LE PETIT PRINCE

VOGUE Hommes International - - SOMMAIRE - Pro­pos re­cueillis par JULIEN GES­TER Pho­to­graphe NAN GOL­DIN

Xa­vier Do­lan, 25 ans, réa­lise Mom­my, l’évé­ne­ment de la ren­trée. Un gé­nie in­tri­gant.

—Un res­tau­rant d’hô­tel, au com­men­ce­ment de l’été pa­ri­sien. On re­trouve Xa­vier Do­lan, fraî­che­ment au­réo­lé du prix du ju­ry à Cannes pour son cin­quième long–mé­trage, Mom­my. Parce que l’on a ren­dez–vous à dé­jeu­ner et une tour­nure d’es­prit un rien conven­tion­nelle, on de­mande la carte en s’as­seyant. Le jeune ci­néaste de 25 ans voit, lui, les choses au­tre­ment. Il re­nâcle, hé­site, et com­mande fi­na­le­ment trois mi­nus­cules nems, qu’il re­gret­te­ra aus­si­tôt en­glou­tis ( « Je meurs de chaud, je me sens gros, j’étouffe d’être si re­bon­di de mon re­pas » ). Une heure du­rant, il nous ap­pa­raît tel qu’on le connais­sait par ses ap­pa­ri­tions mé­dia­tiques ( dont il se mé­fie dé­sor­mais ter­ri­ble­ment ) et sa fré­quen­ta­tion loin­taine dans les fes­ti­vals : plein d’am­bi­tion, d’ac­cès de pré­ve­nance bi­zar­re­ment pla­cés ( « Il faut que vous sa­chiez com­bien le ca­fé est mau­vais en France » ), d’em­phase ( « Je pren­drai un mac­chia­to, mais dé­ca. Ne vous trom­pez pas, sans quoi mon coeur va ex­plo­ser » ). Il parle avec une ou­trance qui fait sou­vent jaillir de sa pa­role des images dé­rou­tantes ( « Quand tu es stone, tu as l’es­prit comme une com­mode dont tu laisses tous les ti­roirs ou­verts » ).

Xa­vier Do­lan a dé­bou­lé en 2009 comme une fu­sée dans le pay­sage ci­né­ma­to­gra­phique avec J’ai tué ma mère. Il est scé­na­riste, réa­li­sa­teur, ac­teur. Un stu­dio de pro­duc­tion à lui tout seul, une ( mi­ni ) vague hips­ter prête à tout sub­mer­ger de­puis les ri­vages du Qué­bec. Do­lan n’a pas de cou­vercle, pas de sur­moi ; d’en­trée de jeu, les jour­na­listes sont bluf­fés ( et par­fois heur­tés ) par son as­su­rance, tel un ga­min sur­doué qui ex­plique les théo­rèmes à une vieille prof de maths com­plè­te­ment dé­pas­sée. La suite ne dé­men­ti­ra ni l’au­dace du jeune homme ni sa ca­pa­ci­té à se pous­ser du coude, en­gueu­lant Thier­ry Fré­maux parce qu’il n’a pas pris son Lau­rence Any­ways en com­pé­ti­tion of­fi­cielle à Cannes. Cette an­née en­core, au len­de­main de l’an­nonce du pal­ma­rès, où il a par­ta­gé avec Go­dard le prix du ju­ry, il n’hé­site pas à dé­cla­rer : « Je peux dire que je suis dé­çu de ne pas avoir eu la Palme d’or. »

Il n’aime pas rê­ver petit. Au Qué­bec, la proxi­mi­té du géant amé­ri­cain comme la spé­ci­fi­ci­té pit­to­resque de l’ac­cent fran­co­phone in­culquent aux lo­caux de ne pas pas­ser les bornes. Lui s’y re­fuse. Sé­duc­teur, très vite, par exemple, il donne lui–même le nom de la star Nan Gol­din pour faire son por­trait dans ces pages, et on ne peut rien lui re­fu­ser. « C’est une mise en abyme ab­so­lue pour moi d’être pho­to­gra­phié par elle : les gens ne me parlent d’in­fluences qu’en termes de ci­néastes alors que, quand je pré­pare un film, je fais un look­book à base des images qui m’ins­pirent et, re­gar­dez, ça c’est ce­lui de Mom­my ( il tourne les pages, ndlr ) : ça c’est Nan, Nan, là aus­si c’est elle, Nan … Sur le film, trente fois je suis al­lé voir mon di­rec­teur de la pho­to en lui mon­trant ces images, pour lui dire que c’était ça que je vou­lais. » Ce qu’il veut, quoi que ce soit, Xa­vier Do­lan semble tou­jours le sa­voir ab­so­lu­ment, le vou­loir vite et in­ten­sé­ment, sans doute aus­si parce que, der­rière les bra­vades, le sen­ti­ment de pou­voir tout dire et af­fron­ter à l’âge où les autres s’au­to­risent à peine à si­gner un court–mé­trage, il af­firme créer « dans la peur » et le sen­ti­ment d’une époque qui court à sa perte.

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