre. Deux ans plus tard, la mai­son em­ployait qua­rante per­sonnes, trois fois plus en 1915, et, de­ve­nue lea­der dans la construc­tion des uku­lé­lés, elle at­ti­ra la convoi­tise de la com­pa­gnie de dis­tri­bu­tion Sears & Roe­buck ( voir plus loin), qui ra­che­ta la so­cié­té en 1916 pour pé­né­trer ce mar­ché plein de pro­messes. Sears pla­ça un homme de confiance, Jay Krauss, à la tête de la com­pa­gnie, et dès 1923, an­non­çait la vente de 250 000 uni­tés an­nuelles, du ja­mais vu dans les an­nales de la ma­nu­fac­ture ins­tru­men­tale. Sept ans plus tard, le cap du de­mi- mil­lion d’uni­tés fut pas­sé, tous mo­dèles

confon­dus : gui­tares arch­tops, flat- tops, ha­waiiennes, uku­lé­lés ( la fa­meuse sé­rie des mo­dèles Roy Smeck), ban­jos, man­do­lines et même vio­lons… Por­tée par le ca­ta­logue ex­trê­me­ment po­pu­laire de Sears & Roe­buck ( souvent sous l’ap­pe­la­tion Sil­ver­tone), la com­pa­gnie de Chi­ca­go es­sai­mait dans toutes les cam­pagnes na­tio­nales, de la plaine du Mis­sis­sip­pi aux fermes iso­lées des Ap­pa­laches, des grandes ex­ploi­ta­tions du Mid­west aux val­lées ca­li­for­niennes la­bo­rieuses… Le pays était en­core très ru­ral à l’époque, la po­pu­la­tion était par­ti­cu­liè­re­ment dis­per­sée, et les grandes « mai­sons à ca­ta­logues » , Sears en pre­mier lieu, mais éga­le­ment ses concur­rents Mont­go­me­ry Ward ou

Spie­gel, ali­men­taient leur clien­tèle ru­rale de­puis leurs grands centres de dis­tri­bu­tion ur­bains, gé­né­ra­le­ment ba­sés dans le nord- est des États- Unis. La gui­tare de­ve­nait un pro­duit de consom­ma­tion cou­rante, que l’on com­man­dait en même temps que les chaus­sures pour les en­fants et les se­mailles pour le jar­din… Sears & Roe­buck avait com­men­cé à vendre des ins­tru­ments Har­mo­ny dès 1905, prin­ci­pa­le­ment des uku­lé­lés à cette époque. Lors­qu’en 1940 Sears re­ven­dit la marque Har­mo­ny à un fond d’in­ves­tis­se­ment, elle bap­ti­sa sa propre ligne Sil­ver­tone, et conti­nua à faire réa­li­ser ses gui­tares par Har­mo­ny, mais éga­le­ment par d’autres construc­teurs. À la fin des an­nées 30 la gui­tare ha­waiienne de­vint ex­trê­ment po­pu­laire et sa ver­sion élec­tri­fiée, la lap steel, com­men­çait à se ré­pandre. Dès 1941, on pou­vait ache­ter une 6- cordes élec­trique dans le ca­ta­logue Sears, le plus souvent construite par Har­mo­ny. Il s’agis­sait d’ins­tru­ments abor­dables, sur­tout si on com­pa­rait leur fac­ture à celles des grandes mai­sons de qua­li­té pro­fes­sion­nelle comme Gib­son ou Epi­phone, dont les pro­duc­tions res­taient in­tou­chables pour les masses po­pu­laires. La gamme pro­po­sée était li­mi­tée, mais le prix gen­ti­ment ami­cal ; le fait qu’elles puissent être ex­pé­diées en tout point du pays et leur look souvent en­ga­geant fi­nirent d’as­su­rer leur suc­cès au­près des masses la­bo­rieuses du Grand Sud en par­ti­cu­lier. Les mu­si­ciens de blues furent par­mi les pre­miers à s’in­té­res­ser de près à ces pro­duc­tions ( contrai­re­ment à leurs confrères de la coun­try ou du jazz qui te­naient à s’of­frir des ins­tru­ments de grandes marques aves les­quels ils po­saient fiè­re­ment en cou­ver­ture de leur fo­lios). Des lé­gendes telles que Mud­dy Wa­ters ou Ar­thur “Big Boy” Cru­dup jouaient alors cou­ram­ment sur des Sil­ver­tone. En 1939, Har­mo­ny agran­dis­sait son ca­ta­logue dé­jà im­pres­sion­nant en ra­che­tant des marques or­phe­lines après la ban­que­route de la com­pa­gnie Os­car Sch­midt : Stel­la, So­ve­rei­gn, bien d’autres comme SS Ste­wart ( une com­pa­gnie de ban­jos fon­dée par un cer­tain George Bauer à la fin du XIXe). Elle di­ver­si­fiait son offre en pro­po­sant à des marques ou des dis­tri­bu­teurs lo­caux

