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Vivre Côté Paris - - Le Sommaire - PAR Vir­gi­nie Ber­trand P HOTOS Na­tha­lie Bae­tens

Les Beaux-Arts de Pa­ris fêtent leur bi­cen­te­naire. Une éner­gie conta­gieuse dans un quar­tier gé­né­ti­que­ment ar­tis­tique.

Les Beaux-Arts de Pa­ris fêtent leur bi­cen­te­naire. De­puis 200 ans, ils écrivent en conti­nu l’his­toire de l’art, riches de leur pa­tri­moine, forts de leurs étu­diants. Un nou­veau cha­pitre se for­mule avec la ge­nèse d’un par­cours mu­séal ou­vert à tous. Une éner­gie conta­gieuse dans un quar­tier gé­né­ti­que­ment ar­tis­tique.

LES BEAUX- ARTS, HAUT LIEU DE CRÉA­TION

Peintre à la re­nom­mée in­ter­na­tio­nale, aca­dé­mi­cien, pro­fes­seur de­puis vingt ans aux Beaux-Arts de Pa­ris, Jean-Marc Bus­ta­mante en de­vient le di­rec­teur en 2015. Un « non-of­fi­ciel » of­fi­ciel, pre­mier ar­tiste à la tête de cette ins­ti­tu­tion bi­cé­phale, à vo­ca­tion pé­da­go­gique et à puis­sance his­to­rique. D’un cô­té 600 étu­diants, de l’autre une col­lec­tion de plus de 450 000 oeuvres et des bâ­ti­ments clas­sés. Sa vi­sion : culti­ver l’uni­ci­té de l’école dans son en­sei­gne­ment par ate­lier et faire par­ti­ci­per les étu­diants à l’his­toire de l’art. « Je suis ici pour l’éner­gie ar­tis­tique, pour créer l’art de de­main à l’aune de ce qui s’est créé avant. » Chaque étu­diant, dès son ar­ri­vée, pos­tule au­près d’un ou de plu­sieurs ar­tistes re­con­nus en­sei­gnant sous la forme d’un ate­lier. « Ce­la marche par la trans­mis­sion, la re­la­tion maître-élève, le sys­tème d’ate­lier est spé­ci­fique aux Beaux-Arts de Pa­ris. Je prends le pa­ri d’un lieu qui n’est pas pro­fes­sion­na­li­sant, on ne forme pas ici des in­ter­prètes comme les écoles de danse, de mu­sique ou de théâtre. C’est un cadre de re­cherche, d’ex­pres­sion de soi. Plus ils ratent, mieux c’est. Je les pousse à al­ler dans des voies qu’ils n’ima- ginent pas, de trans­gres­ser, de se re­bel­ler, de creu­ser. L’art n’est pas sim­ple­ment de la vir­tuo­si­té, mais de l’épais­seur. » La tech­ni­ci­té s’ac­quiert au­près des meilleurs ta­lents : xy­lo­gra­vure, li­tho­gra­vure, cé­ra­mique, sculp­ture… Pé­né­trer dans l’am­phi­théâtre de mor­pho­lo­gie et suivre un cours de Phi­lippe Co­ma, plas­ti­cien, écri­vain, ou se perdre dans l’antre du mé­tal de Mi­chel Sa­ler­no, c’est sai­sir l’in­fi­ni des pos­sibles. Lors de Fe­li­ci­tà, l’ex­po­si­tion des di­plô­més fé­li­ci­tés, ou lors de vi­sites d’ate­liers ac­ces­sibles par l’as­so­cia­tion des Amis des Beaux-Arts, on se laisse sub­ju­guer par les danses des grands singes de Ca­mille Poz­zo di Bor­go (Ate­lier Phi­lippe Co­gnée et Tim Ei­tel), le monde connec­té hu­mai­na­ni­mal-vé­gé­tal de Ka­na­ria (Ate­lier Jean-Mi­chel Al­be­ro­la), les fresques éro­tiques de Sa­fia Bah­med-Sch­wartz (Ate­lier Jean-Mi­chel Al­be­ro­la), l’ins­tal­la­tion – très per­tur­bante – des « ob­jets rê­vés » d’Alexis Blanc ou en­core, les al­lé­go­ries au­tour du pneu du duo Nøne Fut­bol Club (Ate­lier Jean-Luc Vil­mouth)… Un par­cours qui li­bère la pen­sée et ai­guise le re­gard. L’éner­gie vi­tale de la créa­tion.

