- Les Mar­tin mo­dèles de 40- 45, Le Royaume na­cré par Ch­ris­tian Sé­gu­ret

Le royaume na­cré de na­za­reth

Vintage Guitare - - EDITO - SOMMAIRE -

Le nom de Mar­tin fait tou­jours dres­ser une oreille at­ten­tive aux ama­teurs de gui­tares acous­tiques. Dès qu’on s’at­tarde aux mo­dèles les plus luxueux, l’évo­ca­tion des suf­fixes 40 à 45 se tra­duit sou­vent par des suées d’en­vie, pal­pi­ta­tions et bat­te­ments pré­ci­pi­tés dans le coeur des afi­cio­na­dos. Ces gui­tares, qui ont pour point com­mun d’être gé­né­reu­se­ment bor­dées de nacre, se voyaient gé­né­ra­le­ment ré­ser­ver les plus beaux stocks de bois de l’ate­lier et l’at­ten­tion re­dou­blée des ar­ti­sans oeu­vrant dans l’usine de Na­za­reth. Adou­bées à leur sor­tie par les chan­teurs coun­try qui en­vi­sa­gèrent leur ap­pa­rat clin­quant comme un moyen de se dé­mar­quer sur la scène en­com­brée du Grand Ole Opry, elles connurent un re­gain d’in­té­rêt dans les an­nées 60 lorsque les pion­niers par­ve­nus du folk- rock, Da­vid Cros­by, Joan Baez et Ste­phen Stills en tête, com­men­cèrent à s’y in­té­res­ser de très près. Ces gui­tares, dans leurs ava­tars d’avant- guerre, sont au­jourd’hui par­ti­cu­liè­re­ment pri­sées des ama­teurs et des col­lec­tion­neurs, qui n’hé­sitent pas à si­gner des chèques à six chiffres pour sé­ques­trer les plus beaux spe­ci­men. Au­jourd’hui les mo­dèles 45 de chez Mar­tin, en par­ti­cu­lier les D- 45 et les 000- 45, fi­gurent par­mi les gui­tares les plus chères de la pla­nète vin­tage, toutes marques et tous mo­dèles confon­dus. Re­tour sur la ge­nèse de ces gui­tares en­lu­mi­nées, à l’an­ti­thèse de la phi­lo­so­phie jan­sé­niste de la com­pa­gnie fon­dée en 1833 par Ch­ris­tian Fre­de­rick Mar­tin, pre­mier du nom. Sans y prendre garde, presque in­vo­lon­tai­re­ment, il choi­sit ain­si pour sa­tis­faire sim­ple­ment sa clien­tèle, que « s’ouvre (...) la porte

de dia­mant qui mène au royaume na­cré ha­bi­té par les en­chan­teurs » ( Gus­tave Flau­bert ).

Il est per­mis de trou­ver pa­ra­doxal que la com­pa­gnie Mar­tin, qui a construit sa ré­pu­ta­tion sur une image de ri­gueur ten­dant à l’as­cé­tisme, ait au fi­nal as­sis sa lé­gende sur des mo­dèles crou­lant sous la nacre et les fi­lets os­ten­ta­toires. Tout chez Mar­tin évoque en ef­fet le style de vie spar­tiate des mi­grants saxons qui ont im­por­té vers le nou­veau monde leur mode épu­rée jus­qu’à l’os, an­ti- ba­roque à l’ex­trême. Un dé­nue­ment qui ins­pi­ra l’es­thé­tique Qua­ker comme les ali­gne­ments dis­ci­pli­nés de ses bâ­ti­ments de briques. L’usine de Na­za­reth n’échappe pas à ce sage or­don­nan­ce­ment, sans une once de fan­tai­sie, belle néan­moins dans son dé­nue­ment. Der­rière ses murs de briques, la res­tric­tion y était pra­ti­quée comme une as­cèse, chaque bloc de bois étant ex­ploi­té jus­qu’à la der­nière fibre, chaque crayon usé jus­qu’à la gomme, les ho­raires de tra­vail sui­vant le fil des sai­sons pour pré­ser­ver la chan­delle… Pour­tant cette fru­ga­li­té avait ses li­mites. Tout art tend vers le dé­pouille­ment. Mais plus on l’ap­proche, à coups de re­non­ce­ments, plus plane le fan­tôme du néant. L’épure vire au sché­ma, la so­brié­té res­semble à l’en­nui. Mar­tin, pro­ba­ble­ment sous la pres­sion de clients dé­si­reux de mon­nayer leur in­ves­tis­se­ment par un vi­suel à la hau­teur, fut vite confron­té à cette que­relle fac­tice entre le vide et l’in­utile. En bon avare, il ne ca­che­rait donc pas seule­ment son ar­gent, mais éga­le­ment son ava­rice, et cette dé­bauche de dé­co­ra­tion qui al­lait ap­pa­raître sur les mo­dèles 40 à 45 lui per­mit de gom­mer une image trop sage et pré­cau­tion­neuse, et lui fut d’au­tant plus ai­sée à ac­cep­ter qu’il la fac­tu­ra gras­se­ment à sa clien­tèle.

FULTON STREET

On le sait, C. F. Mar­tin avait tra­vaillé dans les ate­liers de Jo­han Georg Stau­fer à Vienne dans les an­nées 20 avant de se lan­cer dans l’aven­ture, tra­ver­ser l’At­lan­tique, et de s’ins­tal­ler tout d’abord à New York où il ou­vrit son échoppe en 1833. Les ins­tru­ments construits à cette époque par C. F. Mar­tin, pre­mier du nom, étaient sou­vent très simples et peu or­ne­men­tés, pro­ba­ble­ment pour res­ter en phase avec les pré­ceptes en­sei­gnés par son maître au­tri­chien, mais éga­le­ment pour s’ac­cor­der aux re­ve­nus mo­destes de sa clien­tèle. On trouve néan­moins quelques ins­tru­ments très dé­co­rés dès cette époque, le plus sou­vent à grand ren­fort d’ivoire, qu’il se

Avec le dé­pouille­ment plane le fan­tôme du néant...

