Les ré­serves d’afrique sont l’hé­ri­tage des ter­rains de chasse des « co­lons blancs » , tra­cés en obli­geant les po­pu­la­tions lo­cales à se dé­ra­ci­ner.

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Alice de Jan­zé, ex­pa­triée dé­ca­dente

des an­nées 1930 et 1940, ap­par­te­nait

au fa­meux cercle de la « Val­lée

heu­reuse ». His­to­ri­que­ment, les parcs na­tio­naux et les ré­serves d’Afrique sont l’hé­ri­tage de ces ter­rains de chasse de « co­lons blancs », qui avaient sou­vent été tra­cés en obli­geant les po­pu­la­tions lo­cales à se dé­ra­ci­ner. Les pays afri­cains in­dé­pen­dants ont conser­vé bon nombre de ces « ré­serves » mais, comme l’ex­plique Mi­chael Ga­chan­ja, de l’East Afri­can Wild­life So­cie­ty ( EAWS ) : « La po­li­tique ac­tuelle au Ke­nya tend à fa­vo­ri­ser la co­ges­tion des res­sources na­tu­relles et à élar­gir la par­ti­ci­pa­tion des com­mu­nau­tés. »

Avec les mou­ve­ments na­tio­naux comme le Green Belt Mo­ve­ment — qui a va­lu à sa fon­da­trice, Wan­ga­ri Maa­thai ( 1940–2011 ) un prix No­bel de la Paix en 2004 pour sa contri­bu­tion au « dé­ve­lop­pe­ment du­rable, à la dé­mo­cra­tie et à la paix » —, et grâce au tra­vail des mi­li­tants pour la sau­ve­garde de la na­ture comme He­len Gi­cho­hi — pré­si­dente de l’Afri­can Wild­life Foun­da­tion ( AWF ) de­puis 2007 —, on in­cite en ef­fet les com­mu­nau­tés à dé­ve­lop­per des ini­tia­tives et des pro­grammes pour sou­te­nir les éco­sys­tèmes très fra­giles de leur propre pays.

« D’un cô­té on a des pro­jets ma­ri­times et fo­res­tiers com­mu­nau­taires de taille mo­deste, ex­plique Rob Brett, di­rec­teur de pro­gramme afri­cain du FFI ( Fau­na and Flo­ra In­ter­na­tio­nal ), de l’autre on a des parcs na­tu­rels im­menses dans le nord du pays qui ont réus­si for­mi­da­ble­ment à per­mettre aux po­pu­la­tions lo­cales de ti­rer par­ti de leurs res­sources et de com­men­cer à amé­lio­rer la si­tua­tion de la faune sau­vage. La paix et la faune sau­vage sont in­dis­so­ciables. »

Tom Chol­mon­de­ley, l’ar­rière–pe­tit–fils du 3e ba­ron De­la­mere, di­rige à pré­sent la ferme fa­mi­liale comme une ré­serve, la­quelle fait aus­si dé­sor­mais par­tie du pro­jet de sau­ve­garde des lacs du rift, qui se pro­pose de re­lier Soy­sam­bu sur le lac El­men­tei­ta au lac Nai­va­sha plus au sud, et de créer une im­mense zone sau­ve­gar­dée d’en­vi­ron 50 000 hec­tares, qui com­pren­dra au bout du compte les 16 000 hec­tares du parc du lac Na­ku­ru.

Comme l’ex­plique Tom Chol­mon­de­ley : « La ré­serve de Soy­sam­bu com­prend dé­sor­mais quatre cam­pe­ments tou­ris­tiques et em­ploie des bri­gades de ran­gers. Un quart de sa sur­face est clô­tu­ré et elle com­porte 15 000 ani­maux sau­vages, dont plus de 10 % des gi­rafes de Roth­schild en­core en vie. Ins­crit au pa­tri­moine mon­dial de l’Unes­co, Soy­sam­bu est le plus vaste asile de faune sau­vage sur la fron­tière. »

