Exils mé­lo­diques

Ils ont choi­si de vivre où le vent les porte. Joseph Mount, Alex Zhang Hung­tai, John Grant, trois mu­si­ciens ins­pi­rants et ins­pi­rés, ra­content leur be­soin d’ailleurs.

VOGUE Hommes International - - SOMMAIRE - Par julIEn g ES­tER

Quand trois mu­si­ciens en vue choi­sissent de s’exi­ler.

— « Je n’au­rais pro­ba­ble­ment ja­mais quit­té l’An­gle­terre si je n’avais pas ren­con­tré ma com­pagne à Pa­ris, où je suis ins­tal­lé avec elle de­puis quelques an­nées. Je n’avais pas de vo­lon­té pro­fonde de par­tir. Quand on passe le plus clair de son temps en tour­née, il y a 70 % de chance de ren­con­trer la per­sonne qu’on aime loin de chez soi, et il faut donc bien ap­prendre à être flexible. J’aime beau­coup le mode de vie des Pa­ri­siens, no­tam­ment votre culte cultu­rel de la cuisine et les pra­tiques so­ciales qui s’y at­tachent. Le fait par exemple de consa­crer le dî­ner comme l’évé­ne­ment ma­jeur d’une soi­rée, de prendre le temps d’ap­pré­cier à table ce que l’on mange et ce que l’on boit, tan­dis qu’en An­gle­terre on dîne vite et tôt pour s’af­fai­rer en­suite à être ivre mort dès 23 heures, ce qui sonne sou­vent le glas de la soi­rée. Mais il y a des choses qui me manquent cruel­le­ment aus­si. Presque tous les im­meubles ici sont deux fois plus hauts qu’à Londres, et j’ai sou­vent l’im­pres­sion de man­quer d’es­pace, d’ac­cès au ciel. À ce jour, tous mes disques ont été conçus en An­gle­terre où je suis ren­tré tra­vailler à chaque fois, bien que j’aie le dé­sir de réa­li­ser un jour un al­bum en France ou en Amé­rique. Mais la rai­son pour la­quelle je n’ai pour l’heure ja­mais fran­chi le pas tient à cette part de moi qui s’ac­croche à l’am­bi­tion de faire de l’au­then­tique mu­sique an­glaise, de m’ins­crire plei­ne­ment dans cette tra­di­tion. Je suis très in­fluen­cé par les en­droits où je me trouve. Quand j’ai dé­mé­na­gé de ma cam­pagne à Londres, j’avais 24 ans, c’était l’âge par­fait pour pro­fi­ter de la vie noc­turne et ce­la a don­né Nights Out. Le disque sui­vant, The English Ri­vie­ra, était comme une pro­jec­tion ima­gi­naire de là où j’ai gran­di, le De­von, une ré­gion cô­tière dont je fan­tas­mais un âge d’or de gla­mour bal­néaire qui n’a sans doute ja­mais exis­té. Sur mon nou­vel al­bum, beau­coup de chan­sons s’ins­pirent du sen­ti­ment d’être dé­lo­ca­li­sé, loin de la per­sonne que l’on aime, et de pas­ser à cô­té de ce qui se passe chez soi pen­dant ce temps. C’est un res­sen­ti for­cé­ment éprou­vé par n’im­porte quel mu­si­cien sur la route qui, à un cer­tain stade, fi­nit par être fé­ro­ce­ment ob­nu­bi­lé par l’idée du re­tour à la mai­son. Love Let­ters joue avec cette idée et les émo­tions qui s’y at­tachent à mes yeux, sans pour au­tant que je puisse af­fir­mer que je les ai toutes res­sen­ties moi–même. »