pro­cu­rait au­près d’un re­ven­deur new yor­kais spé­cia­li­sé dans ce ma­té­riau, mais éga­le­ment de nacre ou d’aba­lone, dont la source à l’époque est as­sez floue. Phi­lip F. Gu­ra, dans son livre C. F. Mar­tin and His Gui­tars, 1796- 1873, note néan­moins avoir re­trou­vé une seule trace de note ou fac­ture concer­nant une four­ni­ture en nacre, pro­ve­nant d’un cer­tain Keith de Bos­ton, et da­tée de dé­cembre 1835. Le même Gu­ra a dé­cou­vert dans les ar­chives de Mar­tin

une note in­di­quant que C. F. Mar­tin avait payé une somme de 7 dol­lars à un cer­tain Mr Rasche pour un pearl work, à sa­voir un tra­vail d’in­crus­ta­tion de nacre, ce qui tend à prou­ver que cette tâche ne fi­gu­rait pas dans la liste de ses fa­vo­rites, d’abord parce qu’elle était longue et fas­ti­dieuse, et aus­si pro­ba­ble­ment parce qu’elle n’en­trait pas dans son concept de la gui­tare épu­rée, quand l’es­thé­tique est dic­tée par le seul usage. Un autre jour, il note un rè­gle­ment de 12,75 dol­lars au­dit Rasche pour l’in­crus­ta­tion de 425 pièces de nacre à « 3 cents la pièce » … En dol­lars constants, ça ne fe­rait tou­jours pas très lourd au­jourd’hui, il faut en res­pi­rer de la pous­sière na­crée pour s’of­frir une soupe… Ce Fre­de­rick William Rasche, do­mi­ci­lié au 212 Fulton Street, fai­sait pro­ba­ble­ment par­tie de la com­mu­nau­té gran­dis­sante de lu­thiers et construc­teurs al­le­mands qui avaient fait le grand saut, comme Mar­tin, et dont on ima­gine bien qu’ils jouaient entre eux de tous les res­sorts de so­li­da­ri­té com­mu­nau­taire exis­tants. D’après Gu­ra, cette in­ter­con­nexion et cette en­traide étaient dé­ve­lop­pés de telle sorte qu’il est au­jourd’hui bien dé­li­cat de dé­ter­mi­ner avec cer­ti­tude qui construi­sait chaque ins­tru­ment por­tant le nom de Mar­tin sur l’éti­quette ( ou pour le moins contri­buait à sa réa­li­sa­tion). On sait éga­le­ment que Mar­tin en­tre­prit la tra­ver­sée vers les USA en com­pa­gnie de son ami Hein­rich Schatz, lui- même un lu­thier au ta­lent cer­tain, qui tra­vaillait dans son ate­lier de New York et au­quel Mar­tin, sou­vent pris par les tâches ad­mi­nis­tra­tives, dé­lé­guait des tra­vaux di­rec­te­ment liés à la construc­tion des gui­tares, en par­ti­cu­lier l’in­crus­ta­tion de la nacre. Peu de gui­tares de cette époque ont sur­vé­cu jus­qu’à nos jours, et la pro­por­tion ac­crue de gui­tares très or­ne­men­tées dans le lot des sur­vi­vantes ne tra­duit d’ailleurs pro­ba­ble­ment pas le réel rap­port de ce type d’ins­tru­ment dans la pro­duc­tion to­tale de l’époque. Elle est plus cer­tai­ne­ment liée au fait que les gui­tares plus chères, plus or­ne­men­tées, ont pas­sé plus ai­sé­ment l’épreuve des an­nées, et sont par­ve­nues jus­qu’à nos jours en plus grand nombre du fait de ce sta­tut. À cette époque, l’or­ne­men­ta­tion de nacre sur ces gui­tares était di­rec­te­ment ins­pi­rée de ce que l’on voyait sur les ins­tru­ments construits à Vienne, en par­ti­cu­lier dans l’ate­lier de Stauf­fer où C. F Mar­tin avait fait ses classes. On trouve ain­si très sou­vent une bor­dure de table faite de de­mi­lunes d’aba­lone très verte, al­ter­nées avec des pièces de nacre plus pâles. Il est pro­bable que ces de­mi- cercles de nacre aient été ré­cu­pé­rés au­près des fa­bri­cants de vê­te­ments ins­tal­lés en nombre dans le Lo­wer East Side an­nexe, et qu’ils aient été des­ti­nés à faire des bou­tons. L’uti­li­sa­tion de bou­tons de nacre était en­core très confi­den­tielle aux États- Unis et

L’in­crus­ta­tion de la nacre n’était pas une de ses tâches fa­vo­rites.

ré­ser­vée à une clien­tèle haut de gamme, et sa fa­bri­ca­tion très ar­ti­sa­nale fut sou­vent ba­sée dans des ate­liers newyor­kais voi­sins, jus­qu’à ce qu’un autre im­mi­gré al­le­mand du nom de John Fre­de­rick Boepple n’en po­pu­la­rise l’usage près d’un de­mi- siècle plus tard et in­dus­tria­lise sa fa­bri­ca­tion. Dès 1839, on trouve ain­si trace d’une gui­tare ( qui fi­gu­ra long­temps dans la Chi­ne­ry col­lec­tion), pré­sen­tant une bor­dure de de­mi- lunes de nacre. Le cas n’est d’ailleurs pas iso­lé, et on trouve d’autres ins­tru­ments avec ce type de dé­co­ra­tion dans les an­nées qui sui­virent. Dès la fin des an­nées 1830, on vit ap­pa­raître des gui­tares avec une ro­sace consti­tuée de pe­tits dia­mants de nacre, du plus bel ef­fet, mais dont on ima­gine bien que s’ils éco­no­mi­saient le ma­té­riau, ils n’éco­no­mi­saient en rien la main- d’oeuvre. Une gui­tare Mar­tin & Cou­pa ex­po­sée au mu­sée Mar­tin montre ce type d’or­ne­men­ta­tion. Ce n’est qu’au dé­but des an­nées 1850 que l’aba­lone fut po­sée par fi­lets, et une gui­tare de tran­si­tion da­tée du dé­but des an­nées 50 pré­sente ce type de fi­lets conti­nus, si­mi­laires à ceux que l’on dé­couvre au­jourd’hui. Et l’on trouve même sur une gui­tare de la Chi­ne­ry Col­lec­tion un triple fi­let au­tour de la ro­sace, ain­si qu’un fi­let sur la touche, en bor­dure, une par­ti­cu­la­ri­té que l’on re­trou­ve­ra sur les édi­tions li­mi­tées de mo­dèles 45 ré­cents.

STYLE 42

En­fin en 1858 ap­pa­rais­sait la pre­mière dé­no­mi­na­tion of­fi­cielle dans la ter­mi­no­lo­gie Mar­tin de ce type d’or­ne­men­ta­tion : le Style 42. Ces mo­dèles étaient ca­rac­té­ri­sés par un corps en pa­lis­sandre, un che­va­let en ivoire, des fi­lets d’ivoire éga­le­ment ( bon­jour la pose !) et un fi­let d’aba­lone fi­lant gé­né­reu­se­ment au­tour de la table, la ro­sace, et au­tour de l’ex­tré­mi­té de la touche. Puis dans les an­nées 1860 ap­pa­rut le Style 40, re­con­nais­sable à son fi­let d’aba­lone po­sé au­tour de la table et de la ro­sace, mais pas au­tour de l’ex­tré­mi­té de la touche. Le che­va­let de ces gui­tares était éga­le­ment réa­li­sé en ivoire, avec un fi­let d’ivoire en bor­dure de touche. Le fi­let cen­tral de dos, dis­po­sé entre les deux moi­tiés de pa­lis­sandre, était consti­tué de deux lignes ho­ri­zon­tales en­ca­drant deux ran­gées de lignes dia­go­nales et cet élé­ment de mar­que­te­rie, pro­ba­ble­ment im­por­té d’Al­le­magne dès cette époque, se re­trou­ve­ra plus tard ( à par­tir de 1898) sur les gui­tares de Style 45, et il est pour cette rai­son sou­vent bap­ti­sé « Style 45 » , par les col­lec­tion­neurs. Les mé­ca­niques de ces gui­tares étaient en Ger­man sil­ver, et équi­pées de bou­tons de nacre. Au ni­veau de la taille des mo­dèles four­nis