La gamme était li­mi­tée, mais le prix ami­cal...

des ins­tru­ments qu’ils la­bel­li­saient en­suite à leur guise. C’est ain­si par exemple que les gui­tares Mar­win étaient spé­ci­fi­que­ment construites pour la bou­tique des frères Tonk, des re­ven­deurs bien connus qui avaient pi­gnon sur rue à Chi­ca­go et dont la bou­tique, Tonk Bro's Co, pro­po­sait un vaste choix de gui­tare. Ces ins­tru­ments étaient ba­sés sur des mo­dèles pro­po­sés par Har­mo­ny, et ils étaient d’ailleurs souvent par­fai­te­ment iden­tiques. C’est ain­si que la gui­tare com­mer­cial­li­sée par Biltmore et bap­ti­sée la “Biltmore Clas­sic” était en tous points si­mi­laires à l’Har­mo­ny Pa­tri­cian ( H1450). Après avoir lar­ge­ment bé­né­fi­cié de la vogue de la gui­tare dans les an­nées soixante, la com­pa­gnie éten­dit son em­prise, et ses bâ­ti­ments fi­nirent par s’étendre sur l’équi­valent de deux pâ­tés de mai­sons de la ban­lieue de Chi­ca­go. La belle his­toire se pro­lon­gea jus­qu’à la fin des an­nées soixante, lorsque H ar­mon y se trou­va har­ce­lée par les of­fen­sives low cost et ré­pé­tées des ma­nu­fac­tures

orien­tales qui la ti­tillaient sur son ter­rain de pré­di­lec­tion : les ins­tru­ments grand pu­blic. La com­pa­gnie au­rait alors pu in­ves­tir, s’ agran­dir, voire dé lo­ca­li­ser afin de concur­ren­cer la force de frappe des Asia­tiques et leur main d’oeuvre à vil prix. Mais la di­rec­tion de l’époque, trop fri­leuse, ne sut pas prendre les orien­ta­tions qui au­raient pu la sau­ver. En 1975, l’Har­mo­ny Gui­tar Co. de Chi­ca­go mit la clef sous la porte, et une vente aux en­chères de trois jours fut or­ga­ni­sée dans les im­menses lo­caux de la com­pa­gnie, lors des­quels 60 ans d’his­toire furent tris­te­ment épar­pillés entre les afi­cio­na­dos et les gros dea­lers. Au­jourd’hui, Har­mo­ny est de­ve­nue la pro­prié­té de la so­cié­té Wes­thei­mer à Nor­th­brook dans l’Il­li­nois et pro­pose une sé­rie de reis­sues vin­tage as­sez

fi­dèles, voire même su­pé­rieures aux ori­gi­nales en terme de ma­té­riaux uti­li­sés et de fi­ni­tions.

