LA PORTE DU PA­RA­DIS

C’est le club le plus cou­ru de la pla­nète, et le plus fer­mé. Temple de la tech­no mi­ni­male et de l’hé­do­nisme ber­li­nois, est nim­bé d’une LE BER­GHAIN au­ra de mys­tère et do­pé à un vo­lume sur­puis­sant. Té­moi­gnage d’un club­ber qui a tou­ché le Saint Graal.

VOGUE Hommes International - - SOMMAIRE - Par LOÏC PRIGENT

Le Ber­ghain est la boîte la plus sé­lect d’Eu­rope. Té­moi­gnage d’un club­ber de terrain.

—Sor­tir au Ber­ghain est une des ex­pé­riences noc­turnes qui changent la vie. J’ai vu des conver­sa­tions ani­mées à Pa­ris qui du­raient des heures, entre ceux qui étaient en­trés et ceux qui avaient été re­fou­lés. Des ré­cits de quatre heures de queue pour re­par­tir bre­douille, an­gois­sé, ha­bi­té de mille théo­ries sur la sé­lec­tion par le phy­sio­no­miste le plus cruel de tous les temps. Le Ber­ghain, c’est d’abord cette fa­çade mys­té­rieuse. Le bâ­ti­ment fait l’équi­valent de sept étages. C’est une an­cienne usine élec­trique. Cinq très hautes fe­nêtres sur la gauche laissent de­vi­ner des lu­mières rouges et bleues : c’est le Pa­no­ra­ma Bar, la par­tie mu­si­ca­le­ment la plus calme du club.

On est dans un non– en­droit de Ber­lin. De­puis décembre 2004, entre le ven­dre­di soir et le lun­di ma­tin, il y a une file de taxis à toute heure, au mi­lieu de nulle part. Un ou deux types pour vendre des bou­teilles à ceux qui vont pié­ti­ner là. Et on pié­tine. Par­fois, dans la ma­ti­née du di­manche, coup de chance, il n’y a pas de cor­tège, on peut se pré­sen­ter di­rec­te­ment à la porte. Si­non, c’est un genre d’El­lis Is­land mo­derne, une longue file. In­ter­mi­nable. Qui n’avance pas. Cer­tains se dé­cou­ragent et partent. On en­tend par­ler toutes les langues. Et dix mètres avant la porte, la peur monte. On voit s’en al­ler ceux qui sont re­ca­lés, et ils sont nom­breux. Au moins une per­sonne sur deux se voit re­fu­ser l’en­trée. Sou­vent une per­sonne sur trois. Il faut voir les dos se rai­dir, les vi­sages se cris­per, l’ap­pré­hen­sion qui gagne les plus bla­sés, les plus noc­tam­bules, les plus émé­chés. Ici, les va­leurs de li­bé­ra­lisme op­por­tu­niste éta­blies par le stu­dio­cin­quan­te­qua­trisme n’ont plus cours. Avoir l’air riche et beau ne sert à rien. Ce­la se passe à un autre ni­veau. Mais le pro­blème est que per­sonne ne sait à quel ni­veau ça se joue. Le phy­sio­no­miste s’ap­pelle Sven. Il est l’ob­jet de fo­rums de dis­cus­sion déses­pé­rés. Il est l’homme le plus craint de la sphère élec­tro­nique. Il est le filtre. Il dit nein. Ou il fait un signe de tête vers l’in­té­rieur. Il peut po­ser des ques­tions. « Com­bien êtes–vous ? » de­mande–t–il sou­vent et il y a éga­le­ment des théo­ries sur le nombre qu’il faut être. Il jauge la te­nue, le dé­tail. On ana­lyse sa porte, on in­ter­prète ce que se­raient ses pho­bies et lu­bies.

La fin de la file de­vient un gou­lot d’étran­gle­ment et se met à suivre le la­by­rinthe d’une bar­rière mé­tal­lique qui si­nue. C’est le mo­ment de ten­sion in­ter­mi­nable. On en­tend les nein qui s’égrènent. Peu dis­cutent le cou­pe­ret de Sven, l’hu­mi­lia­tion étant as­sez cui­sante comme ce­la et le ju­ge­ment étant der­nier.