En 1858 ap­pa­rut la pre­mière dé­no­ma­tion de mo­dèle 42.

avec ces élé­ments d’or­ne­men­ta­tion, on reste en­core dans des pe­tits for­mats, qua­li­fiés au­jourd’hui de par­lor, comme la 0- 40 et la 2- 40, qui furent construites jus­qu’en 1898, la 2- 42, construite jus­qu’en 1900, ou la 1- 42, qui se pro­lon­gea jus­qu’en 1919. À la fin du siècle, le style 42 était en­core li­mi­té au for­mat 2 sur le ca­ta­logue, taille idéale pour ces dames, qui pra­ti­quaient as­si­dû­ment la gui­tare dans les sa­lons hup­pés de l’époque de la Nou­velle- An­gle­terre ou d’ailleurs. C’est au dé­but des an­nées 1880 qu’ap­pa­rurent des com­mandes spé­ciales de mo­dèles 1- 42 et 0- 42 par­ti­cu­liè­re­ment dé­co­rés dans les re­gistres de vente de Mar­tin. Il faut sa­voir qu’à cette époque, des com­pa­gnies comme Wa­sh­burn pro­po­saient des gui­tares avec une or­ne­men­ta­tion ex­trême, que le pu­blic de gui­ta­ristes, en­core très sou­vent com­po­sé des gens de la bonne bour­geoi­sie, re­cher­chait avec pas­sion. Ces gui­tares pro­po­sées par les marques concur­rentes ex­po­saient ain­si sou­vent des manches par­ti­cu­liè­re­ment or­ne­men­tés, avec des mo­tifs flo­raux s’éta­lant sur toute la lon­gueur de la touche, ces fa­meux « arbres de vie » éla­bo­rés en nacre en­tre­la­cée. Mar­tin, sou­cieux de son image, ré­pon­dit d’abord de fa­çon très mo­deste sur les mo­dèles 42 avec quelques étoiles ap­po­sées sur la touche, on est pro­tes­tant ou on ne l’est pas. En même temps que l’aba­lone sur le bord de table, les or­ne­men­ta­tions se ré­pan­dirent et sur les mo­dèles 42 on vit ap­pa­raître en 1898 des in­crus­ta­tions très par­ti­cu­lières qui du­rèrent près de 50 ans. Au dé­part ces re­pères étaient réa­li­sés dans de la nacre, et en­fin dans de l’aba­lone. Au dé­but du XXe siècle, Mar­tin construi­sit une de­mi-

Les dames prat­quaient la gui­tare dans les sa­lons hup­pés.

dou­zaine de mo­dèles 42 avec des or­ne­men­ta­tions sup­plé­men­taires, en par­ti­cu­lier des touches avec des arbres de vie très éla­bo­rées. Ces touches étaient réa­li­sées dans les ate­liers de la George H. Jones Com­pa­ny de New York. Elles étaient dif­fi­ciles à re­fret­ter car la nacre était ap­pli­quée en mor­ceaux très fins qui ren­daient cette opé­ra­tion très com­pli­quée. On no­te­ra au pas­sage que les che­villes à frot­te­ment en ivoire, de­ve­nues payantes sur les autres mo­dèles, res­tèrent four­nies sur les mo­dèles 42 et au des­sus. Les fi­lets en ivoire du XIXe siècle furent rem­pla­cés par de l’ivo­roid sur les mo­dèles 40 dès 1909 et sur les mo­dèles 42 en 1918. Dès 1902 Mar­tin pré­sen­ta en op­tion des mo­dèles avec des bor­dures d’aba­lone au­tour de la table, mais éga­le­ment des éclisses et du dos. En 1905, ces mo­dèles par­ti­cu­liè­re­ment in­crus­tés de­vinrent of­fi­ciel­le­ment les mo­dèles 45, tou­jours pro­po­sés avec un che­va­let d’ivoire et un fi­let d’ivoire au­tour de la table, du dos, du manche et de la tête, mais éga­le­ment une cein­ture d’aba­lone au­tour de la table, du dos, des éclisses, de la ro­sace, de l’ex­tré­mi­té de la touche… bref, dif­fi­cile de faire plus or­ne­men­té ! On re­trou­vait sur ces mo­dèles des in­crus­ta­tions en flo­cons au ni­veau des touches 5, 9, 7 12 et 15. En 1910 furent ajou­tées les touches 1 et 3. En 1918 l’ivoire dis­pa­rut, le che­va­let étant dé­sor­mais construit en ébène et les fi­lets en ivo­roid. Quelques mo­dèles de pe­tite taille de cette dé­no­mi­na­tion 45 al­laient être pro­duits : seule­ment 6 exem­plaires de 1- 45 entre 1904 et 1919, un seul de 5- 45 sor­ti en 1922, 4 exem­plaires de 2- 45 entre 1925 et 1927. Les mo­dèles les plus po­pu­laires étaient les for­mats de taille 0 à 000 ( voir page sui­vante). Les pla­cages des têtes évo­luèrent éga­le­ment au fil des an­nées. Un mo­tif très éla­bo­ré ap­pa­rut en pre­mier lieu sur les têtes ajou­rées des mo­dèles 42 Spe­ciales et des mo­dèles 45, telles qu’on les vit re­pré­sen­tées sur le ca­ta­logue de 1904. Ce mo­tif, sou­vent ap­pe­lé “Fern”, conti­nua à ap­pa­raître dans le ca­ta­logue de 1909, mais pro­ba­ble­ment sim­ple­ment parce que la com­pa­gnie n’avait pas pris le soin de chan­ger les pho­to­gra­vures uti­li­sées à l’époque. En­suite ap­pa­rut le de­si­gn plus connu sous le nom de “Torch”, qui fut uti­li­sé de 1905 à 1927. Une ver­sion sim­pli­fiée du “Torch” fut uti­li­sée de 1927 à 1933, sur les têtes pleines comme ajou­rées. En 1933 ce mo­tif fut rem­pla­cé par les lettres C. F. Mar­tin in­crus­tées sur un plan ver­ti­cal sur les mo­dèles 45 à 14 frettes. Le torch in­lay fut conser­vé pour les têtes ajou­rées et pour quelques mo­dèles spé­ciaux, et ce jus­qu’à la fin des an­nées 30. Sur les ca­ta­logues Mar­tin, tou­jours vagues, ces mo­tifs sont qua­li­fiés de pearl scroll. Tous ces mo­dèles de fi­ni­tion 45 étaient construits avec des bois re­mar­quables par des lu­thiers au som­met de leur art, ils ont par­ti­cu­liè­re­ment bien vieilli et sont res­tés très stables près de 100 ans plus tard. Dans l’usine Mar­tin de Old North Street, à Na­za­reth, il y avait des ali­gne­ments d’éta­gères où était sto­cké de l’épi­céa des Adi­ron­dacks pour les tables et de l’aca­jou et du pa­lis­sandre de Rio pour les corps et les manches. Ces bois res­taient sto­ckés de longues sai­sons avant d’être uti­li­sés. Les pièces ré­ser­vées à cet usage, au som­met des bâ­ti­ments, étaient chaudes et re­la­ti­ve­ment sèches et ont contri­bué à l’état re­mar­quable dans le­quel était le bois avant d’être uti­li­sé.