Vie de col­lec­tion­neur

En dé­cou­vrant le monde bien­heu­reux ac­cu­mu­lé par un per­son­nage comme Fran­çois, on per­çoit confu­sé­ment que les col­lec­tion­neurs sont souvent bien loin de la fi­gure fan­tas­mée par la plu­part des mu­si­ciens, qui ne voient en eux que des riches ma­niaques les pri­vant sans ver­gogne de l’ob­jet de leurs dé­sir. Per­sonne mieux que Pô­leth ne m’a fait sai­sir avec au­tant de fi­nesse la per­son­na­li­té com­plexe des grands col­lec­tion­neurs, que j’ai d’ailleurs

souvent dé­fen­dus dans ces co­lonnes. On les tient pour des ma­niaques de l’ex­haus­ti­vi­té, des ac­cu­mu­la­teurs com­pul­sifs et frus­trés qui privent les mu­si­ciens des ins­tru­ments qui leur sont dus… Ce sont en fait souvent, et ce fut le cas du com­pa­gnon de Pô­leth, des poètes in­gé­nieux et in­sa­tiables, souvent ex­cel­lents mu­si­ciens eux- mêmes. Fran­çois était cu­rieux de tout et s’il en­tre­prit, en­fant, de col­lec­tion­ner les in­sectes, c’est seule­ment mû par une soif in­ex­tin­guible de connais­sance ; lors­qu’un do­maine lais­sait af­fleu­rer une veine à la sur­face de son sa­voir, il ne dor­mait tran­quille que lors­qu’il en avait dé­ter­ré le sque­lette en­tier. Chaque nou­veau champ d’ac­tion pour le­quel il se pas­sion­nait, qu’il s’agisse de voi­tures an­ciennes, de pho­tos à 360 de­grés, d’avions de bal­sa, de mi­cros an­tiques, suc­ces­si­ve­ment dé­cou­verts, en­tre­te­nait à son tour la flamme ori­gi­nelle. Et cette flamme ral­lu­mait ce dé­sir de maî­tri­ser un su­jet dans ses moindres dé­tails. De per­cer une connais­sance avec un sou­ci d’ab­so­lu qui pour­rait bien sem­bler dé­rai­son­nable à un ob­ser­va­teur plus suc­cinct. Quand beau­coup pour­raient n’y voir qu’un désen­chan­te­ment neu­ras­thé­nique, une co­mique va­ni­té pous­sant à ac­cu­mu­ler sans dis­cer­ne­ment et sans ho­ri­zon, eux ( les col­lec­tion­neurs, mais aus­si leurs proches) savent que c’est une quête bien plus noble qui les garde en mou­ve­ment. On pour­rait n’y voir qu’un sen­ti­ment pri­mi­tif, quand il s’agit en fait d’un passe- temps ci­vi­li­sé, qui par­fois touche au ma­gique. Les col­lec­tion­neurs savent prê­ter l’oreille aux voix in­té­rieures qui chantent les pro­messes des pa­ra­dis per­dus. Ce sont des acro­bates qui ne vivent le monde réel ( Fran­çois était in­gé­nieur du son à France 3 Rennes) que pour nour­rir leur rêve par in­ter­mit­tence. Pour ces ac­cu­mu­la­teurs, la col­lec­tion est une soif d’ab­so­lu, un plai­sir souvent très so­li­taire ; voués à ne dis­cu­ter qu’avec ceux qui par­tagent leur lu­bie, ils sont par la force des choses le plus souvent con­dam­nés au si­lence, même si Fran­çois était ca­pable de cap­ti­ver des au­di­teurs ex­té­rieurs à sa pas­sion. Que les col­lec­tion­neurs aient tant de mal à fixer les fron­tières de leur quête ( ils en parlent souvent mais s’y tiennent ra­re­ment, et Pô­leth me l’a

Ce be­soin de se fondre dans un dé­cor fa­mi­lier.

confir­mé s’agis­sant de Fran­çois), prouve que celle- ci est bien illi­mi­tée. Il n’y a donc pas de réa­li­sa­tion d’un dé­sir, puisque ce dé­sir n’est pas cir­cons­crit, pas plus de but qui puisse se tou­cher, puisque ce­lui- ci n’est pas dé­fi­ni. Rien de sai­sis­sable donc, mais quelque chose qui touche à l’irrationnel, qui flirte avec le spi­ri­tuel. Ce be­soin, lié à l’en­fance, de se fondre dans un dé­cor fa­mi­lier et mul­ti­plié à l’in­fi­ni, et se pro­té­ger du ma­lin par une longue pers­pec­tive d’ombres ali­gnées dont la mul­ti­pli­ci­té ras­sure.