« Je vous parle de­puis Shan­ghai où j’ai re­trou­vé ma fa­mille, ins­tal­lée ici de­puis quelques an­nées, pour le nou­vel an lu­naire. Je suis né à Taï­wan, j’ai pas­sé l’es­sen­tiel de mon ado­les­cence à Honolulu, j’ai vé­cu lon­gue­ment à di­vers en­droits des États–Unis, au Ca­na­da, mais je ne me sens vrai­ment ori­gi­naire de nulle part. Je viens de m’ins­tal­ler à Lis­bonne dont j’adore l’ar­chi­tec­ture, la mé­téo, la nour­ri­ture, les pâ­tis­se­ries, la gen­tillesse des gens, l’océan, le faible coût de la vie … Avant ce­la, j’avais vé­cu à Ber­lin pen­dant un an, une ville aux nom­breuses qua­li­tés contra­dic­toires, dans la­quelle j’avais l’im­pres­sion de trou­ver un mi­roir. Ber­lin a cette étrange pro­pen­sion à am­pli­fier les traits de per­son­na­li­tés des gens, je n’ai ja­mais vé­cu dans un en­droit pa­reil — et mal­heu­reu­se­ment je fai­sais par­tie de ces ex­pats nord–amé­ri­cains qui dé­truisent au­jourd’hui l’iden­ti­té de la ville. Je dis que j’y ha­bi­tais, mais je crois avoir été dans plus de cent villes dif­fé­rentes rien que l’an­née pas­sée, ar­pen­tant l’Eu­rope jus­qu’à Vol­go­grad ou Jé­ru­sa­lem. As­sez vite, j’ai ar­rê­té de comp­ter. Ce vagabondage a tou­jours consti­tué l’iden­ti­té du projet Dir­ty Beaches, qui se nour­rit du déplacement, du fait de se trou­ver en exil loin de chez soi, de ra­con­ter les choses du point de vue de l’étran­ger. Tout ce­la ré­pond à la bi­zar­re­rie de mon iti­né­raire ini­tia­tique et s’in­ten­si­fie avec le temps, à me­sure que je me re­lo­ca­lise d’un pays à l’autre tous les quelques mois. À ce stade, l’idée du “chez moi” se ré­sume dé­sor­mais vrai­ment au lit sur le­quel je dors. Mais ma mu­sique se nour­rit aus­si d’en­droits où je n’ai ja­mais mis les pieds, comme l’Égypte, ou ce quar­tier d’Istanbul qui m’a ins­pi­ré une chan­son après que je me suis en­dor­mi de­vant un do­cu­men­taire qui lui était consa­cré et qui avait alors pé­né­tré mes rêves. J’ai soif de cultures et de ter­ri­toires que je ne com­prends pas, et de tout ce qui re­lève pour moi de l’in­con­nu. Peut–être qu’au tra­vers du pro­ces­sus d’ap­pré­hen­sion de ces nou­velles contrées que j’ex­plore sans cesse, je découvre une part de moi–même qui me de­meu­rait secrète. Je vais faire une courte pause dans mes tour­nées pour écrire et en­re­gis­trer de nou­velles chan­sons à Lis­bonne. Puis j’irai faire des concerts en Chine, au Ja­pon, au Viet­nam, en Thaï­lande … Peut–être dé­mé­na­ge­rai–je en Asie en­suite. Qui sait ? Il vaut tou­jours mieux n’en rien sa­voir et se lais­ser por­ter par le vent, j’ima­gine. »

« L’as­pi­ra­tion au voyage et à l’ailleurs vient sans doute du fait que j’ai gran­di dans l’en­vi­ron­ne­ment très conser­va­teur et re­li­gieux de Bu­cha­nan, une pe­tite ville du Mi­chi­gan, puis dans le Co­lo­ra­do. Une part de moi s’est sans doute dit alors que si je par­tais en Eu­rope tout irait for­cé­ment mieux. »