En 1933 le torch in­lay fut rem­pa­cé par un lo­go Mar­tin ver­ti­cal.

MODÈLES0 À 000

Du dé­but du siècle jus­qu’à l’avè­ne­ment des mo­dèles OM et Dread­nought dans les an­nées 30, les gui­tares de for­mat plus mo­destes, de 0 à 000, avaient la cote. Les for­mats 0 ap­pa­rurent dans les an­nées 1860 avec les mo­dèles 0- 40, mais ils res­tent ra­ris­simes au XXe siècle, seuls 6 exem­plaires ayant été construits entre 1912 et 1913. C’est dans les an­nées 1870 qu’ap­pa­rurent les 0- 42 qui furent construites en quan­ti­té plus no­table, entre 5 et 20 exem­plaires par an jus­qu’en 1930 puis quelques rares uni­tés éparses. Et c’est seule­ment en 1905 qu’ap­pa­rurent les mo­dèles 0- 45. Ces der­niers furent par­ti­cu­liè­re­ment re­cher­chés dans les an­nées 60 après que Joan Baez eut adop­té un mo­dèle da­té de 1929 ( voir en­ca­dré p. 24). Le mo­dèle 00- 40, tou­jours avec l’aba­lone en bor­dure de table et de ro­sace mais pas au­tour de la touche, ap­pa­rut sous forme de deux uniques exem­plaires en 1912- 13, puis quatre exem­plaires en koa furent construits en 1917, et une quin­zaine en 1930. Il reste donc un mo­dèle ex­trê­me­ment rare sauf en ver­sion ha­waiienne ( 00- 40H), pro­duit en plus grandes quan­ti­tés entre 1928 et 1939. Le mo­dèle 00- 42 fut ini­tié en 1898 et se pro­lon­gea jus­qu’en 1942, mais res­ta équi­pé de manches 12 frettes du­rant toute la du­rée de sa pro­duc­tion, qui fut re­la­ti­ve­ment abon­dante, avec des lots an­nuels de 3 à 46 exem­plaires. Il exis­ta éga­le­ment en ver­sion ny­lon ( 00- 42G) entre 1936 et 1939. Quant au mo­dèle 00- 45, il fut pro­duit de 1904 à 1938, en quan­ti­té sé­rieuse, puisque 158 exem­plaires sont sor­tis des usines sur cette pé­riode. Le mo­dèle 000 ap­pa­rut en ver­sion 40 en 1909, mais à un seul exem­plaire, et en ver­sion ha­waiienne, tou­jours en un seul exem­plaire, en 1933.

La 0- 45 de­vint très re­cher­chée quand joan baez l’adop­ta.

La 000- 42 fut plus dif­fu­sée, construite entre 1918 et 1943, avec une di­zaine de mo­dèles 12 cases et un peu plus d’une cen­taine de 14 cases. Sa confi­gu­ra­tion se­ra re­prise en 1995 pour la construc­tion des 461 exem­plaires de 000- 42EC Eric Clap­ton. Quant à la 000- 45, elle fut construite de 1907 à 1942, et on no­te­ra quelques ra­re­tés, comme une 000- 45 7- cordes pro­duite en 1911, une ha­waiienne en 1929 et une gau­cher en 1931. Comme nous l’avons évo­qué, à par­tir de 1933, Mar­tin dé­ci­da d’em­prun­ter le let­trage ver­ti­cal ty­pique qu’elle uti­li­sait sur les têtes de ses arch­tops pour mo­der­ni­ser le style 45. On re­trou­ve­ra ain­si ce lo­go sur tous les mo­dèles 45 après cette date, tel qu’on peut le voir sur la 000- 45 de 1934 en page 27.

OM- 42 ET OM- 45

À Na­za­reth en ce dé­but des an­nées 30, le nou­veau mo­dèle OM (“Or­ches­tra Mo­del”) créé à la re­quête du ban­joïste et gui­ta­riste d’At­lan­ta Per­ry Bech­tel fit son ap­pa­ri­tion. Ce for­mat, que nous avons dé­taillé dans notre nu­mé­ro 9, était des­ti­né à convaincre les ban­joïstes de se conver­tir à la gui­tare. Les pre­miers pro­to­types ap­pa­rurent sous le nom de 000- 28 Spe­cial, ou “Per­ry Bech­tel Mo­dels” ou “Pro­fes­sio­nal Mo­dels”. Mais le pré­fixe OM n’ap­pa­rut pas pour ces tout pre­miers exem­plaires à 14 cases construits dès 1929. Ce n’est qu’au dé­but de l’an­née 1930 que la dé no­mi­na­tion “Or­ches­tra Mo­del” fut of­fi­cia­li­sée et trans­mise aux dea­lers Mar­tin. Dans un pre­mier lieu ces mo­dèles OM étaient pro­po­sés uni­que­ment en fi­ni­tion 18 ou 28. C’est au mois de mars qu’il fut dé­ci­dé d’étendre la gamme à la dé­co­ra­tion 45. Le 7 mars 1930 le chef d’ate­lier John Deich­man no­ta ain­si dans le livre d’usine la réa­li­sa­tion des deux pre­mières OM- 45 in­crus­tées de nacre, pre­mière ap­pa­ri­tion of­fi­cielle de cette gui­tare dé­sor­mais my­thique, avec ses 14 frettes, un dia­pa­son de 25,4 pouces et des mé­ca­niques ban­jo. L’OM- 45 était su­pé­rieure dans la ter­mi­no­lo­gie Mar­tin à la 000- 45 ( 170 dol­lars pour la 000 et 180 dol­lars pour l’OM). Mais la gui­tare la plus pré­cieuse et la plus rare dans cette sé­rie reste l’OM- 45 De­luxe, un des mo­dèles les plus re­cher­chés de la pla­nète vin­tage. À 225 dol­lars, la gui­tare semble ré­tros­pec­ti­ve­ment consti­tuer une belle af­faire à l’époque, puis­qu’il faut dé­sor­mais en dé­bour­ser en­vi­ron mille fois plus pour pou­voir de­ve­nir l’heu­reux pro­prié­taire d’un des 14 exem­plaires d’ori­gine pro­duits ex­clu­si­ve­ment du­rant l’an­née 1930. La pre­mière OM- 45 De­luxe fut uti­li­sée par le chan­teur Roy Ro­gers, une des pre­mières stars du genre de co­mé­dies mu­si­cales wes­tern

L’OM était su­pé­rieure à la 000 dans la gamme de prix Mar­tin.

