Asie d’asile

Écrire, lire, voya­ger trois fa­çons de faire connais­sance avec des mondes que l’on ne connaît pas, d’al­ler voir ailleurs. De­puis une tren­taine d’an­nées, la lit­té­ra­ture de voyage n’a ces­sé se dé­ve­lop­per. Vogue Hommes In­ter­na­tio­nal a choi­si quatre livres d’é

VOGUE Hommes International - - SOMMAIRE - Par gIl­dAS StE­wARt

Quatre spé­ci­mens im­man­quables de la lit­té­ra­ture de voyage.

—Voya­ger ou lire, c’est fi­na­le­ment la même chose, on entre dans un ro­man comme dans une ville étran­gère en cher­chant à s’y perdre puis en trou­vant ses points de re­pères. Ar­pen­ter une ré­gion in­con­nue consiste à dé­chif­frer un bloc de signes dans une langue in­com­pré­hen­sible, cher­cher à at­tra­per quelques si­gni­fi­ca­tions avec le plus sou­vent le risque de l’er­reur et la mau­vaise in­ter­pré­ta­tion. Peut– être n’est–il pas de plus grand plai­sir que de su­per­po­ser un voyage par exemple en La­po­nie avec sous les yeux le ré­cit d’une tra­ver­sée afri­caine, comme si l’on su­per­po­sait deux per­di­tions, deux il­lu­mi­na­tions pour pro­vo­quer un choc sen­so­riel et neu­ro­nal. Évi­dem­ment, on pour­rait ci­ter quelques grands noms du tra­vel– wri­ting ( Pierre Lo­ti, Ni­co­las Bou­vier, V. S. Nai­paul, J. M.G. Le Clé­zio … ) mais comme la bi­blio­thèque du voyage est dé­sor­mais im­mense, voi­ci quatre livres que nous ai­mons par­ti­cu­liè­re­ment et plu­tôt, comme on s’en ren­dra compte, consa­cré à l’Asie et que l’on ne sau­rait que trop in­ci­ter les lec­teurs à em­por­ter dans ses va­lises.

Mar­cel Schwob, « VerS Sa­Moa » ( Éd. oMbreS )

Vers Sa­moa ras­semble les lettres écrites entre oc­tobre 1901 et mars 1902 par Mar­cel Schwob à sa femme, l’ac­trice Mar­gue­rite Mo­re­no res­tée à Pa­ris alors que lui vogue vers Cey­lan, puis l’Aus­tra­lie et en­fin les îles de Po­ly­né­sie. De san­té fra­gile, Schwob s’est dé­ci­dé à par­tir parce qu’il voue une pro­fonde ad­mi­ra­tion à Ro­bert Louis Ste­ven­son ( avec qui il en­tre­tint une riche cor­res­pon­dance sans ja­mais le ren­con­trer ), mort d’apo­plexie à Sa­moa. Ébloui par la luxu­riance de Cey­lan, Schwob ira en­suite d’une dé­con­ve­nue à l’autre, sa san­té s’af­fai­blis­sant. Il s’ac­croche à l’écri­ture face à l’an­goisse de ne pou­voir faire le voyage de re­tour et re­trou­ver Mar­gue­rite. Ses des­crip­tions de pay­sage sont d’une mé­lan­co­lie sans égale : « La mer est plate et le ciel des tro­piques bleu pâle et blanc avec sa grosse cein­ture de va­peurs épaisses et co­lo­rées à l’ho­ri­zon où se pour­suivent des formes pa­reilles à des es­quisses de Michel–Ange — des barques de feu, des mou­choirs de batiste noire, de pe­tites flammes très roses, des îlots noi­râtres, et des bancs épais tran­chés par en des­sous comme des cou­teaux. »

ga­brielle wit tkop, « car­netS d ’ aSie » ( Éd. Ver­ti­caleS )

Ga­brielle Witt­kop ( 1920–2002 ) n’a eu de vé­ri­table re­con­nais­sance que très tar­di­ve­ment, no­tam­ment avec la pa­ru­tion de Sé­ré­nis­sime As­sas­si­nat, quelque temps avant de mou­rir à l’âge de 82 ans. La pa­ru­tion de ses Car­nets d’Asie est donc post­hume et nous découvre une femme ayant sillon­né la Thaï­lande, la Ma­lai­sie et sur­tout les zones les plus sau­vages de l’In­do­né­sie pen­dant une ving­taine d’an­nées. La bio­gra­phie de Ga­brielle Witt­kop reste très mys­té­rieuse, du moins a–t–elle af­fir­mé qu’elle avait tra­vaillé dix mois dans une ré­serve zoo­lo­gique en Inde, sur les hauts pla­teaux de Sat­pu­ra, puis au nord de Su­ma­tra « pour y étu­dier le tigre sur le terrain ». Dans le livre, elle dit toute sa haine de Ba­li, trop ma­nié­ré et son amour de Bor­néo : « En au­cun pays du monde, les orages ne sont aus­si for­mi­da­ble­ment élé­men­taires. La nue éclate en gerbes de phos­phore, les océans cé­lestes tombent sur la jungle hur­lante, les fleuves jaillissent vers les cimes éche­ve­lées, tout rugit, roule, écume … »

