BELLE ÉTOILE

VOGUE Hommes International - - SOMMAIRE - Pro­pos re­cueillis par OLIVIER LA­LANNE Pho­to­graphe RI­CHARD AVE­DON

Ci­né­ma, vie pri­vée, gloire, De­par­dieu, Truf­faut … Une conver­sa­tion à coeur ou­vert avec la rare Isa­belle Ad­ja­ni.

—Isa­belle Ad­ja­ni est rare. Rare dans les médias, rare au ci­né­ma, rare tout court. Quand elle a dé­ci­dé de quit­ter la Co­mé­die–Fran­çaise, à dix–neuf ans à peine, on en­ten­dait dans les cou­loirs de l’ins­ti­tu­tion en émoi : « Une Ad­ja­ni, il n’y en a qu’une par siècle. » Une pré­sence d’ordre di­vin, cinq cé­sars, deux no­mi­na­tions aux os­cars, un prix d’in­ter­pré­ta­tion à Cannes et quelques films ont an­cré la lé­gende. L’His­toire d’Adèle H., Pos­ses­sion, L’Été meur­trier, Ca­mille Clau­del, La Reine Mar­got … Ad­ja­ni, c’est l’ac­trice avec un grand A. L’égé­rie des sen­ti­ments. Une muse cel­lu­loïd comme on en croi­sait ja­dis à Hol­ly­wood. Le mys­tère et le gé­nie.

Seu­le­ment voi­là, Isa­belle A. est bien plus que ça. La star de ci­né­ma est sur­tout et avant tout une hé­roïne de la vie. Em­por­tée par le tu­multe de ses pas­sions, libre de res­pi­rer où bon lui semble, de bou­der le sys­tème, les règles, une car­rière à don­ner le tour­nis, et d’« exis­ter à contre­temps » comme di­sait Sa­gan. Une bra­voure que les im­pi­toyables lois de la gloire et les fan­tasmes sus­ci­tés mal­gré elle lui ont fait payer. D’où, pro­ba­ble­ment, ce be­soin vi­tal de dis­pa­raître, de se re­tran­cher, de s’éclip­ser. On parle de nuit, on rêve d’Ad­ja­ni. Il a suf­fi d’un SMS pour qu’elle dise oui à Vogue Hommes. Ren­dez–vous pris un di­manche de juillet sous une pluie bat­tante. Les ré­pé­ti­tions de Kin­ship, la pièce qu’elle joue à Pa­ris à la ren­trée sont en mode pause. Pas de pull ma­rine, juste un trench noir et des lu­nettes fu­mées « pour mon­trer tout ce qu’elle veut ca­cher ». Sin­cère, d’une in­tel­li­gence fou­droyante, elle ma­nie les mots avec pré­ci­sion, comme de la dy­na­mite. Elle sait d’ex­pé­rience qu’ils peuvent se ré­vé­ler de re­dou­tables bombes à re­tar­de­ment. On l’écoute at­ten­ti­ve­ment. On la re­garde s’émou­voir, rire, se pin­cer les lèvres, dou­ter, s’ex­cu­ser de trop par­ler, s’en­flam­mer pour Mat­thew McCo­nau­ghey, ré­flé­chir à l’in­sai­sis­sable… Her­vé Gui­bert rê­vait de lui faire jouer un her­ma­phro­dite. Elle l’ins­pi­rait, il écri­vait : « Un por­trait d’Ad­ja­ni ? Ses yeux, trans­pa­rents et denses, bleu po­laire ou d’outre–mer pro­fonds ( … ). Sa peau d’une pâ­leur et d’une ma­ti­té d’un autre siècle ( … ). Sa voix, son cri, son rire, cette cas­sure de la nuque qui pro­jette la tête en ar­rière : un rire ex­ces­sif, cho­quant qui dé­vale en cas­cade, comme du sang qu’on perd et qui as­pire la vie ( … ). Elle fi­gure mon dé­sir fou de ci­né­ma. » Dé­sir, fo­lie, ci­né­ma … Une fa­ta­li­té pour l’Ado­rée.