qui furent po­pu­laires jus­qu’aux an­nées 50, et qui met­taient en avant les sin­ging cow­boys, ces jeunes gens ac­corts et spor­tifs qui n’hé­si­taient pas à aban­don­ner leurs colts en­core fu­mants et de lier la longe de leur ap­pa­loo­sa fa­vo­ri à une ram­barde de sa­loon le temps de pous­ser un cou­plet. Mais contrai­re­ment à la D- 45 de Gene Au­try que nous évo­que­rons plus loin, elle ne fut pas construite spé­ci­fi­que­ment pour le chan­teur. Ce­lui­ci, qui s’ap­pe­lait en­core à l’époque Leo­nard Slye, l’ache­ta d’oc­ca­sion en 1933 dans une bro­cante pour 30 dol­lars. Quelque temps plus tard il al­lait connaître la gloire au sein du groupe Sons of The Pio­neers puis chan­gea son nom pour Roy Ro­gers pour de­ve­nir une vé­ri­table star du genre, tou­jours ac­com­pa­gné de son OM- 45 jus­qu’au mi­lieu des an­nées 40, lors­qu’il la rem­pla­ça par une Gib­son Su­per 400. Cette gui­tare, qui porte le nu­mé­ro de sé­rie 42125, est en fait la toute pre­mière OM- 45 De­luxe pro­duite par la com­pa­gnie de Na­za­reth, et elle sor­tit des usines le 9 avril 1930. Elle fai­sait par­tie d’un lot de deux gui­tares iden­tiques qui pré­sen­taient toutes les ca­rac­té­ris­tiques des fu­tures OM- 45 De­luxe, mais étaient seule­ment es­tam­pillées OM- 45, ce qui en fait les pro­to­types de cette sé­rie très ré­duite. Pour­tant, Frank Hen­ry Mar­tin avait bien no­té dans son livre de compte, le 11 avril de la même an­née : « 7,11 dol­lars pour in­crus­ta­tion de deux plaques de pro­tec­tion spé­ciales pour des mo­dèles 45 » . La somme en ques­tion avait été fac­tu­rée par l’ar­ti­san new yor­kais qui ef­fec­tuait les tra­vaux d’in­crus­ta­tions par­ti­cu­liers pour Mar­tin, et cette ligne sur ce livre prouve bien que ces deux gui­tares sont les pre­mières OM- 45 De­luxe, puisque ces in­crus­ta­tions sur la plaque sont bien une des ca­rac­té­ris­tiques du mo­dèle. Mais ce n’est qu’en mai de la même an­née qu’on vit ap­pa­raître dans les livres Mar­tin la dé­si­gna­tion OM- 45 De­luxe, pour une gui­tare ex­pé­diée à San Fran­cis­co. La gui­tare de Roy Ro­gers reste un mo­dèle his­to­rique. Après le dé­cès du

mu­si­cien, elle fi­gu­ra long­temps dans le Roy Ro­gers Museum, puis elle fut ven­due aux en­chères chez Ch­ris­ties pour 550 000 dol­lars. Le mu­sée Mar­tin, qui dé­si­rait ac­qué­rir la gui­tare, ne put suivre les en­chères d’un col­lec­tion­neur pri­vé. Seule­ment 14 exem­plaires d’ OM- 45 De­luxe furent construits, tous en 1930, et on ne connaît que 8 ou 9 exem­plaires ré­per­to­riés au­jourd’hui. Cette même an­née 1930, dé­ci­dé­ment riche en Ar­lé­siennes en tous genres, vit la créa­tion de l’unique exem­plaire de mo­dèle OM- 42, éga­le­ment mu­nie d’un dia­pa­son de 25,4 pouces, d’une tête pleine et d’un fi­let ivo­roid ( le mo­dèle se­ra ré­in­tro­duit en 1999). L’OM- 45, quant à elle, pour­sui­vit sa route avec suc­cès au- de­là de l’an­née 1930. Un suc­cès qui al­lait en fait af­fec­ter tous les mo­dèles de la ligne OM, et cette réus­site de­vait im­pac­ter du­ra­ble­ment le pro­fil qu’al­lait prendre la gui­tare mo­derne et Frank Hen­ry Mar­tin, son fils C. F. Mar­tin III et James Mark­ley, le pre­mier di­rec­teur des ventes, pre­naient la me­sure de l’im­pact que ce mo­dèle al­lait créer. La gui­tare était au dé­part équi­pée d’une pe­tite plaque de pro­tec­tion en cel­lu­loid imi­ta­tion écaille, et de mé­ca­niques ban­jo pla­quées or. Au dé­but de l’an­née 1931 la plaque fut agran­die, et quelques mois plus tard les mé­ca­niques ban­jo furent aban­don­nées au pro­fit de mé­ca­niques clas­siques. La pro­duc­tion de la gui­tare ne se pro­lon­gea pas au- de­là de l’an­née 1933.

LA D- 45 : REINE DES DREADNOUGHTS

En 1933 un cow­boy chan­tant du nom de Gene Au­try in­ves­tis­sait ses 200 dol­lars d’éco­no­mies pour com­man­der une nou­velle gui­tare au­près de la Chi­ca­go Mu­si­cal Ins­tru­ment Com­pa­ny. Quelques mois plus tard il était l’heu­reux pro­prié­taire de la plus belle dread­nought que Mar­tin ait ja­mais construite, la toute pre­mière D- 45, nu­mé­ro de sé­rie 53177. La gui­tare pré­sen­tait les ca­rac­té­ris­tiques d’une D- 28 de l’époque ( à 100 dol­lars), c’est- à- dire un che­va­let d’ébène, un sillet en os, un manche 12 cases, une tête ajou­rée. Mais qu’estce qui jus­ti­fiait alors les 100 dol­lars sup­plé­men­taires fac­tu­rés à Au­try pour son tout nou­veau mo­dèle ? Tout sim­ple­ment les atours bling bling qu’il avait com­man­dés en nombre aux ate­liers de Na­za­reth : des fi­lets d’aba­lone sur la table, le dos, les cô­tés et le ta­lon, une touche bor­dée de nacre avec des in­serts en nacre, une ro­sette éga­le­ment en aba­lone comme sur le style 42, un fi­let cen­tral en mo­saïque mul­ti­cou­leurs

L’an­née 1930 fut riche en al­ré­siennes en tout genre...

