DE BEAUX RÊVES…

VOGUE Hommes International - - SOMMAIRE - Par NEL­LY KA­PRIÈ­LIAN et DI­DIER PÉ­RON

Dans les draps de huit lé­gendes à l’heure où tout est per­mis, y com­pris de rê­ver d’eux.

JEAN – MICHEL BAS­QUIAT

—Dans son ap­par­te­ment de Great Jones Street, une nuit d’été 1987, il fait une cha­leur à cre­ver à New York. Il vient de peindre, comme tou­jours, en­tiè­re­ment nu. Il s’est échoué sur un ma­te­las po­sé à même le sol, seu­le­ment éclai­ré par les pixels ar­gen­tés de la té­lé qui ne passe plus rien à 4 heures du ma­tin. C’est ain­si qu’il la pré­fère, vide et ar­gen­tée : la lampe idéale, qui pro­jette des fan­tômes contre les murs. Un seul, pour­tant, le hante : An­dy Wa­rhol, son ami, est mort il y a quelques mois. Il s’est pro­mis de ne pas le re­joindre au royaume des ombres, alors il a ar­rê­té l’hé­roïne et ne fume plus que de l’herbe. Il vient d’al­lu­mer son énième pé­tard. An­dy, son ange, est mort. Et il ne s’en re­met pas.

TO­NY WARD

Il n’a pas de lit, pas de py­ja­ma, il rêve les yeux ou­verts qu’il ne vieilli­ra ja­mais, que son ta­lent est d’être l’homme le plus co­ol que la Terre ait ja­mais por­té et que les générations fu­tures n’au­ront même pas be­soin de s’en sou­ve­nir, parce que, tout le monde s’en fout et c’est très bien ain­si. Il a bu un grand verre de lait d’amande gla­cé après avoir na­gé len­te­ment dans la pis­cine en écou­tant le der­nier disque de Brian Eno. La lu­mière est si belle ce soir, comme si une main in­vi­sible avait net­toyé chaque re­coin du vi­sible pour le rendre plus contras­té, plus cou­pant. Chaque meuble, chaque ob­jet pa­raît bon­dir hors de sa place ha­bi­tuelle. To­ny sou­rit comme si sous sa langue il sen­tait le sou­ve­nir d’une drogue eu­pho­ri­sante. Mais non, il est juste OK, la vie était suave comme son nom, comme sa peau. Sans un mot, il brû­la in­té­rieu­re­ment une prière aux bonnes fées et dieux mi­nus­cules qui veillaient sur lui.

BOB DY­LAN

Trois se­maines à bour­lin­guer sur les routes des States, à faire toutes les scènes, même les clubs, à se pro­duire tous les soirs. En­fin de re­tour chez lui au mi­lieu de la nuit, il fait vol­ti­ger ses vê­te­ments au­tour de lui, en­file la seule che­mise propre qui lui tombe sous la main, s’ef­fondre dans son lit, où il dor­mi­ra douze heures d’af­fi­lée.

DA­VID BO­WIE

Il vient d’al­lu­mer une ci­ga­rette, en­fin seul. La fille ou le gar­çon, ce corps qu’il vient de prendre in­dif­fé­rem­ment, re­ferme la porte dou­ce­ment, croyant qu’il s’est en­dor­mi. Il fai­sait sem­blant, une mise en scène de plus, un peu mi­nable, pour qu’elle ou lui s’en aille vite, qu’il puisse, en­fin, se re­trou­ver seul, loin d’eux, de la scène et de ce pu­blic qui exige qu’il se métamorphose sans cesse, qui le condamne à sor­tir d’une peau pour en re­vê­tir une autre. Qui est–il ? Lui, Bo­wie — il s’ac­croche pa­thé­ti­que­ment à ce nom, qui est aus­si une in­ven­tion, un énième masque, puis­qu’il s’ap­pelle Da­vid Jones. Au lit, il re­garde de­vant lui, son ave­nir qui ne se­ra pos­sible que s’il par­vient à se sau­ver de ce jeu de rôles, de dupes, au­quel il s’est lui–même condam­né de­puis

