« Les ani­maux sont les oeuvres d’art et je me contente de les pré­sen­ter. Ma dé­marche s’ap­pa­rente plus à celle d’un na­tu­ra­liste ou d’un écologiste. »

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Le pre­mier l ivre de Da­vid Gul­den é tait une com­pi­la­tion de pho­tos prises prin­ci­pa­le­ment au Ke­nya sur une pé­riode de neuf ans. Il y créait son propre lan­gage vi­suel, à la fois scien­ti­fique dans son ap­proche et pro­fon­dé­ment per­son­nel, dans un noir et blanc dont la qua­li­té in­tem­po­relle, d’après lui, in­vite le spec­ta­teur à les re­gar­der avec plus d’at­ten­tion, à s’y at­tar­der da­van­tage. « La forme et les formes m’in­té­ressent plus que la cou­leur, qui me semble em­pê­cher la con­cen­tra­tion et être plus éphé­mère. Je vois les ani­maux comme des “ready–mades” à la Mar­cel Du­champ : ce sont eux les oeuvres d’art et je me contente de les pré­sen­ter. Ma dé­marche s’ap­pa­rente plus à celle d’un na­tu­ra­liste ou d’un écologiste, mais l’art m’in­té­resse pro­fon­dé­ment. »

Da­vid Gul­den a tra­vaillé aux cô­tés d’ex­perts de la faune, no­tam­ment son ami proche, le dé­fen­seur de ra­paces Si­mon Thom­sett, qui l’ont ai­dé à trou­ver la ma­nière la plus ef­fi­cace pour par­ve­nir à pho­to­gra­phier cer­taines es­pèces. Les ma­gni­fiques études d’aigles cou­ron­nés pré­sentes dans son livre ont été par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­ciles à réa­li­ser. Il a dû conce­voir lui–même ses sup­ports d’ap­pa­reil puis les pla­cer dans des arbres à des hau­teurs ver­ti­gi­neuses, en s’ef­for­çant de dé­ran­ger le moins pos­sible les oi­seaux lors des ma­noeuvres d’ins­tal­la­tion. « Une fois l’ap­pa­reil en place, la pa­tience et la con­cen­tra­tion prennent le des­sus, et j’at­tends alors au pied de l’arbre avec une té­lé­com­mande sans fil. Les aigles re­viennent en gé­né­ral au nid une fois par jour et je n’ai sou­vent qu’une frac­tion de se­conde pour ré­agir. »

Comme on peut l’ima­gi­ner, de telles prouesses ne s’ac­com­plissent pas sans dan­ger, et le pho­to­graphe est le pre­mier à re­con­naître qu’il l’a par­fois échap­pé belle avec ses su­jets les plus im­pré­vi­sibles. « Quand je sur­veillais les bon­gos des mon­tagnes, une es­pèce d’an­ti­lope de fo­rêt en voie d’ex­tinc­tion, je de­vais, pour re­joindre mes pièges pho­to­gra­phiques, tra­ver­ser à pied une zone de bambous sans vi­si­bi­li­té que j’avais sur­nom­mée “le la­by­rinthe aux buffles”. Les buffles peuvent être sans mer­ci ! Un jour, un élé­phant a es­sayé de re­tour­ner ma voi­ture et un rhi­no noir a fon­cé à toute al­lure dans mon Land Crui­ser puis il a cre­vé le toit avec sa corne : une scène digne des Pier­ra­feu ! » Da­vid Gul­den a beau vivre juste à la pé­ri­phé­rie de Nai­ro­bi, une ville de plus de 4 mil­lions d’ha­bi­tants, il lui ar­rive de voir des aigles cou­ron­nés qua­si­ment dans son jar­din, et s’il roule dans n’im­porte quelle di­rec­tion, en quelques heures, il peut cô­toyer la plus grande di­ver­si­té au monde d’ani­maux sau­vages évo­luant dans leur ha­bi­tat na­tu­rel. Cet éco­sys­tème dé­li­cat n’en est pas moins sou­mis à une per­pé­tuelle me­nace, et le tra­vail pho­to­gra­phique de Da­vid Gul­den est évi­dem­ment em­preint d’une pro­fonde conscience de la fra­gi­li­té de son su­jet. Le titre de son livre fait al­lu­sion au poème de W.B. Yeats « The Se­cond Co­ming » ( « La Se­conde Ve­nue », 1919 ), dont le mes­sage apo­ca­lyp­tique dé­cri­vait l’at­mo­sphère dé­lé­tère ré­gnant en Eu­rope après la Pre­mière Guerre mon­diale ( « Things fall apart, the centre can­not hold » — Tout se dis­loque, le centre ne peut te­nir ). Une al­lé­go­rie tout aus­si per­ti­nente pour dé­crire l’état ac­tuel de la faune sau­vage en Afrique et les dif­fi­cul­tés de sa sau­ve­garde.

Da­vid Gul­den ex­prime son pes­si­misme : « Le con­tinent compte en gros un mil­liard d’ha­bi­tants au­jourd’hui et, dans moins de cin­quante ans, la po­pu­la­tion se­ra de deux mil­liards. Même si elle ces­sait d’aug­men­ter, les es­poirs, les be­soins et les dé­si­rs des in­di­vi­dus fi­ni­ront par réduire à néant toute la ri­chesse de ces terres sau­vages. »

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