Mal­gré les sou­tiens la D- 45 ne fut pas un suc­cès com­mer­cial.

sur le dos, et une élé­gante fi­ni­tion en torch sur la tête, réa­li­sée par George H. Jones ( aka “The Mar­que­trie Man”) de New York. Éga­le­ment in­crus­té sur la touche en script et bien éta­lé pour être vu de loin, le nom du pro­prié­taire : Gene Au­try. Le mou­ve­ment était lan­cé. Comme une traî­née de poudre, tout ce que le pe­tit monde de la coun­try et des sin­ging cow­boys comp­tait de chan­teurs en mal de re­con­nais­sance se mit alors en quête. En 1934, un mu­si­cien du nom de Ja­ckie Moore, que l’on bap­ti­sait “Kid” car il n’avait que 12 ans, com­man­da une D- 45S, le suf­fixe S fai­sant ré­fé­rence à une ca­rac­té­ris­tique spé­ciale ( sou­vent le manche 12- case) ici, une tête so­lide par op­po­si­tion aux têtes ajou­rées. On no­te­ra à ce su­jet que les deux pre­mières D- 45 avaient des manches 12- cases, les sui­vantes des manches 14- cases, à l’ex­cep­tion du nu­mé­ro de sé­rie 67460, com­man­dé spé­cia­le­ment en 1937 avec manche 12- cases. Un cer­tain To­by Stroud, vio­lo­niste, joua éga­le­ment une D- 45 dé­sor­mais vi­sible au mu­sée Mar­tin). Mal­gré ces sou­tiens de poids, la D- 45 ne fut pas un suc­cès com­mer­cial fla­grant. Au­cun exem­plaire ne fut pro­duit en 1935, en 1936 deux mo­dèles furent construits por­tant les nu­mé­ros de sé­rie 63715 et 64890, toutes les deux avec la ter­mi­no­lo­gie D- 45S, le S fai­sant cette fois- ci ré­fé­rence à un corps de 16 ¼ pouces, la taille d’une arch­top F9. En 1937, Mar­tin construi­sit deux D- 45 et une D- 45S au nu­mé­ro de sé­rie 67460 avec 12 frettes et une tête pleine, dont George Gruhn se sou­vient comme étant par­ti­cu­liè­re­ment re­mar­quable. La com­pa­gnie construi­sit en­suite 9 D- 45 en 1938, 14 en 1939, 19 en 1940, 24 en 1941 et 19 en 1942 . Ce fut la der­nière an­née de sa construc­tion, la pro­duc­tion étant in­ter­rom­pue par la guerre, avant

que le mo­dèle ne soit ré­in­tro­duit en 1968. Le nombre to­tal de D- 45 construites entre 1933 et 1942 est ain­si de 91. Ces 91 gui­tares sont au­jourd’hui par­mi les plus re­cher­chées au monde et cette ra­re­té a lar­ge­ment contri­bué à éta­blir leur lé­gende. Le mar­ché pour les D- 45 s’est en­vo­lé lorsque des mu­si­ciens de folk- rock, en par­ti­cu­lier Ste­phen Stills et Neil Young ont com­men­cé à s’y in­té­res­ser. Neil Young jouait à l’époque sur une reis­sue des an­nées 60 et Stills avec une vin­tage d’avant- guerre. Stills pos­sé­dait au dé­part une D- 28 de 1935 avec une tête de D- 45 ( ra­jou­tée par la suite). Elle lui fut vo­lée après l’en­re­gis­tre­ment de Just Roll Tape. Il fit alors l’ac­qui­si­tion d’une D- 45 vin­tage. Il est in­té­res­sant de no­ter que les D- 45 sui­virent les mêmes mo­di­fi­ca­tions que les Dreadnoughts Mar­tin en gé­né­ral : en 1933 elles pré­sen­taient une barre de ren­fort en ébène et des bar frets à sec­tion rec­tan­gu­laire et à par­tir de 1934 une barre de ren­fort en mé­tal en forme de T et des frettes de pro­fil si­mi­laire. En 1933 toutes les dreadnoughts avaient le bar­rage ra­bais­sé, le croi­se­ment du X étant dis­po­sé à en­vi­ron 1 pouce de la ro­sace. Ce croi­se­ment s’éloi­gna de la ro­sace en 1938, ré­dui­sant la sur­face de table vi­brante pour ré­sis­ter aux cordes hea­vy que les mu­si­ciens uti­li­saient cou­ram­ment à l’époque (. 014.060). C’est égale-

ment en 1938 que Mar­tin dé­ci­da d’em­prun­ter aux arch­tops leurs in­crus­ta­tions hexa­go­nales en rem­pla­ce­ment des sub­tils re­pères en flo­cons, mais ex­clu­si­ve­ment pour les mo­dèles D- 45, comme elle avait em­prun­té le lo­go de tête quelques an­nées plus tôt aux mêmes arch­tops. En 1939, la lar­geur de la touche fut ré­duite au sillet, comme ce fut le cas sur les autres mo­dèles. La plu­part des ama­teurs re­con­naissent que les D- 45 sont su­pé­rieures aux D- 28 de l’époque sur le plan cos­mé­tique. Bien sûr du fait des or­ne­men­ta­tions su­pé­rieures, des cein­tures de nacres et de la tête or­ne­men­tée, mais éga­le­ment du fait des bois par­ti­cu­liè­re­ment sé­lec­tion­nés pour les mo­dèles haut de gamme. On ré­ser­vait bien lo­gi­que­ment les plus belles pièces pour les mo­dèles 45, aus­si bien la table que le corps. Mais un ma­gni­fique Rio pro­cu­re­ra- t- il un meilleur son à une gui­tare ? Ou un Adi­ron­dack à la veine plus ré­gu­lière ? Beau­coup de connais­seurs sont scep­tiques, pour­tant, ceux qui ont es­sayé grand nombre de mo­dèles 45, comme le dea­ler new yor­kais Larry Wexer, dont tout le monde loue les com­pé­tences,

n’hé­sitent pas à af­fir­mer qu’il y a une constance plus fla­grante dans la qua­li­té de son des mo­dèles 45.

LE RE­TOUR DE MAR­TIN D’AVANT- GUERRE

Les an­nées d’après- guerre, jus­qu’aux an­nées 80 furent très par­ti­cu­lières pour Mar­tin. Sous la conduite er­ra­tique de Frank qui sem­blait plus se sou­cier de ses voi­tures de courses et de ses conquêtes, la com­pa­gnie sem­blait vivre sur ses ac­quis. De belles gui­tares furent pro­duites du­rant ces an­nées, les ou­vriers étaient tou­jours très qua­li­fiés, mais leur lea­der, comme un père sans ave­nir et de ce fait peu sou­cieux de ce­lui de ses en­fants, sem­blait peu concer­né par la pé­ren­ni­té de son en­tre­prise. Le re­vi­re­ment a dé­bu­té dans les an­nées 60. Mike Long­worth, un lu­thier et mu­si­cien du Ten­nes­see, avait com­men­cé pour le plai­sir à trans­for­mer des D- 28 en D- 45 en leur ad­joi­gnant des fi­lets d’aba­lone. Ses gui­tares de­vinrent ra­pi­de­ment très po­pu­laires dans le mi­lieu vin­tage nais­sant et par­mi les mu­si­ciens bien en peine de s’of­frir un exem­plaire d’avant­guerre. In­tel­li­gem­ment, la com­pa­gnie Mar­tin, quand elle eut vent des ex­pé­ri­men­ta­tions de ce ta­len­tueux faus­saire, s’in­ter­dit de le pour­suivre et ju­gea plus utile d’uti­li­ser ses ta­lents évi­dents. Elle com­men­ça par lui en­voyer deux corps de D- 28 flam­bant neufs et lui pro­po­sa de faire par­ler sa science. Long­worth trans­for­ma l’af­faire en mo­dèles D- 45 et les ren­voya à Mar­tin qui ap­pli­qua le ver­nis et mit les ins­tru­ments en vente. Le chan­teur ca­na­dien Hank Snow fut un des pre­miers clients et ache­ta un des exem­plaires ( ain­si équi­pé, il re­fu­sa peu de temps après d’ac­qué­rir la fa­meuse D- 45 qui at­ter­rit dans les mains de Hank Williams Jr, voir en­ca­dré p. 26). Mar­tin en­ga­gea Long­worth de fa­çon dé­fi­ni­tive pour dé­ve­lop­per alors la nou­velle sé­rie de mo­dèles avec les bor­dures de nacre ajou­tées. En 1968, la com­pa­gnie sor­tit un pre­mier lot de 229 D- 45 nou­velle mou­ture avec dos et éclisses en pa­lis­sandre de Rio. En 1978, Stan Jay et Hap Huff­ner, deux jeunes dea­lers connus sous le nom de Mandolin Bro­thers, com­man­dèrent à Mar­tin un lot de 91 exem­plaires de D- 45 dont les ca­rac­té­ris­tiques étaient à leur goût d’ex­perts plus proches des ces mer­veilles d’ avant-guerre que les gui­tares pro­duites par Mar­tin à l’époque, et que l’on pour­rait com­pa­rer aux mo­dèles Au­then tic d’au­jourd’hui. Bref l’in­té­rêt était re­lan­cé, et