VERS UN MU­SÉE DU XXIE SIÈCLE

Jean-Marc Bus­ta­mante et son équipe de conser­va­teurs conçoivent en ce mo­ment même, non seule­ment la va­lo­ri­sa­tion de la col­lec­tion de 450 000 oeuvres, mais aus­si la for­mu­la­tion d’un par­cours mu­séal dé­bu­tant au Pa­lais des Beaux-Arts, quai Ma­la­quais, et par­cou­rant les dif­fé­rents bâ­ti­ments jusque-là ja­mais ou­verts au pu­blic. « J’ai dé­ci­dé de hâ­ter les res­tau­ra­tions, j’ai pro­duit un rap­port scien­ti­fique et cultu­rel afin que les Beaux-Arts de­viennent aus­si “Mu­sée de France”. Que doit être le mu­sée du XXIe siècle ? Nous sommes un lieu vi­vant, la­bo­ra­toire et con­ser­va­toire, nous de­vons mon­trer la ri­chesse de la col­lec­tion, la plus im­por­tante après celle du Louvre, et la faire ré­son­ner avec le contem­po­rain, être un car­re­four à Saint-Ger­main-des-Prés avec en pa­ral­lèle de l’école, un mu­sée, des col­loques, un res­tau­rant, une li­brai­rie. » Ka­thy Al­liou, en charge du dé­par­te­ment cultu­rel, ren­ché­rit : « Au­cune ins­ti­tu­tion n’est aus­si proche de la créa­tion en train de se faire et riche d’un pa­tri­moine aus­si ex­cep­tion­nel. S’ajoute aus­si la di­men­sion de fo­rum, de concou­rir à être un am­pli­fi­ca­teur d’idées. » Chaque par­tie des Beaux-Arts – le Pa­lais des études, l’Hô­tel de Chi­may, les cours du Mû­rier, de Bo­na­parte et d’hon­neur – ra­conte l’his­toire de l’art. La cha­pelle par exemple, le plus an­cien des bâ­ti­ments qui date du XVIIe siècle, abrite les co­pies réa­li­sées par les étu­diants de­puis deux siècles : Le Ju­ge­ment der­nier de la cha­pelle Six­tine, les grandes oeuvres de Mi­chel-Ange, des sculp­tures mé­dié­vales. C’est un mu­sée en constant de­ve­nir. En­core au­jourd’hui, les ar­tistes en ré­si­dence à la Villa Mé­di­cis offrent leurs réa­li­sa­tions. L’idée de « pen­ser la créa­tion dans une lo­gique de conti­nuum et de prin­cipe ac­tif à la construc­tion de la per­son­na­li­té ar­tis­tique » sou­li­gnée par Ka­thy Al­liou, per­dure de­puis l’édi­fi­ca­tion par l’ar­chi­tecte ro­man­tique Fé­lix Du­ban (1798-1870). Il fe­ra de ce haut lieu de la créa­ti­vi­té une vé­ri­table pa­lette d’ar­chi­tec­tures entre frag­ments au­then­tiques de mo­nu­ments de la Re­nais­sance fran­çaise, pa­lais flo­ren­tins et fresques po­ly­chromes de Pom­péi. Le Pa­lais des études (1817) em­brasse la Re­nais­sance ita­lienne, les ar­chi­tec­tures grecques et ro­maines, la pré­sence des grands en frise. Éloge de Ra­phaël au Va­ti­can au pre­mier étage, Ingres dans l’am­phi­théâtre… Sur deux hectares, une his­toire de l’art que l’on peut vivre.

