Saint Laurent, brillez pour nous !

« On sent qu’on est ailleurs », le ci­néaste Ber­trand Bo­nel­lo, était en­fant dans ces an­nées 1970 qu’il idéa­lise et qu’Yves Saint Laurent a ha­billé d’une élé­gance ra­cée. Re­plon­ger dans cette époque d’ef­fer­ves­cence et de fo­lie, tel est éga­le­ment le su­jet du

VOGUE Hommes International - - SOMMAIRE - Pro­pos re­cueillis par dI­dIER pé­ROn

Ren­contre ex­clu­sive avec Ber­trand Bo­nel­lo, réa­li­sa­teur du film le plus at­ten­du de l’an­née.

—Un hall de pa­lace se­ven­ties, un homme se pré­sente à la ré­cep­tion. « Vous avez une ré­ser­va­tion au nom de Mon­sieur Swann. » Gas­pard Ul­liel joue Yves Saint Laurent dans le film que Ber­trand Bo­nel­lo a tour­né cet hiver et qu’il monte en ce mo­ment. La sé­quence se pour­suit dans une chambre de l’hô­tel. La ca­mé­ra s’ap­proche len­te­ment d’Ul­liel de dos, as­sis sur le lit, l’image est en contre–jour, de­hors la gri­saille pa­ri­sienne. Il tient un té­lé­phone contre son oreille et d’une voix fluette, ma­nié­rée, il parle à un jour­na­liste : « Vous sa­vez, il y a seize ans, pen­dant la guerre d’Al­gé­rie, j’ai été in­ter­né. Les mé­de­cins mi­li­taires du Val–de– Grâce m’ont bour­ré de tran­quilli­sants au point de m’avoir ren­du dé­pen­dant. Ils m’ont fait des élec­tro­chocs aus­si. C’était l’hor­reur, j’étais en­tou­ré de vrais fous. Il y en a qui vou­laient me ca­res­ser mais je ne me lais­sais pas faire. En deux mois, je ne suis al­lé que deux fois aux toi­lettes tel­le­ment j’avais peur. À la fin je ne pe­sais que 35 kg et j’avais des troubles. » Après L’Apol­lo­nide, sa ma­gni­fique évo­ca­tion d’une mai­son close cap­tée dans son ve­ni­meux au­tisme éro­tique, Ber­trand Bo­nel­lo s’est vu confier par les frères Alt­mayer — pro­duc­teurs no­tam­ment des OSS 117, des der­niers Ozon ( Po­tiche, Jeune et Jo­lie ) ou du film sur la cam­pagne de Ni­co­las Sar­ko­zy ( La Conquête )—

une grosse pro­duc­tion de près de 10 mil­lions d’eu­ros sur le grand cou­tu­rier. Dans le même temps, un projet concur­rent était lan­cé sous la hou­lette de Ja­lil Les­pert. Ce der­nier, outre qu’il avait le sou­tien de Pierre Ber­gé, a joué la carte de la ra­pi­di­té et son bio­pic est sor­ti en jan­vier 2013, rem­por­tant un grand suc­cès pu­blic. Bo­nel­lo et son équipe n’ont pas eu ac­cès aux ar­chives de la Fon­da­tion Ber­gé / Saint Laurent. Il a fal­lu re­faire deux col­lec­tions com­plètes ( 45 robes ) et re­cons­ti­tuer à l’iden­tique l’ap­par­te­ment de la rue de Babylone. Le tour­nage s’est dé­rou­lé sur neuf se­maines dans un hô­tel par­ti­cu­lier trans­for­mé en stu­dio où vingt–six dé­cors ont été construits sous la di­rec­tion de la chef dé­co Ka­tia Wysz­kop, Cé­sar pour Les Adieux à la reine de Be­noît Jac­quot. Le cas­ting est chro­mé : Gas­pard Ul­liel et Louis Gar­rel ( Jacques de Bascher ) se­ront les deux in­ter­prètes prin­ci­paux, épau­lés par Jé­ré­mie Ré­nier ( Pierre Ber­gé ), Léa Sey­doux ( Lou­lou de la Fa­laise ) et un re­ve­nant, l’im­mense star vis­con­tienne per­due de vue, Hel­mut Ber­ger, ex–Louis II de Ba­vière et Dam­né des grandes heures des an­nées 1970.