On ré­ser­vait les plus belles pièces de bois pour les mo­dèles 45.

toutes ces gui­tares connurent un suc­cès im­mé­diat grâce au ren­fort pu­bli­ci­taire spon­ta­né de mu­si­ciens comme Neil Young ou en­core Da­vid Cros­by et Ste­phen Stills. La pro­duc­tion fut re­lan- cée, le mo­dèle étant tou­jours au ca­ta­logue à ce jour, ap­puyé par son lot d’édi­tions li­mi­tées. Les an­nées pas­sant, Mar­tin est de plus en plus conscient de la va­leur his­to­rique de ses ins­tru­ments d’avant- guerre et les Reis­sue qu’elle pro­pose au­jourd’hui sont ter­ri­ble­ment proches des ori­gi­naux. C’est le cas par exemple du mo­dèle D- 45 Au­then­tic 1942, pro­duit en 2011, qui est une co­pie

Les reis­sues pro­po­sées au­jourd’hui sont proches des ori­gi­naux.

conforme de la Mar­tin D- 45 de 1942 ( nu­mé­ro de sé­rie 81578) qui fut ven­due à Mar­tin par le dea­ler et col­lec­tion­neur Fred Os­ter, et qui fi­gure dé­sor­mais dans la col­lec­tion d’ins­tru­ments du mu­sée Mar­tin. Et la D- 45S Au­then­tic 1936, une gui­tare di­rec­te­ment ins­pi­rée d’une 12- cases prê­tée à Mar­tin par le col­lec­tion­neur Sten Juhl. Tous ces ins­tru­ments re­crés avec soin, pas­sion et com­pé­tence, sont des ré­pliques as­sez fi­dèles des gui­tares de l’époque, même si per­sonne n’est en me­sure de cer­ti­fier que ces ins­tru­ments pour­ront son­ner de la même fa­çon dans 70 ans... Les mo­dèles 45 d’avant- guerre sont ter­ri­ble­ment dif­fi­ciles à co­pier, et ces dif­fi­cul­tés de construc­tion ac­cu­mu­lées pour re­pro- duire une de ces gui­tares à l’iden­tique ont été dé­ve­lop­pée, se­lon le lu­thier T. J Thomp­son, pour dé­cou­ra­ger la concur­rence qui s’em­pres­sait de sin­ger la moindre de ses ini­tia­tives. « La fa­çon de Mr Mar­tin de faire face à ce pro­blème consis­tait à créer une gui­tare que per­sonne d’autre ne se ris­que­rait à construire. » Et même si ces gui­tares ne pré­sentent pas le lourd ver­nis lui­sant comme un pa­vé pa­ri­sien qui a en­com­bré bien des ins­tru­ments de l’ère mo­derne, même si elles ne sont pas construites avec des bar­rages ex­ces­si­ve­ment épais comme dans les an­nées 70, même si les bois et les ma­té­riaux uti­li­sés ri­va­lisent avec ceux d’avant- guerre, même si le ni­veau de com­pé­tence des lu­thiers d’au­jourd’hui est d’une cer­taine ma­nière in­éga­lé, il reste dif­fi­cile d’an­non­cer un mi­racle en ma­tière de son. Seules les an­nées par­le­ront et seuls nos pe­tits- en­fants pour­ront confir­mer que ces nou­velles réa­li­sa­tions au­ront la vi­gueur so­nore de leurs an­cêtres.

Une Mar­tin 1- 45 de 1904. La taille 1 était la plus grande chez Mar­tin jus­qu’en 1854, lorsque la taille 0 fut ajou­tée à la no­men­cla­ture. Cette gui­tare est une des toutes pre­mières 45, puisque cette ap­pe­la­tion ap­pa­rut en 1904. On no­te­ra le mo­tif de tête en « scroll » , mo­di­fié deux ans plus tard, et le che­va­let ivoire, qui dis­pa­raî­tra sur ces mo­dèles en 1918. ( Pho­to : Dave Mat­chette)

Sur ce mo­dèle des an­nées 1830 la nacre fait une ap­pa­ri­tion dis­crète, se­mée à l’avare sur le mo­tif de ro­sace ( Pho­to : DR)

Sur cette Mar­tin de 1837, on dis­tingue cette cein­ture en bor­dure de table réa­li­sées avec des de­mi- bou­tons de nacre et d’aba­lone chi­nés au­près des fa­bri­cants de vê­te­ments du Lo­wer East Side. ( Chi­ne­ry Col­lec­tion)

Mar­tin 0- 42 de 1906. Pro­duit des an­nées 1870 jus­qu’en 1942, ce mo­dèle est res­té équi­pé d’un manche à 12 cases du­rant toute la du­rée de sa pro­duc­tion. Le che­va­let, pro­ba­ble­ment rem­pla­cé, était d’ori­gine en ivoire. On no­te­ra éga­le­ment que les in­crus­ta­tions de touche sont plus nom­breuses que sur les mo­dèles iden­tiques de cette époque. ( Pho­to : Dave Mat­chette) On no­te­ra sur ce mo­dèle de 1906 les mé­ca­niques en Ger­man sil­ver et leurs bou­tons or­nés de mo­tifs de mé­tal in­crus­tés, proches des Haen­del tu­ners des Gib­son de l’époque. ( Pho­to : Dave Mat­chette)

Une 00- 42 de 1927. Le mo­dèle pré­sente les ca­rac­té­ris­tiques de l’époque : re­pères en flo­cons sur les cases 5, 7, 9, 12 et 15, ap­pa­rus en 1901, che­va­let py­ra­mi­dal en ébène, ap­pa­ru en 1918, fi­lets de bord de table, de dos et de touche en ivo­roid. Ini­tié en 1898, le mo­dèle s’ar­rê­te­ra en 1942, tou­jours en ver­sion 12 frettes. ( Pho­to : Dave Mat­chette)