RE­VUE XXI OU L’ART DE PRENDRE SON TEMPS

« Lorsque tout s’ac­cé­lère, mieux vaut ra­len­tir… » , écrit Ch­ris­tophe Bol­tans­ki, ré­dac­teur en chef de la re­vue XXI. À quelques pas du fu­tur mu­sée du XXIe siècle des Beaux-Arts de Pa­ris, XXI cé­lèbre dé­jà ses dix ans. 50 000 exem­plaires, tri­mes­triel, dif­fu­sé uni­que­ment en li­brai­rie, ce mag­book – pu­bli­ca­tion hy­bride entre ma­ga­zine et livre – fut un pa­vé dans la mare de la presse lors de son lan­ce­ment en 2007. À l’en­contre des ar­ticles qui se ré­sol­vaient au for­mat court, les ini­tia­teurs de XXI pa­rièrent sur des su­jets de plu­sieurs pages, des en­quêtes en pro­fon­deur. « Je rê­vais d’al­ler plus loin, de faire plus long, de prendre mon temps (…) me voi­là dans un tri­mes­triel, une re­vue re­fuge, une mai­son ou­verte. Un cou­rant d’air, un car­re­four où passent des gens de tous les âges et tous les ho­ri­zons. XXI est une salle des pas per­dus », écrit Ch­ris­tophe Bol­tans­ki. De cet es­prit, les édi­teurs des Arènes, de XXI et de 6 Mois, autre phé­no­mène « slow-info » , ont ima­gi­né un en­droit qui l’in­fuse, le 27 rue Ja­cob. Un lieu ou­vert, de ren­contres, d’échanges, où l’on trouve des livres pour pe­tits et grands, des BD, des po­lars et un es­pace d’ate­liers : écri­ture, mé­di­ta­tion… et de dis­cus­sion entre au­teurs et lec­teurs sous forme de speed-da­ting ou de « nuit des idées ». « Notre mis­sion est de dé­fri­cher le fu­tur », ex­plique Laurent Bec­ca­ria, fon­da­teur des Arènes. Le 12 jan­vier 2018, un nou­vel heb­do naî­tra de la même en­vie : « Nous al­lons ex­pé­ri­men­ter un pro­ces­sus per­met­tant aux lec­teurs de construire un jour­nal avec nous… Nous rê­vons d’ir­ri­guer la presse de cet es­prit de cu­rio­si­té, d’au­then­ti­ci­té et d’hu­ma­ni­té que l’on trouve en li­brai­rie », dé­voile Pa­trick de Saint-Exu­pé­ry, co­fon­da­teur de XXI avec Laurent Bec­ca­ria et fu­tur co­pi­lote de l’heb­do à ve­nir. Pour me­ner à bien ce nou­veau pro­jet, l’équipe comp­te­ra cin­quante tru­blions de plus et un nou­vel im­meuble don­nant sur le Bois Vis­con­ti. Autre exemple de la créa­ti­vi­té qui bouillonne dans le quar­tier, un col­lec­tif de sept illus­tra­teurs ins­tal­lé rue des Beaux-Arts et qui ex­pé­ri­mente une nou­velle fa­çon de tra­vailler « sans pa­tron, en connexion ». Ils par­tagent des atomes gra­phiques de­puis leurs études aux Go­be­lins et, après quelques an­nées pas­sées au sein de di­verses so­cié­tés d’ani­ma­tion et de pro­duc­tion, ils co­des­sinent dé­sor­mais dans un open space sous les toits. Avec vue sur Pa­ris, et sur les idées des uns et des autres pour une créa­tion plus pro­li­fique.

MAR­CHANDS D’ART ET TA­LENTS ÉMER­GENTS

Hier, au­jourd’hui, de­main… Les strates du temps se su­per­posent et s’an­ni­hilent pour lais­ser place à une seule contem­po­ra­néi­té, celle de l’art. Saint-Ger­main-des-Prés est le quar­tier his­to­rique des ga­le­ries. Jeanne Bu­cher s’y ins­tal­la dès 1929. Elle ex­po­sa Braque, Klee, Lé­ger, Pi­cas­so, Miró, Gia­co­met­ti… et ré­vé­la Ni­co­las de Staël. Son ar­riè­re­pe­tite-fille a re­pris le flam­beau rue de Seine et ré­ac­tive les ar­tistes liés à la ga­le­rie de­puis l’ori­gine… Autre ga­le­rie pion­nière, celle qu’ouvre Claude Ber­nard, rue des Beaux-Arts en 1957 et qui, de­puis, ac­com­pagne les plus grands : Pe­ter Blake, Mo­ran­di, Sam Sza­fran. Le VIe est aus­si le ter­rain des ga­le­ries ma­jeures de l’art contem­po­rain. Ka­mel Men­nour inau­gure en 2000 une ga­le­rie rue Ma­za­rine avec une in­croyable sé­lec­tion de pho­to­graphes : Ara­ki, An­nie Lei­bo­vitz, Pe­ter Beard. Au­jourd’hui, dans son hô­tel par­ti­cu­lier de la rue SaintAn­dré-des-Arts, il ac­com­pagne les plus grands ar­tistes in­ter­na­tio­naux – Da­niel Bu­ren, Claude Lé­vêque, Huang Yong Ping… – mais aus­si ceux en de­ve­nir. Une toute pe­tite ga­le­rie se niche rue de Nevers, L’In­las­sable, et sa « vi­trine » rue Dau­phine. Elle ex­plore de nou­velles voies de pro­mo­tion des ta­lents émer­gents ve­nant pour cer­tains des Beaux-Arts, comme Mar­cel­la Bar­celó, James Ri­ley… avec une pop-up ga­le­rie à New York, l’or­ga­ni­sa­tion de mi­cro-sa­lons, et la « vi­trine », une scène de per­for­mance 24 heures sur 24, qui per­met de « créer des in­ter­ac­tions avec un pu­blic plus large ». Ces initiatives ont été re­mar­quées par le pré­sident du co­mi­té des Ga­le­ries d’art, Geor­gesP­hi­lippe Val­lois, im­plan­té rue de Seine de­puis la fin des an­nées 1980. « Je vou­lais me confron­ter pas uni­que­ment aux ga­le­ries d’art contem­po­rain, mais à celles d’art pri­mi­tif, de mo­bi­lier… le quar­tier est un lieu de pas­sage pour les non-ini­tiés et c’est ce qui m’in­té­resse, ini­tier de nou­veaux col­lec­tion­neurs. » Ce même es­prit d’ou­ver­ture l’anime quand il amène des en­fants de CM1 de Se­vran au mu­sée Pi­cas­so « pour beau­coup c’était la pre­mière fois au mu­sée » ou qu’il crée des ré­si­dences à New York avec le consu­lat. Rien ne semble l’ar­rê­ter, pas même les rondes créa­tures de Ni­ki de Saint Phalle qui s’ex­po­se­ront dans sa ga­le­rie en sep­tembre.