Nous re­trou­vons Ber­trand Bo­nel­lo dans une salle de mon­tage en plein coeur de Pa­ris. Il est à quelques jours de la pre­mière pro­jec­tion d’un pre­mier assemblage d’en­vi­ron trois heures. Il re­vient d’un ren­dez–vous à Beau­bourg, qui lui donne une carte blanche pour l’au­tomne pro­chain. Dé­bor­dé et ce­pen­dant tou­jours éton­nam­ment doux et calme, le ci­néaste, 45 ans, que l’on suit de­puis ses dé­buts ( son pre­mier long, Quelque chose d’or­ga­nique, en 1998, sui­vi du Por­no­graphe avec Jean–Pierre Léaud en 2001 ) nous montre en avant–pre­mière quelques sé­quences pré­mon­tées : la ren­contre coup de foudre Saint Laurent–Jacques de Bascher sous les néons mul­ti­co­lores de la boîte de nuit le Sept ; un dî­ner en so­li­taire dans les do­rures de l’ap­par­te­ment de Babylone ; une scène de pré­pa­ra­tifs pour les dé­fi­lés où le cou­tu­rier dit : « Quand je ferme les yeux, je vois des cou­leurs, quand je les ouvre, tout est sombre » ; une autre dans une chambre à Mar­ra­kech avec des di­zaines de ser­pents grouillant sur le corps de l’ar­tiste, en proie à un de­li­rium tre­mens … Chaque sé­quence est la pro­messe d’un film ample et pro­fond comme le phra­sé prous­tien qu’af­fec­tion­nait tant Saint Laurent.

« L’idée de fil­mer le pas­sage entre les an­nées 1970 et les an­nées 1980 me plai­sait beau­coup. Tout ce qui touche à la fin d’un monde, ça me bou­le­verse. »

Le dé­sir d’un film sur Saint Laurent est vogue hommes in­ter­na­tio­nal ve­nu des pro­duc­teurs, les frères Alt­mayer, qui vous ont ap­pe­lé. Qu’est– ce qui vous a pous­sé à dire ban­co.

Il y a presque une rai­son au­to­bio­gra­phique, Ber­trand Bo­nel­lo quelque chose qui est lié à ma mère. Elle a tou­jours été fan de Saint Laurent. Elle a dû s’ache­ter un smo­king en 1966 et le por­ter pen­dant qua­rante ans. Elle sui­vait toutes les col­lec­tions, on avait des livres à la mai­son sur la vil­la Ma­jo­relle, les ob­jets d’art col­lec­tion­nés par le couple Ber­gé–Saint Laurent etc. Moi je n’aime pas spé­cia­le­ment les bio­pics mais les pos­si­bi­li­tés de ci­né­ma m’ont tout de suite pa­ru riches avec un tel su­jet. On a un vrai per­son­nage ro­ma­nesque, as­sez dingue, mais comme il a exis­té, on te laisse tout cré­dit pour y al­ler, pour in­ven­ter. Le cô­té vi­suel, fas­tueux, flam­boyant est évident dans ce des­tin hors norme. Si mon pré­cé­dent film, L’Apol­lo­nide, traite du pas­sage du xixe au xxe siècle à tra­vers le cas d’un bor­del pa­ri­sien, l’idée de fil­mer le pas­sage entre les an­nées 1970 et les an­nées 1980 me plai­sait beau­coup. Tout ce qui touche à la fin d’un monde, ça me bou­le­verse. Je pense que les an­nées 1980 ont été le dé­but de la fin de la ci­vi­li­sa­tion, elles ont flin­gué le monde. Les an­nées 1970, c’est mon en­fance et le sou­ve­nir de mes pa­rents et de leurs amis, un mé­lange de lé­gè­re­té et d’in­tel­li­gence que j’ai du mal à re­trou­ver au­jourd’hui où je sens da­van­tage la lour­deur et la bê­tise.

Vous vous êtes plon­gé dans les dif­fé­rentes bio­gra­phies ? vhi

J’ai tout lu, je pense. En­suite, avec Tho­mas Bi­de­gain BB ( cos­cé­na­riste no­tam­ment d’Un pro­phète de Jacques Au­diard, ndlr ), il a fal­lu tout ba­lan­cer pour écrire. Ce qui était bien, c’est que nous n’avions au­cun livre à adap­ter, pas de contrainte de ce cô­té–là. Après, le bio­pic im­pose ses lois, on a beau vou­loir s’af­fran­chir, il faut quand même se plier à une cer­taine chronologie, à des faits in­tan­gibles, etc.