An­to­nin Po­tos­ki, « nA­ger sur lA fron­tière » ( Éd. gAl­li­mArd )

« De l’ex­té­rieur, on rat­tache le Ban­gla­desh au monde in­dien et le Myanmar à la pé­nin­sule sud–est asia­tique. Pour moi, ces deux pays forment un en­semble, même uni­vers de pluies, de boue, pen­dant sept à huit mois, même illu­sion de dou­ceur pen­dant les mois clé­ments, mêmes phy­siques à l’exacte char­nière entre les phy­siques in­do–eu­ro­péens et les phy­siques ex­trême–orien­taux. Les États du nord–est in­dien se­raient à rat­ta­cher aus­si à cet en­semble de boue et d’or mouillé ; je ne les connais pas. » Le jeune An­to­nin Po­tos­ki ex­pli­quait ain­si dans une in­ter­view cette at­ti­rance pour la zone fron­tière entre Ban­gla­desh ( à ma­jo­ri­té mu­sul­mane ) et Bir­ma­nie ( pays boud­dhiste ). Son style la­cu­naire trans­forme la moindre vi­rée en ba­teau de quelques mi­nutes en voyage vers un ailleurs fu­tu­riste, « À force de voya­ger, d’épui­ser la réa­li­té du monde, je com­mence à re­pé­rer d’autres es­paces, je les cherche du re­gard pour glis­ser un peu plus loin dans l’im­pos­sible de chaque so­cié­té. » La ren­contre ami­cale et sexuelle est un des élé­ments es­sen­tiels de ses textes ( à lire aus­si Ci­tés en abîmes, chez Gal­li­mard ). « Nous avons si peu de temps “sur terre” ; et nous pas­sons tant de temps à ne pas nous ren­con­trer … », dit en­core Po­tos­ki, tou­jours par monts et par vaux de­puis une quin­zaine d’an­nées après une en­fance entre Lor­raine et Pro­vence. Son site in­ter­net, avec les belles pho­tos qu’il prend du­rant ses sé­jours, est à ex­plo­rer à l’adresse www.udis­tance.com ( pour « Uni­ver­si­ty of dis­tance » ).

« À force de voya­ger, d’épui­ser la réa­li­té du monde, je com­mence à re­pé­rer d’autres es­paces. »

PAul the­roux, « rAil­wAy B AzAAr » ( Éd. grAs­set )

« Dès mon en­fance, à l’époque où nous ha­bi­tions sur le pas­sage Bos­ton–Maine, j’ai ra­re­ment en­ten­du le sif­fle­ment d’un train sans éprou­ver l’en­vie d’être de­dans », écrit l’Amé­ri­cain Paul The­roux au dé­but de Rail­way Ba­zaar, l’un de ses livres les plus connus, pu­blié en an­glais en 1975. The­roux a pas­sé une bonne par­tie de son exis­tence dans les trains en ef­fet et il est un ra­con­teur ex­tra­or­di­naire de ce que l’on voit du monde à bord des com­par­ti­ments bon­dés ou vides, pour des équi­pées de plu­sieurs mois sans par­fois presque ja­mais po­ser le pied dans une gare. Ici il prend le pre­mier train à Londres et on l’ac­com­pagne jus­qu’en Inde, en Bir­ma­nie, au Laos, au Ja­pon et en Rus­sie. « Le ma­tin l’Asie se lave avec une fougue sa­von­neuse. L’om­ni­bus du ma­tin vous fait lon­ger des gens que vous sur­pre­nez en train de la­ver leur linge comme des criminels qui s’en­traî­ne­raient, des Pa­kis­ta­nais as­saillent à coup de bâ­tons leurs vê­te­ments trem­pés, des In­diens es­saient de cas­ser des ro­chers ( … ) en les frap­pant avec des dho­tis mouillés … »

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Pho­to­graphe fRAn­çOIS H AlARd

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