Il y a ceux qui sont sur la liste qui passent sans faire la queue, une ar­tis­to­cra­tie ber­li­noise bo­hème. À cinq mètres de l’en­trée, on en­tend Sven dire nein trois fois, quatre fois. Il fait en­trer une fille au vi­sage ca­ché par des dread­locks, il re­jette des gra­vures de mode, il fait en­trer un mi­net propre sur lui, c’est à n’y rien com­prendre. Comme si Sven sa­vait exac­te­ment ce qu’il y avait dans son club à cet ins­tant T et qu’il or­ga­ni­sait un équi­libre par­fait pour que le bras­sage so­cial soit par­fait, qu’au­cun sous–groupe ne soit sur­re­pré­sen­té. Pauvres ou riches, tech­no­philes ou néo­phytes, tou­ristes de l’Ea­syjet–set ou Ber­li­nois, il dose chaque ty­po­lo­gie.

On se pré­sente de­vant Sven, ner­veux, im­pa­tient, in­tré­pide, sur­ex­ci­té, prêt à ex­plo­ser. Sven re­garde. « Com­bien être–vous ? » Deux, zwei. Im­pas­sible. Le temps s’ar­rête. Pour­quoi j’ai mis ces bas­kets, sont–elles as­sez usées, ce­la fait trois heures que j’at­tends, il vient de re­fu­ser tout le monde, il faut en­trer, en­trer, en­trer. Sven ? Im­pas­sible. Signe de tête vers l’in­té­rieur. On entre.

Faire comme si de rien n’était. On entre sur la gauche, quatre ma­la­bars fouillent les poches et palpent, ils pré­cisent qu’il ne faut pas prendre de pho­to. C’est l’une des pro­messes du Ber­ghain, un des élé­ments du mythe : per­sonne ne fe­ra de pho­tos. Pas de flash, pas de sel­fie à la con, pas de vi­déo, rien. Une caisse, un ta­rif moyen de qua­torze eu­ros, et un tam­pon sur le poi­gnet. C’est ce­la qui émerge sur Ins­ta­gram : les formes géo­mé­triques des tam­pons, pho­to­gra­phiés à l’in­fi­ni comme preuve du rite de pas­sage. Le gra­phiste du Ber­ghain s’étonne du grand nombre de fa­na­tiques qui se ta­touent le sé­same. On passe une porte et on ar­rive au ves­tiaire, énorme salle de tri, on donne les vestes, les pulls, on ne risque pas d’avoir froid, on peut ache­ter des bon­bons mais pas de che­wing–gums, autre règle. Nouvelle porte et on entre dans le noir et l’exal­ta­tion. Un bruit as­sour­dis­sant, as­sour­dis­sant. Un bom­bar­de­ment. Plus de re­pères, il faut s’ac­cro­cher. Et puis, on se laisse al­ler, pour dire ce­la po­li­ment. Treize heures de danse en moyenne. Il y a le mo­ment où le DJ ou­vri­ra briè­ve­ment les stores des fe­nêtres du Pa­no­ra­ma Bar, inon­dant la foule de lu­mière du jour, ré­fé­rence obli­gée aux pre­mières raves an­glaises de la fin des an­nées 1980 où l’on sa­luait le so­leil le­vant avec les pu­pilles di­la­tées et le coeur plein d’es­poir. Ici, on ra­conte un folk­lore de pos­sé­dés per­dus pen­dant vingt–six heures de danse, jus­qu’à en perdre le fil d’Ariane de notre temps, soit la bat­te­rie de por­table épui­sée, sans plus au­cun lien avec le monde ex­té­rieur. Parce que l’autre épreuve du Ber­ghain, c’est sor­tir du Ber­ghain. On se jauge, on né­go­cie entre amis, non pas tout de suite, en­core une heure, en­core trois pelles, jus­qu’à la fin du set de ce DJ, en­core une ren­contre, at­tends un peu, tu es vrai­ment épui­sé ? Bon d’ac­cord on y va. On re­des­cend au ves­tiaire, on ré­cu­père ses ori­peaux de la vraie vie, on sa­lue Sven tou­jours là en train de dire nein, on s’avance dans la lu­mière, on se re­garde. La tête qu’on fait n’est pas des­crip­tible.

VH

L’en­trée du Ber­ghain,

à la fron­tière des quar­tiers de

Kreuz­berg et Frie­drich­shain

à Ber­lin.

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