Oui, avec une ma­tière qui est mul­tiple : il y a le cou­tu­rier, vh i l’homme mé­dia­tique, le dé­pres­sif, l’ho­mo­sexuel, le com­pa­gnon de Ber­gé, etc. Pour moi les choses se sont dé­blo­quées à par­tir BB du mo­ment où j’ai ces­sé de ron­ger un os im­pos­sible — com­ment Saint Laurent est de­ve­nu ce­lui qu’il était — en chan­geant d’axe : com­bien ça lui coûte d’être Saint Laurent tous les jours, de te­nir ce rôle coûte que coûte — et il le fe­ra sur une vie longue. J’ai eu l’im­pres­sion de n’avoir plus d’obli­ga­tion si­non celle de me col­ler à lui et ad­vienne que pour­ra. On n’est plus dans le plan large mais dans un close– up per­ma­nent. En un sens, le film de Ja­lil Les­pert, sor­ti en jan­vier, parce qu’il prend en charge une ma­tière bio­gra­phique plus of­fi­cielle, ça m’a ai­dé : j’étais dé­bar­ras­sé de la contrainte de ra­con­ter l’his­toire de la créa­tion de la marque. C’est pour­quoi on a je­té les vingt–cinq pre­mières pages du scé­na­rio pour en­trer di­rec­te­ment en 1968, quand Saint Laurent est dé­jà mon­dia­le­ment cé­lèbre. Mais le su­jet reste dé­li­cat ne se­rait–ce que sur la ques­tion de la mode.

Com­ment on montre la ra­pi­di­té des phé­no­mènes de mode, la fa­çon dont ça per­cute ou pas ? Qu’est–ce qu’une col­lec­tion qui marche ? Saint Laurent amène le hip­pie chic, ça fait un flop il fait un vi­rage à 180 de­grés avec une col­lec­tion stricte mais, six mois plus tard, le hip­pie chic de­vient un suc­cès. C’est hy­per­com­pli­qué à faire com­prendre au spec­ta­teur sans la bé­quille d’une voix off qui ex­plique tout. Quand tu écris un film à par­tir de rien, une his­toire à toi, c’est comme si tu ar­ri­vais dans le dé­sert et que tu de­vais construire une mai­son. Là c’est dif­fé­rent : tu es face à une mon­tagne et tu dois y sculp­ter une mai­son. Donc le bou­lot, c’est en­le­ver mor­ceaux par mor­ceaux, dé­gros­sir. Au dé­but, on a cin­quante per­son­nages et on les jette un par un, lui non, elle non plus, lui oui, on le garde, etc. Par ailleurs, je ne vou­lais pas faire le bal des so­sies. Saint Laurent et Ber­gé, on ne peut pas y cou­per mais dans le film il n’y au­ra pas Catherine De­neuve, pas Karl La­ger­feld. Au mon­tage, dé­jà, je vois à quel point ce qui est en train de prendre le des­sus, c’est la re­la­tion entre Yves Saint Laurent et Jacques de Bascher. Même si Yves a eu 500 amants, je me sers de de Bascher, in­ter­pré­té par Louis Gar­rel, comme une pièce cen­trale pour le pré­ci­pi­ter vers le bas.

Les sources bio­gra­phiques sur la vie pri­vée de Saint Laurent sont VHI for­cé­ment à ma­ni­pu­ler avec pré­cau­tion. Com­ment vous êtes– vous dé­brouillé avec les exa­gé­ra­tions, les ra­gots, les blancs dans l’his­toire et / ou la lé­gende ? Si je m’en tiens à la stricte réa­li­té fac­tuelle, je sais BB que le film ne dé­colle pas. À un mo­ment, dans les Lettres à Yves, Pierre Ber­gé écrit : « Tu m’as je­té un jour une sta­tue à la tête. » À par­tir de cette phrase, j’ai in­ven­té une mise en scène to­ta­le­ment dé­li­rante, qui n’est pas juste un type qui jette un truc à la fi­gure de l’autre dans une scène de mé­nage. L’im­pul­sion vient donc de faits mais, en­suite, il faut se lais­ser por­ter par l’ins­pi­ra­tion poé­tique. Par exemple, j’ai tour­né une scène avec deux man­ne­quins dans la nuit, l’une nue, l’autre en smo­king, quelque chose qui agit un peu comme un choeur grec, ils parlent de Yves : « Hey dar­ling, where is Saint Laurent ? Where is Yves ? — I don’t know. Maybe he is just a per­fume now … » C’est aus­si une ma­nière pour moi d’abor­der la han­tise de Saint Laurent sur son de­ve­nir marque. Il se rê­vait ar­tiste pur et il se ré­veille sac à main. L’image pu­blique, tout le monde l’a : les in­ter­views, les pho­tos, on trouve tout sur In­ter­net. L’image pri­vée, c’est une autre paire de manches : com­ment Yves Saint Laurent de­mande du sucre dans sa cuisine, qu’est–ce qu’on uti­lise comme mot ? De toute fa­çon, le film ne cherche pas à faire le tour d’un tel per­son­nage. Quand il se ter­mine, le mys­tère, es­pé­rons–le, n’est en rien dis­si­pé, sim­ple­ment l’a–t–on vu dé­am­bu­ler avec élé­gance de­vant nous et se jouer de nos croyances.