À LA MODE DU QUAI MA­LA­QUAIS

En pré­cur­seur, le créa­teur belge Dries Van No­ten. À l’ou­ver­ture de la bou­tique Femme, il confiait à Cô­té Pa­ris :« Je suis tom­bé amou­reux de cette an­cienne li­brai­rie avec mez­za­nine qui re­garde la Seine et le Louvre. Proche de l’Ins­ti­tut et de l’Aca­dé­mie des beaux-arts. Je ne vou­lais pas être en­tou­ré de mode. Les an­ti­quaires, les ga­le­ries, ce­la me convient très bien. Et je vou­lais aus­si que les gens fassent un dé­tour. J’ai con­çu ce lieu à l’image d’un ap­par­te­ment pa­ri­sien rê­vé. En m’ins­pi­rant de l’his­toire de Ma­de­leine Cas­taing. » La « Di­va de la rue Bo­na­parte » mé­lan­gea tous les codes dans un col­lage ana­chro­nique, vé­gé­tal, ani­mal, Na­po­léon III, gus­ta­vien… Une al­chi­mie par­ti­cu­lière que l’on re­trouve chez le créa­teur belge, dans ses col­lec­tions jusque dans ses bou­tiques. Même dé­marche, trois ans plus tard, avec l’ou­ver­ture de la bou­tique Homme. Deux lieux à part dans le pay­sage de la mode, chaque meuble a été chi­né, chaque ob­jet aus­si avec la com­pli­ci­té de son dé­co­ra­teur Gert Voor­jans. Dans des as­so­cia­tions au­da­cieuses, une table 1970 cô­toie un ca­bi­net ja­po­nais XIXe, en ar­rière-plan une cage sur­mon­tée par un per­ro­quet fait face à un im­mense ta­bleau d’Ale­chins­ky… des ma­riages d’époques, de styles comme Dries Van No­ten les pra­tique dans ses col­lec­tions. D’autres créa­teurs pren­dront le quai Ma­la­quais quelques an­nées plus tard, le Sué­dois Jon­ny Jo­hans­son et son la­bel Acne, un style épu­ré, ar­ty dans un open space gris aux al­lures de ga­le­rie, la pe­tite bou­tique lu­mi­neuse L/Uni­form de Jeanne Si­gnoles, avec ses sacs et car­tables cou­pés au cor­deau, elle-même voi­sine de Moon Young Hee qui re­ven­dique des sil­houettes ar­chi­tec­tu­rées. En mode aus­si prime la ligne. Le quai Ma­la­quais achè­ve­ra sa mue, d’un quai dis­cret abri­tant quelques an­ti­quaires éli­tistes à un axe fort de l’art et des arts, avec la nou­velle en­trée of­fi­cielle des Beaux-Arts de Pa­ris en son centre, se sub­sti­tuant à celle du 14 rue Bo­na­parte. Jean-Marc Bus­ta­mante, di­rec­teur des Beaux-Arts de Pa­ris, sou­ligne l’im­por­tance de ce geste et de son ins­crip­tion dans une nou­velle dynamique cultu­relle, du mu­sée d’Or­say à l’ins­ti­tut du Monde Arabe. Rive Gauche, coule la Seine et souffle l’art !

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