Fen­der Jazz mas­ter

JAZZ­MAS­TER Du surf au grunge, un mo­dèle à éclipses

Vintage Guitare - - LA UNE -

Le mo­dèle était dans ses car­tons de­puis un mo­ment. Avec la Jazz­mas­ter, Leo vou­lait frap­per un grand coup. Rendre la Stra­to ob­so­lète. Sé­duire en­fin ces jazz­men sno­bi­nards qui s’obs­ti­naient à bou­der sa pro­duc­tion. Pro­po­ser en­fin l’ins­tru­ment ul­time, la gui­tare uni­ver­selle dont le cir­cuit élec­tro­nique al­lait sé­duire les ré­frac­taires. Il y par­vint, d’une cer­taine ma­nière, puisque la gui­tare eut un réel suc­cès dès sa sor­tie, et connaît un re­gain d’in­té­rêt évident près de soixante ans après sa créa­tion. Mais elle ne fut ja­mais le mo­dèle- phare, la gui­tare ré­fé­rence, le pre­mier choix des ama­teurs que Leo es­pé­rait. Re­tour sur un suc­cès à éclipses.

Jan­vier 1958. Le té­lé­phone sonne chez Gra­dy Neal, pa­tron d’une pe­tite com­pa­gnie de construc­tion dans la ban­lieue de Los An­geles. Au bout du fil : Leo Fen­der. Les deux hommes se connaissent de­puis plu­sieurs an­nées, Neal ayant été ap­pe­lé à la res­cousse à plu­sieurs re­prises pour éri­ger en toute hâte ces bâ­ti­ments de par­paings sans charme, des­ti­nés à abri­ter des équipes en ren­for­ce­ment cons­tant. La crois­sance ful­gu­rante de la com­pa­gnie Fen­der contrai­gnait en ef­fet Leo à ces ajouts, puis­qu’elle était pas­sée en quelques exer­cices du sta­tut d’en­tre­prise fa­mi­liale à ce­lui de bu­si­ness de taille très res­pec­table et au rang d’em­ployeur no­table sur le mar­ché du tra­vail lo­cal de la pe­tite lo­ca­li­té de Ful­ler­ton… Leo lui par­la tout d’abord de la pe­tite mai­son qu’il pré­voyait de se faire construire à quelques pas de son usine, pour lo­ger dé­cem­ment sa pe­tite fa­mille et pro­fi­ter en­fin des fruits de son la­beur in­ces­sant. Mais il comp­tait sur­tout lui par­ler de ce vaste pro­jet qui pré­voyait d’ajou­ter trois bâ­ti­ments à la suc­ces­sion de ceux qui s’ali­gnaient dé­jà sur le vaste site de Ful­ler­ton, cha­cun d’entre eux me­su­rant 12 mètres par 36 mètres. De quoi abri­ter bien des stocks de bois, d’ou­tillage, et d’in­dus­trieuses pe­tites mains pour mettre en forme ces larges planches de frêne et d’érable. C’est que la com­pa­gnie Fen­der était en pein es­sor, l’es­prit tein­té d’op­ti­misme des Trente Glo­rieuses épa­nouies ré­gnait en­core en maître sur la Ca­li­for­nie, et Leo ne voyait pas de fin à la pro­gres­sion ex­po­nen­tielle de son en­tre­prise. Il avait réus­si un coup de maître avec la Stra­to­cas­ter ; comme un cham­pion saoû­lé par ses propres per­for­mances, il ne ces­sait d’élé­ver la barre jus­qu’aux li­mites des ca­pa­ci­tés de son usine.

MIEUX QUE BIEN

Fred­die Ta­vares, qui tra­vailla avec le maître à la ge­nèse de tous ces mo­dèles, dé­cla­ra au ma­ga­zine Gui­tar Player en 1979 : « Lorsque nous avons mis la Stra­to­cas­ter en chan­tier, nous

Fen­der était un em­ployeur de taille à Ful­ler­ton.