Ca­bane de luxe

Une col­lec­tion, c’est une ca­bane de luxe à la pé­nombre ras­su­rante, dans la­quelle rien ne se­rait ja­mais déses­pé­ré. Même si cette pas­sion né­ces­site un bud­get, en phase avec les pos­si­bi­li­tés de son âge ( on col­lec­tionne les cailloux à 10 ans, les gui­tares à 50), la col­lec­tion est très ra­re­ment un plai­sir de nan­ti, une jouis­sance ma­té­ria­liste. C’est plu­tôt une of­frande in­tel­lec­tuelle. Il s’agit de com­pa­rer plu­tôt que d’ ac­cu­mu­ler.

La mai­son est un ca­phar­naüm cha­leu­reux et sur­réa­liste, où les gui­tares sont po­sées comme des fleurs of­fertes. ( Pho­to : An­na­bel Pey­rard)

Un mo­dèle Roy Smeck, du nom de ce mu­si­cien de vau­de­ville amé­ri­cain du dé­but de siècle, sur­nom­mé le « ma­gi­cien des cordes » . ( Pho­to : An­na­bel Pey­rard)

Les ti­roirs des com­modes, construites par le maître des lieux, s’ouvrent sur des ar­mées de uku­lé­lés en­dor­mis ( Pho­to : An­na­bel Pey­rard)

Un tête de Sil­ver­tone 628 ( Pho­to : An­na­bel Pey­rard)

De gauche à droite : un mo­dèle Mont­go­me­ry Ward 7208 Roy Smeck, une Re­gal H6382, une SS Ste­wrt 7008, une H56 Roy Smeck, et une Fen­der 12- cordes de la fin des an­nées 60, construite dans les ate­liers Har­mo­ny. ( Pho­to : An­na­bel Pey­rard)

Fran­çois eut, entre mille autres pas­sions, celle de la mu­sique ha­waiienne, du uku­lé­lé, et de ses mul­tiples ar­te­facts qu’il col­lec­tion­nait, bien sûr ! ( Pho­to : An­na­bel Pey­rard)

Une ma­gni­fique Stra­to­tone New­port H- 42/ 1 Sun­shine Yel­low. Le mo­dèle exis­tait éga­le­ment en Me­tal­lic Green, sous la ré­fé­rence H- 42/ 2. La gui­tare, construite d’une pièce, est bor­dée d’une pro­tec­tion mé­tal­lique en guise d’éclisse bap­ti­sée “Har­mo­me­tal" et pa­rée d’un fi­let cen­tral en plas­tique épais ( voir page 54). ( Pho­to : Fran­çois De­mont).

Fran­çois De­mont pose avec sa Stra­to­tone New­port, un de ses ins­tru­ments de pré­di­lec­tion, dans son jar­din de Bre­tagne. ( Pho­to : X)

Pô­leth avec une des gui­tares fa­vo­rites de son com­pa­gnon, une “Jet Set" So­ve­rei­gn Jum­bo, un mo­dèle pro­duit entre 1970 et 1972, avec un corps en peu­plier, une es­sence rare pour une So­ve­rei­gn. ( Pho­to : An­na­bel Pey­rard)

Che­va­lets, contre­plaques, serre- joints, Fran­çois ani­mait sur la page des ama­teurs d’Har­mo­ny une ru­brique sym­pa­thique sur la « lu­the­rie de cui­sine » . ( Pho­to : An­na­bel Pey­rard)