« La nuit, c’est le mo­ment où l’on peut mou­rir de

vou­loir s’ou­blier. S’ou­blier sans doute pour mieux res­pi­rer

d’être soi–même. Je ne suis pas pre­neuse. »

Ce nu­mé­ro de « Vogue Hommes » a pour thème la nuit. VOGUE HOMMES La nuit, ça vous ins­pire quoi spon­ta­né­ment ?

Ce qui me vient tout de suite à l’es­prit, ISA­BELLE AD­JA­NI c’est la pré­da­tion. La nuit, tout ce qui est dan­ge­reux sort. Y com­pris de soi–même ( rires ). C’est là que la fo­rêt ama­zo­nienne bruisse de tous ses êtres ram­pants, c’est un monde ani­ma­lier éveillé et en chasse. Et c’est plu­tôt as­so­cié aux sor­ties du doc­teur Je­kyll qui de­vient Hyde. À la part d’ombre, la part cri­mi­nelle. Ce qui ne se fait pas le jour se fait la nuit. Le ro­ma­nesque ne pour­rait rien sym­bo­li­ser sans le thème de la nuit. La nuit joue un rôle dés­in­hi­bant. Pour­quoi, à la lu­mière du noir, des êtres, en conscience ou non, entrent dans un état de des­truc­tion ou d’au­to­des­truc­tion ? C’est éga­le­ment la lutte contre le som­meil et tous les cau­che­mars. La nuit c’est le temps pa­ra­doxal, ce­lui du rêve qui ne sus­pend pas le temps, hé­las. La nuit met le temps entre pa­ren­thèses mais, dès l’aube, il re­prend ses droits et comme Le­wis Ca­roll au dé­but d’Alice au pays des mer­veilles, nous fai­sons ce triste constat : « Le temps n’a ja­mais vou­lu faire ce que je lui de­man­dais. »

Vous vi­vez la nuit comme une plage de li­ber­té, de créa­ti­vi­té, de rê­ve­rie, VH une es­cale où jus­te­ment le temps est sus­pen­du, ou plu­tôt comme une im­passe, pa­vée d’an­goisses et de so­li­tude ? Rê­ver à la nuit, ce n’est pas an­xio­gène. Mais à par­tir IA du mo­ment où on ap­par­tient à la nuit, est– ce que la nuit vous ap­par­tient ? Je ne suis pas sûre. Je ne suis pas une noc­tam­bule, je ne l’ai ja­mais été. Être avec les autres la nuit, pour moi, ce n’est pas na­tu­rel. Ça me dé­range. Ou alors il faut que ce soit des gens qui me pro­tègent de mes peurs. La nuit, c’est le mo­ment où l’on peut mou­rir de vou­loir s’ou­blier. S’ou­blier sans doute pour mieux res­pi­rer d’être soi–même. Je ne suis pas pre­neuse. Les gens au­tour de moi qui ai­maient la nuit ont tou­jours fi­ni par l’ai­mer trop. En re­vanche, j’aime rê­ver à la nuit, j’aime la lune, les astres. C’est autre chose, c’est au­tre­ment. J’aime me ré­veiller le ma­tin en me di­sant voi­là, c’était la nuit, j’ai dor­mi, je suis re­po­sée, ou pas, mais je n’ai pas peur de la mort puisque ça n’a pas été si ter­rible de connaître la nuit.

La nuit vous ins­pire donc la mort ? VH

Vous avez rai­son, je dois faire la liai­son sans le sa­voir. IA Je ne sais pas pour­quoi j’ai ce sou­ve­nir qui me vient : dans l’en­fance, pen­dant des an­nées, j’avais des épi­sodes de vo­mis­se­ments la nuit dans mon som­meil. Ce que je vo­mis­sais, c’est peut– être une vie que je ne sup­por­tais pas bien, ou un mal­heur que je ne sa­vais pas ex­pri­mer. Je l’ignore. Et le ma­tin, il y avait tou­jours la crainte de mes pa­rents que je me sois étouf­fée. J’étais pe­tite et je me ré­veillais dans un état se­cond mais je me di­sais : « Ah, je suis vi­vante ! » La nuit ne m’avait pas em­me­née. C’était sû­re­ment une so­ma­ti­sa­tion. La nuit me pro­té­geait d’une cer­taine fa­çon et me per­met­tait d’ex­pul­ser quelque chose qui m’était nui­sible, qui broyait du noir en moi.

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