Dave Dick, que nous avons pré­sen­té dans notre der­nier nu­mé­ro, avec une ma­gni­fique 000- 45 de 1918. ( Pho­to : GCG)

Sur le dos de cette 00- 42 de 1927, on constate les traits liés à la coupe des pla­teaux de pa­lis­sandre de Rio dans l’usine de Na­za­reth. On re­trouve ces traces sur de nom­breux mo­dèles d’époque. Le manche est réa­li­sé dans un bel aca­jou des Hon­du­ras. On no­te­ra le tam­pon Mar­tin sur le dos de la tête, pré­sent jus­qu’en 1934. ( Pho­to : Dave Mat­chette)

Une 000- 45 de 1928. Le mo­dèle, pro­duit de 1907 à 1942, a sui­vi les évo­lu­tions de ce type de mo­dèle : à 12 cases jus­qu’en 1934, puis à 14 cases. La plaque en cel­lu­loid imi­ta­tion écaille ap­pa­raî­tra en 1932. Si l’on en croit les livres d’usine com­pi­lés par Mike Long­worth, seule­ment 25 exem­plaires de ce mo­dèle sont sor­tis des ate­liers de Na­za­reth cette an­née- là. ( Pho­to : Dave Mat­chette)

Le beau tra­vail d’in­crus­ta­tion au­tour de la touche sur cette 0- 45 de 1927. La zone de jonc­tion avec la ro­sace est le point de fai­blesse des faus­saires. ( Pho­to : Dave Mat­chette)

Jim­mie Rod­gers, vé­ri­table star aux USA dans les an­nées 20 et 30, com­man­da cette 000- 45 cus­tom en 1928 avec son nom in­crus­té sur la touche. ( Pho­to : D. R)

Une 00- 42 de 1930. Le mo­dèle est ap­pa­ru en 1898 et il fut pro­duit jus­qu’en 1942, et res­ta équi­pé de 12 cases tout au long de sa pro­duc­tion. Ce mo­dèle al­lait être pro­duit en quan­ti­tés re­la­ti­ve­ment grandes, com­pa­ra­ti­ve­ment aux autres ava­tars de mo­dèles 42 et 45, puisque 30 uni­tés de 00- 42 al­laient sor­tir des usines cette an­née- là. La plaque de pro­tec­tion al­lait ap­pa­raître deux ans après cet la construc­tion de cet exem­plaire. ( Pho­to : Dave Mat­chette)

Roy Ro­gers et la pre­mière OM- 45 De­luxe ( Pho­to : DR)

Gene Au­try, un des pre­miers am­bas­sa­deurs des mo­dèles 45 en tout genre et qui com­man­da la pre­mière D- 45 ( Pho­to : DR)

Ca­ta­logue Mar­tin de 1930, avec l’an­nonce des mo­dèles 45 ( 0, 00 et 000) et de la fa­meuse OM- 45 De­luxe ( Pho­to : DR)

1931 OM- 45. Un des mo­dèles 45 les plus convoi­tés, en par­ti­cu­lier par les joueurs de fin­ger- pi­cking qui vé­nèrent ces gui­tares. Seule­ment 10 exem­plaires de ce type furent pro­duit dans l’an­née 1931. La plaque a été agran­die par rap­port aux mo­dèles pro­duits du­rant l’an­née pré­cé­dente, en même temps que les mé­ca­niques ban­jo dis­pa­rais­saient au pro­fit de mé­ca­niques clas­siques. La pro­duc­tion fut in­ter­rom­pue en 1943, ce qui fait de ce mo­dèle un des plus dé­si­rables et des plus re­cher­chés de la sé­rie 45. ( Pho­to : Dave Mat­chette)

Roy Ro­gers avec OM- 45 De­luxe ( Coll. Ch­ris­tian Sé­gu­ret)

Josh White avec sa 00- 42 de la fin des an­nées 30. Ce chan­teur de blues connut un sur­saut de po­pu­la­ri­té lors du mou­ve­ment folk des an­nées 60. ( Pho­to : DR) Une 000- 45 de 1934. Moins rare que les mo­dèles OM, les mo­dèles 000 res­tent néan­moins très re­cher­chés, et il ne fut pro­duit que 14 exem­plaires de 000- 45 du­rant cette an­née 1934. La gui­tare est pa­rée d’une tête pleine por­tant le lo­go Mar­tin ver­ti­cal in­crus­té en nacre, une par­ti­cu­la­ri­té hé­ri­tée des mo­dèles arch­tops de la marque et ap­pa­rue sur les mo­dèles 14- cases de type 45 en 1934. La pro­duc­tion de ce mo­dèle, in­ter­rom­pue en 1942, ne re­pren­dra qu’en 1970. ( Pho­to : Dave Mat­chette)

Le tra­vail d’in­crus­ta­tion sur cette OM- 45 ( en haut) en dit long sur la ca­pa­ci­té des ar­ti­sans de chez Mar­tin à cho­sir les pièces d’aba­lone, les ajus­ter et les tailler pour pro­duire cet ef­fet re­mar­quable. Ci- des­sous : ce gros plan per­met d’ap­pré­cier la qua­li­té du Rio uti­li­sé pour la construc­tion de cette 000- 45 de 1935. Les pièces au plus beau mo­tif étaient ré­ser­vé pour les mo­dèles 45 ( Pho­to : Dave Mat­chette)

( Pho­to : Dave Mat­chette)

Le mo­dèle- roi de la sé­rie 45, et pro­ba­ble­ment la gui­tare de sé­rie la plus chère au monde au­jourd’hui, quand les mo­dèles les mieux conser­vés ap­prochent la barre du de­mi- mil­lion de dol­lars. Cette D- 45 de 1941 pré­sente les ca­rac­té­ris­tiques de l’époque : lo­go Mar­tin ver­ti­cal en nacre, re­pères hexa­go­naux, bor­dures d’aba­lone mul­tiples, et bien sûr table en épi­céa des Adi­ron­dacks au grain par­fai­te­ment ré­gu­lier.

Ste­phen Stills fut un des pre­miers ama­teurs à ac­cu­mu­ler des mo­dèles 42 et 45 de l’âge d’or. ( Pho­to : DR)

( Pho­tos : Dave Mat­chette)

Le mo­tif en “torch” sur une 000- 45 de 1928 ( à gauche), sur la tête pleine d’une OM- 45 de 1931 ( au centre) et le mo­tif en let­trage ver­ti­cal in­crus­té sur une 000- 45 de 1935 ( à droite)

( Pho­to : DR)

Ste­phen Stills, Gra­ham Nash et Da­vid Cros­by furent par­mi les meilleurs am­bas­sa­deurs du re­tour des Mar­tin D- 45.

( Pho­to : DR)

Neil Young et sa D- 45 de 1972 nou­velle ver­sion.

( Pho­to : DR)

Hank Snow et la pre­mière reis­sue ar­ti­sa­nale de D- 45 réa­li­sé par Mike Long­worth

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