À plu­sieurs cen­taines de ki­lo­mètres au nord de la val­lée du rift s’étend le pla­teau de Lai­ki­pia, avec ses 6 000 élé­phants en li­ber­té et la ma­jeure par­tie des rhi­no­cé­ros noirs du Ke­nya, soit 5 600 in­di­vi­dus. Ce fa­bu­leux spec­tacle de faune sau­vage est d’au­tant plus re­mar­quable que, dans cette ré­gion, au­cun sec­teur n’a été of­fi­ciel­le­ment clas­sé zone pro­té­gée. Les ani­maux co­ha­bitent na­tu­rel­le­ment avec la po­pu­la­tion, ce qui fait de Lai­ki­pia un la­bo­ra­toire vi­vant pour étu­dier les conflits entre les hommes et les ani­maux sau­vages. —Alors qu’elle ouvre les fe­nêtres de sa mai­son co­lo­niale noyée dans l’écrin luxu­riant de la ri­vière Wan­jo­hi, dans la val­lée du grand rift au Ke­nya, Alice de Jan­zé, une ex­pa­triée is­sue du fa­meux cercle de la « Val­lée heu­reuse », se se­rait écriée à la vue des plaines im­menses et des su­perbes lacs en contre­bas : « Oh Sei­gneur, pas en­core une de ces pu­tains de belles jour­nées ! »

Alice de Jan­zé, dont le per­son­nage ap­pa­raît dans Sur la route de Nai­ro­bi, le livre de James Fox adap­té au ci­né­ma en 1987 par Mi­chael Rad­ford, ap­par­te­nait à cette pe­tite co­lo­nie dé­ca­dente d’aris­to­crates et d’aven­tu­riers an­glo–ir­lan­dais qui avaient scan­da­li­sé la so­cié­té bri­tan­nique et ke­nyane dans les an­nées 1930 et 1940 par leur com­por­te­ment ir­ré­vé­ren­cieux et leurs moeurs dis­so­lues. Une at­ti­tude dé­bri­dée qui avait abou­ti en 1941 au pro­cès de Sir Jock Delves Brough­ton pour le meurtre de Joss­lyn Hay, 22e comte d’Er­roll …

Un des pre­miers Bri­tan­niques à s’être ins­tal­lé en Afrique de l’Est, et par ailleurs fi­gure cen­trale du groupe de la Val­lée heu­reuse, était le Très Ho­no­rable Hugh Chol­mon­de­ley, 3e ba­ron De­la­mere. Dé­bar­qué pour la pre­mière fois dans la ré­gion en 1891 pour chas­ser le lion, il au­rait in­ven­té l’ex­pres­sion « chas­seur blanc ». En 1896, il éli­sait do­mi­cile au Ke­nya, et, en 1906, y ache­tait une grande ferme, le ranch de Soy­sam­bu. C’est là qu’il al­lait y épou­ser Dia­na Cald­well, ex– femme de Jock Delves Brough­ton et elle–même sus­pec­tée du meurtre de Lord Er­roll.

Le ranch de Soy­sam­bu ap­par­tient tou­jours à la fa­mille Chol­mon­de­ley mais cette ré­gion du Ke­nya a connu des chan­ge­ments ra­di­caux, tant po­li­tiques qu’en­vi­ron­ne­men­taux, de­puis la folle époque de Dia­na De­la­mere et de sa bande d’amis pas­sa­ble­ment dé­pra­vés. L’ave­nir des plaines et des lacs de la val­lée du rift ke­nyane, pa­ra­dis ja­dis sy­no­nyme de faune et de flore sau­vages, est au­jourd’hui in­cer­tain, et la si­tua­tion ac­tuelle laisse craindre que les « pu­tains de belles jour­nées » dé­plo­rées par Alice de Jan­zé ne cessent de s’as­som­brir. Les quelques rares zones d’Afrique de l’Est où les ani­maux peuvent évo­luer sans craindre les bra­con­niers et la des­truc­tion de leur ha­bi­tat sont de­ve­nues le théâtre d’un com­bat po­li­tique et éco­no­mique, dont l’is­sue est loin d’être ré­jouis­sante ou ra­dieuse.

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