RE­NÉ PROU ? UNE FI­GURE !

RE­TOUR EN AR­RIÈRE AU TEMPS DE L’ ART DÉ­CO. UN L I VRE PA­RAÎT SUR RE­NÉ PROU QUI AMÉNAGEA DES TRAINS ET SOMP­TUEUX PA­QUE­BOTS. PARCE QUE L’ EN­SEM­BLIER SE TROUVE ÊTRE L E GRAND- PÈRE DE PATRICK FREY, L’ ÉDI­TEUR DE TEX­TILES FÊTE CETTE PU­BLI­CA­TION EN SES MURS. E

Vivre Côté Paris - - Le Sommaire - PAR Lau­rence Mouille­fa­rine

Décorateur de pa­que­bots, l’en­sem­blier est aus­si le grand-père de l’édi­teur de tis­sus Patrick Frey.

Décorateur de pa­que­bots, Re­né Prou au­rait pu som­brer dans l’ou­bli. Mais non, un al­bum bien­ve­nu pa­raît sur lui ces jours-ci. Étude abon­dam­ment do­cu­men­tée. Sur la cou­ver­ture fi­gure un fau­teuil insolite, en mé­tal la­qué aux lignes mou­ve­men­tées, re­vê­tu d’un tis­su in­ti­tu­lé « Den­telle et épis de blé ». C’est Ge­ne­viève Prou, la fille du décorateur, qui l’a des­si­né. Alors que celle-ci tra­vaillait dans l’ate­lier du père, elle ren­con­tra Pierre Frey, jeune édi­teur de tis­sus ve­nu pré­sen­ter ses col­lec­tions. Elle l’épou­se­ra en se­condes noces, ils au­ront un fils, Patrick, l’ac­tuel pré­sident de la so­cié­té Frey. Vous sui­vez ? Par chance, Ge­ne­viève Prou, qui vé­cut jus­qu’à 102 ans, pren­dra le temps d’évo­quer ses sou­ve­nirs au­près de sa belle-fille, Lor­raine, la­quelle, ayant à coeur l’histoire du décorateur, prend quan­ti­té de notes au cours de leurs en­tre­tiens. Le por­trait que cette der­nière dresse de leur pa­rent, en pré­face de l’ou­vrage, fait re­gret­ter de ne pas avoir ren­con­tré le per­son­nage : « Re­né Prou est raf­fi­né, a belle al­lure et s’ha­bille dans les grandes mai­sons, il col­lec­tionne les gi­lets co­lo­rés, bro­dés, écos­sais, use de son charme et ren­contre un vrai suc­cès au­près des femmes » . Et en­core : « L’homme est op­ti­miste, gé­né­reux, pas­sion­né, il vit en­tou­ré d’ar­tistes avec les­quels il tra­vaille ou s’amuse ». Pour cé­lé­brer la pa­ru­tion de cette mo­no­gra­phie, la mai­son Pierre Frey or­ga­nise une ex­po­si­tion dans son show-room et ré­édite un fau­teuil que Re­né Prou conçut pour le Co­lom­bie, na­vire de croi­sière qui as­su­rait la liai­son entre Le Havre-Southampton et les An­tilles. Bon voyage ! Entre 1921 et 1935, sol­li­ci­té par la Com­pa­gnie gé­né­rale trans­at­lan­tique, notre hé­ros amé­nage les pa­que­bots Pa­ris, Cu­ba, De Grasse, Île-de-France, su­per­vise l’agen­ce­ment du Cham­plain et du La­fayette et meuble les ca­bines de luxe du plus mo­derne, du plus fas­tueux, de ces « pa­laces flot­tants » : le Nor­man­die. Quand Re­né Prou n’oeuvre pas sur un ba­teau, il saute dans un train. Il col­la­bore au dé­cor de l’Orient- Ex­press, dont il équipe les voi­tures lits, et ha­bille de pré­cieuses boi­se­ries les voi­tures du Côte d’Azur Pull­man Ex­press. L’es­thète a le vent en poupe. Dans les an­nées 20, il est pré­sent à toutes les ma­ni­fes­ta­tions pa­ri­siennes or­ga­ni­sées par sa pro­fes­sion, le Salon d’au­tomne, le Salon des ar­tistes dé­co­ra­teurs, et bien sûr,