« J’ai beau­coup vé­cu en Eu­rope. No­tam­ment parce que j’ai tou­jours été pas­sion­né de langues étran­gères ( j’en parle au­jourd’hui une de­mi–dou­zaine ), ain­si ai–je vé­cu pen­dant plu­sieurs an­nées en Al­le­magne, puis en Rus­sie, afin d’ap­prendre en im­mer­sion. Un jour j’es­père d’ailleurs ve­nir pas­ser du temps à Pa­ris pour per­fec­tion­ner mon fran­çais. L’as­pi­ra­tion au voyage et à l’ailleurs vient sans doute du fait que j’ai gran­di dans l’en­vi­ron­ne­ment très conser­va­teur et re­li­gieux de Bu­cha­nan, une pe­tite ville du Mi­chi­gan, puis dans le Co­lo­ra­do. Des en­droits où j’ai vite res­sen­ti que je n’étais pas ac­cep­té par la so­cié­té que je connais­sais dès lors que j’ai com­men­cé à me confron­ter à mon ho­mo­sexua­li­té. Aus­si une part de moi s’est– elle sans doute dit alors que si je par­tais en Eu­rope tout irait for­cé­ment mieux, ou se­rait plus fa­cile. J’ai dé­cou­vert peu après qu’il n’en était rien, évi­dem­ment. Je me suis ins­tal­lé en Is­lande il y a trois ans après avoir dé­cou­vert le pays à l’oc­ca­sion d’un fes­ti­val. C’est un pays qui m’at­ti­rait de­puis long­temps et dont j’étais à vrai dire tom­bé amou­reux dès les an­nées 1980, quand j’avais en­ten­du le pre­mier al­bum des Su­gar­cubes ( le groupe de Björk, ndlr ). Je suis fou de l’Is­lande, de sa langue — que je parle de mieux en mieux —, de ses pay­sages, de son ca­rac­tère sau­vage et si peu peu­plé. Il y a quelque chose de pro­fon­dé­ment re­po­sant à la quan­ti­té d’es­pace qui s’offre à nous ici, à ce que l’on puisse y jouir plei­ne­ment de sa so­li­tude sans s’y sen­tir à l’étroit. Mon pre­mier al­bum bai­gnait dans des so­no­ri­tés très amé­ri­caines parce que je l’avais conçu au Texas avec le groupe Mid­lake, et j’avais d’abord pro­je­té d’y re­tour­ner pour en­vi­sa­ger le disque sui­vant. Mais j’ai fait des ren­contres dé­ter­mi­nantes ici, no­tam­ment le mu­si­cien Big­gi ( du groupe is­lan­dais Gus Gus, ndlr ) qui m’a fait bé­né­fi­cier de son gé­nie des sons syn­thé­tiques. Je suis un en­fant des an­nées 1980. J’ai tou­jours eu un pen­chant pour les so­no­ri­tés élec­tro­niques de l’époque : De­vo, Ya­zoo, De­peche Mode, New Or­der … Ce­la fait par­tie de mon âme mu­si­cale, et j’ai vou­lu mettre quelque chose de ce­la dans Pale Green Ghosts. Mes pre­miers mois en Is­lande ont in­ti­me­ment im­pré­gné la pro­duc­tion de ce disque. C’est un al­bum en­gen­dré dans l’obs­cu­ri­té, parce qu’il fai­sait alors nuit tout le temps en Is­lande, et aus­si parce que je com­men­çais à res­sen­tir les ef­fets du HIV, et j’af­fron­tais ain­si les té­nèbres à bien des égards. Mon pro­chain disque se­ra dif­fé­rent, ne se­rait– ce que parce que j’ai vu entre–temps la lu­mière de ce pays. Mais ma mu­sique reste quoi qu’il en soit cen­trée sur ce que je suis, plu­tôt qu’où je me trouve. Je ne doute pas que vous m’y re­con­naî­trez. »

VHI

un Ca­na­Dien À lis­Bonne Alex Zhang Hung­tai État Ci­vil Dir­ty Beaches, alias rock ga­rage fan­to­ma­tique Der­nier al­Bum pa­ru Drif­ters / Love is the De­vil, 2013 34 ans Tai­pei, Taï­wan Âge nÉ À Lis­bonne, Por­tu­gal rÉ­siDe À

un An­GlAis À PA­ris Joseph Mount ÉtAt c ivil Me­tro­no­my, pop an­glaise néo­clas­sique AliAs Love Let­ters, 2014 Der­nier Al­bum PA­ru 32 ans Totnes, Grande–Bre­tagne ÂGe nÉ À Pa­ris, France rÉ­siDe À

UN AMÉ­RI­CAIN À REYK­JA­VIK John Grant ÉTAT CI­VIL John Grant, ba­la­din syn­thé–geek ALIAS Pale Green Ghosts, 2013 DER­NIER AL­bUM pA­RU 46 ans ÂGE Niles ( Mi­chi­gan ), États–Unis NÉ À Reyk­ja­vik, Is­lande RÉ­SIDE À

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