Zig­gy Star­dust. Parce que Zig­gy, un Alien glitter conver­ti en rock star, a bien failli le dé­vo­rer de l’in­té­rieur. Alors il avait dé­ci­dé de le sui­ci­der, un soir de 1973 sur la scène de l’Ham­mers­mith Odeon à Londres, de­vant le re­gard mé­du­sé de son groupe qu’il n’a pas pris la peine de pré­ve­nir : la mort de son double ne re­garde que lui. Il por­tait un t–shirt en ré­sille noir, un pan­ta­lon en se­quins noirs, il avait les che­veux hir­sutes et oranges, et il avait en­ta­mé son pro­phé­tique « Rock’n’roll sui­cide ». Mais cette nuit, alors que l’aube ne va pas tar­der à poindre, alors qu’il vient d’al­lu­mer une ci­ga­rette, qui est–il ? Est–il dé­jà le Thin White Duke, cet aris­to­crate dé­ca­dent vê­tu d’un cos­tume noir, qui ne se nour­rit que de pi­ments rouges, de lait et de co­caïne ? Quelle est la peau qu’il choi­si­ra d’en­dos­ser, de­main et les autres jours ? Il re­garde au loin et en rêve les yeux ou­verts : une nouvelle per­so­na, dans la­quelle il pour­rait être en­fin lui–même, heu­reux pour l’éter­ni­té.

SHIA LABEOUF

Pour­rait–on le lais­ser une mi­nute pei­nard ? Le cra­quant Shia LaBeouf n’est pas content du tout. Plus il es­saie d’être autre chose qu’une star sa­von­nette tout juste bonne à glis­ser d’un

block­bus­ter à l’autre, plus les médias cherchent à le pié­ger et à se mo­quer de lui. Il vient de sau­ter dans son lit, sans en­le­ver ni cha­peau ni chaus­sure, mais la cein­ture, oui, il l’a re­ti­rée, pour fouet­ter une jeune fan ou un pa­pa­raz­zi si l’oc­ca­sion se pré­sente. OK, de­puis quelques mois, la si­tua­tion a été un peu chao­tique : ac­cu­sa­tion de pla­giat pour dif­fé­rents courts–mé­trages qu’il a réa­li­sés pour­tant du fond du coeur, plates ex­cuses sur son compte Twit­ter puis, es­ti­mant que ça ne suf­fi­sait pas, Shia a loué les ser­vices d’un avion pour af­fi­cher sa re­pen­tance en lettres de fu­mée dans le ciel de Los An­geles. Des gens ont trou­vé ça stu­pide, lui trou­vait juste que c’était classe, un geste de vrai che­va­lier des temps mo­dernes. On ne le com­prend pas. Oui, il boit trop, se bat dans les bars, les théâtres, les sor­ties de

night– clubs, sans doute que vu son ni­veau de ré­mu­né­ra­tion et de no­to­rié­té, se pré­sen­ter à l’avant–pre­mière de Nymphomaniac à Ber­lin avec un sac de pa­pier kraft sur la tête bar­ré du slo­gan « I’m not fa­mous any­more » ne pou­vait faire rire que lui et deux ou trois potes, oui, c’est bon, le mes­sage est pas­sé, il va faire sa

re­hab comme tout le monde et les jour­na­listes tous évi­dem­ment sobres vont ado­rer ça et en rem­plir les co­lonnes des jour­naux.

Une mi­nute pei­nard, juste une.