Ré­vo­lu­tion, les hanches de la gui­tare sont dé­ca­lées...

pen­sions que c’était la meilleure gui­tare du monde. Et puis nous nous sommes dit : “Fai­sons quelque chose d’en­core mieux”, et nous avons construit la Jazz­mas­ter. » Haut de gamme à l’époque de sa créa­tion, la Jazz­mas­ter est pro­ba­ble­ment un des concepts les moins bien com­pris du père Leo. Ce der­nier avait mis ses équipes au tra­vail dès 1957, pres­sen­tant que les courbes de vente de ses deux mo­dèles phares, la Stra­to­cas­ter et la Te­le­cas­ter, com­men­çaient à se tas­ser. Sur un pe­tit film tour­né dans l’usine Fen­der en 1957 par For­rest White ( ar­ri­vé chez Fen­der en 1954 à l’âge de 34 ans, il fut d’abord di­rec­teur de l’usine de Ful­ler­ton, puis vice- pré­sident de Fen­der), on re­con­naît Fred­die Ta­vares en train de jouer sur ce qui res­semble à un pro­to­type de Jazz­mas­ter. Ce do­cu­ment est in­té­res­sant à double titre. D’abord parce qu’il prouve que les équipes de Leo avaient bien com­men­cé à mettre au point ce mo­dèle cru­cial deux ans avant sa sor­tie, et en­suite parce qu’il ré­vèle les étapes par les­quelles sont pas­sées les équipes R & D de chez Fen­der ( Re­cherche et Dé­ve­lop­pe­ment) avant de pou­voir abou­tir au mo­dèle que l’on sait. Ce pro­to­type, dont on ignore d’ailleurs si il est réel­le­ment le pre­mier, pré­sente l’asy­mé­trie des hanches qui se­ra la marque de fa­brique du nou­veau mo­dèle, mais éga­le­ment des po­ten­tio­mètres si­tués sur la par­tie su­pé­rieure de la gui­tare. Le manche semble être construit en érable mas­sif, et la tête pré­sente un pro­fil qui est une ébauche de la forme à ve­nir, ce large galbe à la Big­sby, plus éva­sé que la tête de la Stra­to­cas­ter. C’est du­rant l’été 1958 que la com­pa­gnie Fen­der pré­sen­ta le nou­veau mo­dèle, qui avait pour vo­ca­tion de concur­ren­cer Gib­son et Epi­phone sur le mar­ché des gui­tares de jazz, les gui­ta­ristes de ce style ayant jusque- là ac­cor­dé leurs fa­veurs à des mo­dèles se­mi- hollow de ces deux com­pa­gnies séculaires.

PRE­MIERS PAS

Le mo­dèle, vu la cible po­ten­tielle, est alors lo­gi­que­ment bap­ti­sé Jazz­mas­ter. La gui­tare, dont l’éla­bo­ra­tion a mo­bi­li­sé les équipes pen­dant près de deux ans, concentre des har­diesses à tous les rayons. Mais son point le plus no­va­teur, en tout cas ce­lui qui mar­que­ra les ache­teurs po­ten­tiels dès le pre­mier coup d’oeil, concerne bien son corps asy­mé­trique. En ef­fet, les marques de la taille de l’ins­tru­ment – c’est à dire les points d’étran­gle­ment si­tués au mi­lieu du corps de la gui­tare – ne sont pas lo­ca­li­sées en des points op­po­sés, mais lé­gè­re­ment dé­ca­lées. Cette in­no­va­tion