l’Ex­po­si­tion in­ter­na­tio­nale de 1925, où sa ga­le­rie Élé­gances fait la fière par­mi les bou­tiques dé­ployées sur l’es­pla­nade des In­va­lides. Prou met en scène des ap­par­te­ments pri­vés, dont il pré­voit l’ins­tal­la­tion du sol au pla­fond. C’est un en­sem­blier. Il s’in­té­resse à tous les do­maines de la dé­co­ra­tion. Re­né crée des vases en por­ce­laine pour la Ma­nu­fac­ture de Sèvres. Il ima­gine de pit­to­resques scènes tra­duites en ta­pis­se­rie par la ma­nu­fac­ture de Beau­vais. Il va jus­qu’à se pen­cher sur une col­lec­tion de ser­ru­re­rie or­ne­men­tale édi­tée par la mai­son Fon­taine & Cie. On lui doit l’agen­ce­ment de sièges so­ciaux pour des banques, des fa­çades de ma­ga­sins. Lui-même dis­pose d’un ate­lier-bou­tique, d’abord rue de Rome, puis fau­bourg Saint-Ho­no­ré. Sa re­nom­mée le conduit à l’étran­ger. Le voi­ci à To­kyo où il est in­vi­té par les grands ma­ga­sins Mit­su­ko­shi à conce­voir leurs sa­lons de ré­cep­tion. Le voi­là à New York où il ins­talle la salle à man­ger de l’hô­tel Wal­dorf-As­to­ria, dont les pan­neaux mu­raux sont réa­li­sés par son ami, le peintre ca­ta­lan Jo­sé Ma­ria Sert. En cette pé­riode de l’entre- deux- guerres, deux écoles s’af­frontent : les adeptes du clas­si­cisme qui ché­rissent le « style bou­doir » aux mo­tifs fleu­ris et les mo­der­nistes qui re­jettent l’or­ne­ment et prônent les ma­tières de l’in­dus­trie, verre ou acier. Re­né Prou se si­tue entre les deux. Entre tra­di­tion et nou­veau­té. S’il af­fec­tionne les bois pré­cieux – le sy­co­more, le pa­lis­sandre, la loupe d’am­boine, le frêne, le pla­tane du Ja­pon, le ci­tron­nier –, il em­ploie vo­lon­tiers le mé­tal, ma­té­riau de l’avant-garde. En Du­ra­lu­min, ou alu­mi­nium, il conçoit des sièges aux formes galbées, d’as­pect lé­ger, qu’il fait la­quer de rouge ou d’or. S’il couvre des pan­neaux en­tiers de laque vé­gé­tale, aus­si dé­li­cate que coû­teuse, il pré­co­nise éga­le­ment la laque syn­thé­tique dans la­quelle il trouve des bleus, des verts, des mauves, qui l’en­chantent. L’univers du maître est co­lo­ré. « Luxe, confort et fan­tai­sie » pour­rait être sa de­vise. Autre sym­pa­thique pa­ra­doxe, alors que Re­né Prou bé­né­fi­cie d’une belle clien­tèle de par­ti­cu­liers, il s’in­té­resse par ailleurs au mo­bi­lier de col­lec­ti­vi­té. Le Bon Mar­ché lui confie­ra la di­rec­tion de son ate­lier d’art, Po­mone. Suc­cé­dant à Paul Fol­lot, il y dé­ve­loppe une gamme de tex­tiles d’ameu­ble­ment, de ser­vices de table, de cé­ra­miques, des­ti­nés à un large pu­blic. Par­mi ses illustres com­man­di­taires, évo­quons la com­tesse Gref­fulhe, aris­to­crate qui, quelques dé­cen­nies plus tôt, ins­pi­ra à Mar­cel Proust le per­son­nage de la du­chesse de Guer­mantes. L’hi­ver 1942, la dame a froid. Pour son salon, notre homme in­vente une ca­bine « ré­chauf­fante ». Sorte de gué­rite dé­mon­table équi­pée de ban­quettes en vis-à-vis qui trône sous les lam­bris de la rue d’As­torg à Pa­ris. La chose rap­pelle un com­par­ti­ment de che­min de fer. Prou est en­core sur les rails.

1. Re­né Prou pho­to­gra­phié sur le port du Havre vers 1930. 2. La com­po­si­tion mise en page par l’af­fi­chiste Pierre Fix-Mas­seau ex­prime l’ivresse de la vi­tesse glo­ri­fiée à l’époque des An­nées folles... 3. Ap­plique en mé­tal la­qué fa­bri­quée vers 1938. 4. La mo­no­gra­phie qui pa­raît en li­brai­rie illustre, en cou­ver­ture, un fau­teuil de mé­tal la­qué ap­par­te­nant au Mo­bi­lier na­tio­nal ; il est ten­du d’un tis­su des­si­né par Ge­ne­viève Prou, fu­ture ma­dame Pierre Frey.

1. Grande des­cente dans le hall du pa­que­bot Co­lom­bie. Il faut ap­pré­cier la géo­mé­trie du sol qui ré­pond à celle des pla­fon­niers et des fer­ron­ne­ries de la cage d’es­ca­lier. 2. La cé­lèbre af­fiche li­tho­gra­phiée d’Al­phonse Mou­ron, dit Cas­sandre, vante la mo­der­ni­té de ce « pa­lace flot­tant » inau­gu­ré en 1935. 3. Mar­lene Die­trich sur le pont du Pa­ris en 1933. 4, 5. Le fau­teuil qui meu­blait le na­vire de croi­sière le Co­lom­bie est ré­édi­té au­jourd’hui par la mai­son Pierre Frey.

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