ER­NEST HE­MING­WAY

Même son chien en a marre. He­ming­way s’est mis au lit fu­rieux et fait sem­blant de lire le New York Times. L’autre lit, à cô­té du sien, est vide : elle ne vien­dra pas. Elle ne vien­dra, d’ailleurs, ja­mais. Il a en­vie de pleu­rer face à l’iro­nie de sa vie : toutes les femmes qui ont la trempe des hé­roïnes qu’il in­vente dans ses livres ne tombent pas amou­reuses de lui. Elles lui pré­fèrent des types plus minces, plus jeunes, des to­re­ros, comme cette Ava Gard­ner qu’il rêve de bai­ser de­puis qu’ils sont ar­ri­vés à Ma­drid, mais qui le fait tour­ner en bour­rique. Ils viennent de s’en­gueu­ler en bu­vant trop de whis­ky dans un bar sur­chauf­fé. Elle éclate de rire de­vant ses avances en vi­dant les verres. Une hé­roïne, une vraie, celle d’un de ses ro­mans qu’elle in­car­ne­ra à l’écran sans ja­mais vou­loir se désha­biller dans ses bras. Elle se fout de lui et il est là, tout seul comme une an­douille, dans sa chambre vide, à faire sem­blant de lire le journal. Alors, il éclate de rire lui aus­si. Cette fille, c’est lui : même pa­nache, même cou­rage, même dé­fi ro­ma­nesque je­té à la vie. Et même des­cente cô­té al­cool. Il com­prend en­fin, et il se marre fran­che­ment : cette fille, il n’en fe­ra pas sa maî­tresse mais son amie pour la vie.

JOA­QUIN PHOE­NIX

27 oc­tobre 2008 : la nuit est tom­bée sur Los An­geles, il fait chaud, un temps ana­chro­nique pour la sai­son, rien d’éton­nant à Hol­ly­wood, où tout se mé­lange, l’été et l’hiver, la vé­ri­té et le men­songe, le réel et l’illu­sion. Joa­quin Phoe­nix a ou­vert sa che­mise, sans avoir la force de la re­ti­rer pour se je­ter en tra­vers de son lit. Trop de tour­nages. Trop de men­songes. Trop d’iden­ti­tés à en­dos­ser — même s’il avait ado­ré in­car­ner John­ny Cash, parce que ce qu’il aime le plus, c’est la mu­sique. Dans quatre jours, il cé­lé­bre­ra la mort de Ri­ver, son frère ac­teur mort d’une crise car­diaque à force d’avoir pris trop de dope. C’était il y a quinze ans, il avait 23 ans. Trop de rôles, une perte de soi dans le ver­tige de tous ces mi­roirs ten­dus par trop de films, et l’hé­roïne pour s’en éva­der, les am­phé­ta­mines pour te­nir le coup pen­dant les longues heures de tour­nage. Il re­voit ses che­veux longs, blonds, son nez mu­tin, son look de jeune idole grunge. Il est mort, vic­time expiatoire de cette illu­sion de vie créée par le ci­né­ma, et lui, Joa­quin, il se sent vi­dé, comme s’il avait trans­fé­ré toute sa sub­stance vi­tale aux per­son­nages qu’il avait in­car­nés. Et il a peur. Peur de fi­nir comme Ri­ver. Alors il tourne la tête, fixe les ombres qui sont en train de tout dé­vo­rer, et prend une dé­ci­sion. Le len­de­main, dans une émis­sion de té­lé,

il an­non­ce­ra qu’il ar­rête le ci­né­ma.

BE­NI­CIO DEL TO­RO

Il se pe­lo­tonne, fié­vreux, entre ses draps. Il ne sait pas qu’il est en­core plus beau comme ça, que c’est notre tem­pé­ra­ture qu’il fait en­core mon­ter. Lui, il se sent seul, dé­sem­pa­ré, face à son corps af­fai­bli, en­do­lo­ri, il ne sait plus com­ment se soi­gner. Il se sou­vient de son en­fance, comme il ai­mait être ma­lade, ne pas al­ler à l’école, res­ter au lit, parce que c’est le mo­ment où sa mère ne s’oc­cu­pait que de lui. Elle lui manque tel­le­ment. Elle est morte quand il avait neuf ans. Il pas­se­ra sa vie à la re­cher­cher à tra­vers toutes les femmes qu’il ren­con­tre­ra. Et il de­vien­dra ac­teur pour que toutes se mettent à l’ai­mer. Pour qu’une mer de femmes lui ouvre ses bras et le berce ten­dre­ment. Alors cette nuit, ma­lade, il s’en­roule dans les draps. Il en fait des bras où se pe­lo­ton­ner, un co­con de ten­dresse et de sé­cu­ri­té, tout ce qu’il a per­du de­puis trop long­temps dé­jà.

VH

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