es­thé­tique, ima­gi­née par Leo Fen­der et Fred­die Ta­vares, est une pre­mière sur un mo­dèle de gui­tare, et cette er­go­no­mie s’adapte par­fai­te­ment aux mu­si­ciens de jazz, qui pri­vi­lé­gient le jeu as­sis. Pour­tant la Jazz­mas­ter, qui ga­gne­ra ses ga­lons dans des styles de mu­sique plus ta­pa­geurs, se­ra ra­re­ment jouée dans cette po­si­tion, et, comme nous le ver­rons, elle se­ra d’ailleurs lar­ge­ment bou­dée par les jazz­men. À sa sor­tie en 1958, la Jazz­mas­ter était un ins­tru­ment bien plus com­plexe que tous ceux qui l’avaient pré­cé­dée chez Fen­der, en par­ti­cu­lier sur le plan des in­no­va­tions élec­tro­niques. C’est éga­le­ment la toute pre­mière gui­tare pro­po­sée par Fen­der avec une touche rap­por­tée en pa­lis­sandre. En ef­fet, pour don­ner un ca­chet haut de gamme au mo­dèle, Fen­der avait dé­ci­dé d’équi­per la gui­tare d’une touche de cette es­sence, plus noble et plus douce au con­tact des doigts que l’érable, et qui la rap­pro­chait ain­si des gui­tares de jazz que la com­pa­gnie cher­chait à concur­ren­cer. Cet ap­port était éga­le­ment des­ti­né à dis­tin­guer la Jazz­mas­ter des mo­dèles exis­tant à son ca­ta­logue ( une dis­tinc­tion qui n’al­lait pas du­rer long­temps, car dès l’an­née sui­vante, cette in­no­va­tion al­lait s’étendre à tous les mo­dèles du ca­ta­logue). La barre de ren­fort fut alors pla­cée sous la touche, ce qui évi­tait l’ajout du skunk stripe au dos du manche, cette bande de noyer des­ti­née à ca­mou­fler la dé­fonce ef­fec­tuée en dos du manche pour pla­cer la tige de ré­glage, ain­si que la pe­tite pièce de noyer à la base de la tête. Les re­pères de touche étaient de type clay dots, c’est à dire d’une ma­tière et d’une cou­leur rap­pe­lant la glaise. La tête était proche de celle des Stra­to­cas­ter, mais plus éva­sée à la base et le mo­dèle in­cluait bien d’autres in­no­va­tions de Leo comme l’en­semble che­va­let/ vi­bra­to flot­tant et des mi­cros larges et plats sen­sés cap­ter de meilleure ma­nière les vi­bra­tions des cordes sur une plus large am­pli­tude ( voir p. 16). Avec un son moins cin­glant mais plus cha­leu­reux que ce­lui des mo­dèles pré­cé­dents, la Jazz­mas­ter, si elle ne connut pas l’ac­cueil es­comp­té au­près des mu­si­ciens de jazz, fut néan­moins adop­tée par des mu­si­ciens de surf mu­sic, de coun­try, puis de rock. For­rest White, qui don­na à cette gui­tare au pro­fil étrange le so­bri­quet de « canne en­ceinte » , ex­plique que Leo Fen­der dé­po­sa les bre­vets pour la Jazz­mas­ter dès le 13 jan­vier 1958. Les pre­mières com­mandes fermes furent en­re­gis­trées le 1er août de la même an­née, et la pro­duc­tion fut en­ta­mée dans les

La Jazz­mas­ter se­ra mas­si­ve­ment bou­dée par les jazz­men.

se­maines qui sui­virent. La Jazz­mas­ter fit son ap­pa­ri­tion sur les listes de prix avec une éti­quette de 329 dol­lars, soit une somme as­sez im­por­tante à l’époque, 50 dol­lars de plus que la Stra­to­cas­ter, qui consti­tuait jusque- là le haut de gamme de la sé­rie, ce qui en dit long sur les es­poirs que Leo pla­çait en son nou­veau mo­dèle. Ces es­poirs, comme les en­jeux qu’ils ré­vèlent, ins­pirent une cer­taine in­dul­gence à la lec­ture des com­men­taires em­pha­tiques que les pe­tites mains du mar­ke­ting pon­dirent alors comme des brèves : « C’est la meilleure gui­tare élec­trique d’Amé­rique… In­éga­lée aus­si bien au ni­veau de la per­for­mance que des qua­li­tés de de­si­gn » . .. Mo­des­tie et pon­dé­ra­tion ne sont pas les traits les mieux par­ta­gée par les com­mer­ciaux de tout rhé­sus...