Une Stel­la H1141. Ce mo­dèle post 1959 est pa­ré de la fi­ni­tion rouge et des re­pères en rec­tangle. Les mo­dèles sor­tis entre 1947 ( date de sor­tie du mo­dèle) et 1959 avait une fi­ni­tion brune et des re­pères en flo­cons. La pro­duc­tion du mo­dèle fut in­ter­rom­pue en 1966. ( Pho­to : Fran­çois De­mont)

Une tête de Fen­der F- 1070 12- cordes de 1970. À par­tir de 1969, Fen­der fit construitre ses acous­tiques dans les usines d’Har­mo­ny à Chi­ca­go. ( Pho­to : An­na­bel Pey­rard)

La tête d’une SS Ste­wart 7008 da­tée de 1946, une gui­tare en érable, avec une table en épi­céa, et un dia­pa­son de 64,2 cm. ( Pho­to : An­na­bel Pey­rard)

Une Stra­to­tone Ju­pi­ter H49, construite entre 1958 et 1965, cette gui­tare était en fait une fausse so­lid­bo­dy car sa caisse était évi­dée. La table était gé­né­ra­le­ment en épi­céa, par­fois en érable. La gui­tare est équi­pée de deux mi­cros et d’un cir­cuit par­ti­cu­lier dit « blen­der » qui per­met­tait de do­ser le ni­veau des deux mi­cros lors d’un usage si­mul­ta­né. ( Pho­to : Fran­çois De­mont).

Les uku­lé­lés squattent tous les coins libres de la grande mai­son bre­tonne où Fran­çois avait po­sé ses va­lises et ses col­lec­tions. ( Pho­to : An­na­bel Pey­rard)

Su­per­tone 206 Lone Ran­ger, la gui­tare est construite en bou­leau mas­sif et peinte de mo­tifs à la gloire du “Ca­va­lier so­li­taire”. Avant d’être le hé­ros d’un block­bus­ter des Stu­dios Dis­ney avec John­ny Depp dans le rôle- phare, the Lone Ran­ger, créé dans les an­nées 30, fut un hé­ros de ro­mans, puis de feuille­tons ra­dio­pho­niques et té­lé­vi­sés, et en­fin de nom­breux films, le pre­mier de la sé­rie étant sor­ti dans les an­nées 50. ( Pho­to : An­na­bel Pey­rard).

Une Ve­ne­tian de 1934 au pre­mier plan, une Sil­ver­tone Roy Ro­gers de 1955 et une

Va­ga­bond per­loid de 1931- 1933 au fond. ( Pho­to : An­na­bel Pey­rard)

Une Mar­win Triumph à la mer­veilleuse pa­tine ca­ra­mel. ( Pho­to : Fran­çois De­mont)

Tête de Mar­vel mo­dèle C, belle arch­top construite en bou­leau et épi­céa. ( Pho­to : An­na­bel Pey­rard)

Gros plan sur la Stra­to­tone New­port H- 42/ 1 Sun­shine Yel­low et sur l’ar­ma­ture d’éclisse en “Har­mo­me­tal" et pa­rée d’un fi­let cen­tral en plas­tique épais. ( Pho­to : An­na­bel Pey­rard)

Une tête d’Har­mo­ny Roy Smeck avec truss­rod, ap­pa­ru en 1958 sur ce mo­dèle ( Pho­to : An­na­bel Pey­rard).

Roy Smeck Vi­ta Stan­dard, gui­tare au pro­fil en poire construite avec un corps en aca­jou et une table en épi­céa as­sez fra­gile. Cette gui­tare fut pro­duite de 1928 à 1931. On no­te­ra les ouïes en forme de phoques et le che­va­let au pro­fil d’avion en hom­mage à Charles Lind­berg... ( Pho­to : Fran­çois De­mont).

Tout a com­men­cé par une pas­sion gran­dis­sante pour la mu­sique ha­waiienne, les uku­lé­lés et les ban­jos uku­lé­lés... ( Pho­to : X).

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