« Le film ne cherche pas à faire le tour d’un tel per­son­nage. Quand il se ter­mine, le mys­tère, es­pé­rons–le, n’est en rien dis­si­pé, sim­ple­ment l’a–t–on vu dé­am­bu­ler avec élé­gance de­vant nous et se jouer de nos croyances. »

« Il y a chez Saint Laurent une avi­di­té de tout : le sexe, la bois­son, la cé­lé­bri­té … C’est un trop–plein per­pé­tuel. »

Le film dé­marre de ma­nière as­sez clas­sique avec des scènes d’ex­po­si­tions nor­males e t, peu à peu, tout se dif­fracte, ex­plose, et c’est là que j’es­père qu’on s’ap­proche au plus près du per­son­nage, quand il perd les pé­dales. C’est là où je trouve dom­mage le geste de Pierre Ber­gé de vou­loir tout contrô­ler parce que la mul­ti­pli­ci­té des in­ter­pré­ta­tions sur Saint Laurent ne nuit pas à son image. Est– ce que vous aviez des mo­dèles de bio­pics dont vous vous VHI êtes ins­pi­ré ? J’ai re­vu Aviator de Mar­tin Scor­sese sur Ho­ward bb Hughes, parce que Saint Laurent, comme lui, vient d’un mi­lieu pri­vi­lé­gié et tout lui réus­sit. On n’a donc pas la struc­ture dra­ma­tique clas­sique de l’ano­nyme dans la dèche qui a une re­vanche so­ciale à prendre et réus­sit à la force de son cha­risme, de ses convic­tions, tra­ver­sé par une fê­lure ori­gi­nelle qui est sou­vent un aban­don ou un parent violent. Quand on re­garde La Môme sur Piaf, la vie de Co­co Cha­nel, en­fant il­lé­gi­time gran­di dans le mi­lieu fo­rain, elles cor­res­pondent à un des­tin as­cen­sion­nel, ce qui n’est pas du tout le cas ici. On peut même dire qu’il n’y a au­cun évé­ne­ment dans la vie de Saint Laurent, il dit qu’il ar­rête tout mais il conti­nue. Il veut se bar­rer, il reste. Il ré­pète sans ar­rêt qu’il n’a pas eu de vie mais la plu­part des gens sou­hai­te­raient avoir une exis­tence aus­si rem­plie. Il ne s’amuse pas mais il est en boîte de nuit jus­qu’à sept heures du ma­tin. Il y a chez lui une avi­di­té de tout : le sexe, la bois­son, la cé­lé­bri­té … Quand il boit, c’est deux bou­teilles par jour, les pi­lules, la coke, c’est un trop–plein per­pé­tuel, il ex­plose. Je sais as­sez pré­ci­sé­ment ce qu’il pre­nait et quand on nous ra­conte qu’il était fra­gile, ce n’est pas vrai. J’en prends le dixième, je meurs di­rect ! Il faut avoir ça en tête, c’est dingue ce qu’il a en­cais­sé. Mais quand vous voyez Ho­ward Hughes / DiCa­prio, dif­fi­cile de ne pas être ja­loux en terme de rythme parce qu’ils vont à cent à l’heure alors que Saint Laurent fait les choses len­te­ment, parle len­te­ment. Avec Gas­pard Ul­liel, sur le plateau, j’es­sayais d’ac­cé­lé­rer la ca­dence mais ça ne fonc­tion­nait pas. Tu es obli­gé de te mettre à son dia­pa­son. Alors là, au mon­tage, on s’aper­çoit que les scènes sont longues et qu’il faut s’ins­tal­ler dans cette du­rée.