LA MAL- AI­MÉE

Le corps de la Jazz­mas­ter, construit en aulne, était plus mas­sif et plus large que ce­lui des mo­dèles Fen­der exis­tant, et son che­va­let fut pla­cé plus près du centre du corps. Mais son pro­fil dé­ca­lé, sur­pre­nant au pre­mier abord ( sur­tout si l’on se ré­fère aux com­man­de­ments es­thé­tiques de l’époque) fut néan­moins re­con­nu pour son élé­gance et ins­pi­ra par la suite de nom­breux construc­teurs, en par­ti­cu­lier eu­ro­péens et ja­po­nais. La Jazz­mas­ter ini­tia la ligne de mo­dèles off­set de chez Fen­der, ca­rac­té­ri­sée par ce pro­fil asy­mé­trique, et qui se pro­lon­gea avec la Ja­guar, la Mus­tang, l’Elec­tric XII, ou la Bron­co. La plaque de pro­tec­tion était en alu­mi­nium ano­di­sé, elle pas­se­ra à un plas­tique imi­ta­tion écaille à la fin de l’an­née 1959. La gui­tare est dis­po­nible en fi­ni­tion sun­burst, bien sûr, mais éga­le­ment dans des Cus­tom Co­lors di­verses, sui­vant la dis­po­ni­bi­li­té des four­nis­seurs, comme cette ma­gni­fique exem­plaire en cou­leur Sher­wood Green da­té de fin 1959 pré­sen­tée en page 11, une des toute pre­mières sous cette fi­ni­tion. La gui­tare n’avait plus grand­chose en com­mun avec les Stra­to­cas­ter et autres Te­le­cas­ter, dont il ne faut pas ou­blier que les ventes com­men­çaient à bais­ser à l’époque et qui ten­daient

La gui­tare res­ta long­temps un se­cond cou­teau du ca­ta­logue Fen­der.

à ap­pa­raître comme un peu da­tées. Ces deux mo­dèles étaient pour­tant d’une sim­pli­ci­té et d’une fonc­tion­na­li­té évi­dente, avec leurs sé­lec­teurs trois po­si­tions, deux ou trois mi­cros, bou­tons de vo­lume et de to­na­li­té... cir­cu­lez, rien d’autre à voir. Pa­ra­doxa­le­ment, la Jazz­mas­ter, qui est res­tée pen­dant des an­nées la mal- ai­mée des mo­dèles Fen­der, connut un beau suc­cès à sa

BOB BOGLE & DON WIL­SON

Un ra­ris­sime mo­dèle de Jazz­mas­ter de 1959 dans une rare fi­ni­tion Sher­wood Green en état ex­cep­tion­nel. Les mo­dèles Cus­tom Co­lors étaient rares à cette époque, et cette ca­rac­té­ris­tique, as­so­ciée au fait que cet exem­plaire date du dé­but de la pro­duc­tion, font de cette gui­tare une ra­re­té qui sus­ci­te­ra la convoi­tise de tout ama­teur de vin­tage nor­ma­le­ment consti­tué. On no­te­ra les re­pères clay dots, la touche pa­lis­sandre slab board, la plaque écaille trois plis. ( Pho­to : Dave Mat­chette)

La plaque mul­ti­plis en imi­ta­tion écaille fit son ap­pa­ri­tion en 1959, lorsque la plaque en alu­mi­nium ano­di­sé des dé­buts dis­pa­rut. ( Pho­to : Dave Mat­chette)

Le groupe de wes­tern swing Sons of the Pio­neers avec deux Jazz­mas­ter, et l’ex­tra­or­di­naire Jim­my Bryant ( à gauche). ( Pho­to : DR)

Le vi­bra­to, conçu spé­ci­fi­que­ment pour la Jazz­mas­ter, dif­fère lar­ge­ment de ce­lui de la Stra­to­cas­ter dans son prin­cipe. Mal com­pris, il est souvent re­je­té par les gui­ta­ristes ( Pho­to : Dave Mat­chette)

Lu­ther Per­kins, lé­gen­daire gui­ta­riste de John­ny Cash, joua long­temps sur une Jazz­mas­ter Olym­pic White. ( Pho­to : DR)

Scot­ty Tur­ner ( à droite), avec le chan­teur Tom­my Sands. Tur­ner, en­dor­sé par Fen­der, hé­ri­ta de cet exem­plaire de pré- pro­duc­tion de 1958, un des tout pre­miers, ver­ni à la hâte. Il fut re­peint quelques mois plus tard. ( Pho­to : X)

Le switch à glis­sière et les po­ten­tio­mètres à tam­bour pour le ré­glage du cir­cuit ryth­mique ( Pho­to : Dave Mat­chette)

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