Qui a eu l’idée d’Hel­mut Ber­ger pour in­ter­pré­ter le Saint VH I Laurent cré­pus­cu­laire ? Avec Tho­mas Bi­de­gain, on n’avait pas écrit trois bb lignes, on en était en­core à l’éla­bo­ra­tion d’un plan de tra­vail en trois par­ties : le jeune homme ( le jour ), la rock star ( la nuit ) et les limbes ( YSL ). Très vite, pour ce troi­sième acte, on s’est re­gar­dés en s’ex­cla­mant : « Hel­mut Ber­ger ! » Une sorte d’évi­dence, sans doute aus­si parce que pla­nait sur tout le projet l’ombre de Lu­chi­no Vis­con­ti. Parce qu’à un mo­ment don­né, Saint Laurent de­vient un es­thète mo­no­ma­niaque qui ne sup­porte plus d’avoir la moindre lai­deur dans son champ de vision, un syn­drome aris­to­cra­tique et dé­ca­dent ty­pique. Saint Laurent, en un sens, est un monstre ou du moins il le de­vient. Et Hel­mut pou­vait vrai­ment in­car­ner ce­la bien mieux qu’au­cun autre ac­teur. Ber­ger avait va­gue­ment un agent qui s’ap­pelle Bo­nel­li. Je l’ap­pelle, il me ré­pond : « Hel­mut est un connard, je ne veux plus en en­tendre par­ler … » C’est par une autre voie que j’ai eu son nu­mé­ro di­rect. Ber­ger vit à Salz­bourg, avec sa mère soi–di­sant jus­qu’à ce que je découvre qu’elle est morte de­puis deux ans. J’ai mis du temps à le convaincre qu’il ne pou­vait pas jouer tout le rôle : « Mais che suis en­core très cheune ! Che feu al­ler en boîte de nuit. » Je l’ai fait ve­nir à Pa­ris et ça a été, hum, dif­fi­cile. Il fai­sait vrai­ment le sale gosse, im­pos­sible de sa­voir s’il avait lu le scé­na­rio, im­pos­sible de lire une scène, tout ce qu’il vou­lait c’était dé­pen­ser de l’ar­gent dans les grands ma­ga­sins. À la fin, j’ai dit stop, im­pos­sible, ça ne mar­che­ra ja­mais. Et puis il est re­ve­nu dans le cercle et je suis al­lé voir mes pro­duc­teurs pour leur ex­pli­quer que dé­ci­dé­ment la fo­lie d’Hel­mut est aus­si la fo­lie de Yves. Quand il est ar­ri­vé, le tour­nage était com­men­cé et sur le plateau, je pense que ça lui a plu, il a vu qu’on tour­nait en pel­li­cule 35 mm, il voyait que les lu­mières étaient belles et ça lui évo­quait la grande pé­riode Vis­con­ti. Il a une pré­sence in­croyable, il trans­porte avec lui un vé­cu énorme, pas mal de dé­glingue, trop d’al­cool. Il le dit d’ailleurs : « Je suis mort quand Vis­con­ti a dis­pa­ru. » Après, il n’a plus rien fait d’in­té­res­sant et main­te­nant il lui ar­rive de ca­che­ton­ner à la té­lé­vi­sion au­tri­chienne dans des rea­li­ty shows. Hel­mut a aus­si ce­ci de par­ti­cu­lier : il est ob­sé­dé par Saint–Tro­pez. Il veut tout le temps y al­ler, il m’a en­core té­lé­pho­né le 31 décembre pour me sou­hai­ter une bonne an­née et il m’a dit qu’il m’ap­pe­lait de l’hô­tel de Pa­ris à Saint Trop’.

Faire un film sur un grand créa­teur c’est aus­si se confron­ter à sa VHI propre créa­ti­vi­té. Ce n’était pas trop an­gois­sant ? Quand le tour­nage ap­pro­chait et que j’étais chez moi bb ou dans les pro­blèmes éco­no­miques, ju­ri­diques ou lo­gis­tiques, il m’ar­ri­vait de me prendre la tête entre les mains en me di­sant : « Mon dieu, j’ai pas d’idée ! » Une fois sur le plateau, ça va. L’en­ne­mi ce n’est pas le manque d’idées mais le manque de temps : il faut tou­jours al­ler vite et par­fois, le soir, on a une illu­mi­na­tion sur la fa­çon dont il fal­lait tour­ner la sé­quence de l’après–mi­di mais le dé­cor est dé­mon­té et il est trop tard. On me donne 9 mil­lions d’eu­ros, des gens font des chèques énormes, je ne peux pas me foutre de leur gueule. Il y a une grosse pres­sion, pas mal d’at­tente. Cer­tains jours, vous avez be­soin d’un petit re­mon­tant pour ve­nir sur le plateau, je mens si je dis que j’ai fait tout le film à jeun ( rires ). Bon, mais je me suis lais­sé al­ler à plein de choses et là je me laisse conduire par les rushs. Je vais là où ils sont bons et j’es­père que ça va plaire.

VHI

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