CET OBS­CUR OB­JET DU DÉ­SIR

VOGUE Hommes International - - SOMMAIRE - Par SI­MON LI­BE­RA­TI

Jacques de Bascher est au coeur de la sa­ga Saint Laurent. Mais qui était vrai­ment ce dé­ca­dent se­ven­ties ?

Dans la lé­gende YSL, il est le dé­mon ten­ta­teur qui pousse le grand cou­tu­rier aux ex­trêmes d’une pas­sion ma­so­chiste. Mais qui était vrai­ment JACQUES DE BASCHER, in­car­né à l’écran par Louis Gar­rel ? Si­mon Li­be­ra­ti a re­trou­vé ses an­ciens amis et livre un por­trait ico­no­claste d’un jeune dé­ca­dent se­ven­ties, hé­ros sa­cri­fié de la high–so­cie­ty.

—Le fils de fa­mille dé­voyé est un ca­rac­tère re­mon­tant à la plus haute tra­di­tion. On trouve de ces mau­vais su­jets dans l’An­cien Tes­ta­ment et dès l’An­ti­qui­té. En France, et dans ce qu’elle a pro­duit de mieux, sa no­blesse, les fils dé­voyés furent tou­jours un cer­tain nombre. Aux têtes chaudes de Saint–Si­mon ou de Ha­mil­ton, l’in­fluence du ro­man­tisme an­glais, qui s’est exer­cée avec force sur l’aris­to­cra­tie pen­dant l’Émi­gra­tion, prête son attirail sa­ta­nique à bon mar­ché di­rec­te­ment hé­ri­té de By­ron ; l’ho­mo­sexua­li­té, la pé­dé­ras­tie comme on di­sait au temps de Cus­tine, jouant les ac­ces­soires pour cor­ser l’af­faire. De­puis Cus­tine, la lit­té­ra­ture fran­çaise, bonne ou mau­vaise, le théâtre bour­geois et la lé­gende mon­daine sont pi­men­tés de ces mau­vais gar­çons is­sus de beaux quar­tiers. De Sta­nis­las de Guaï­ta à Jacques d’Adelswärd–Fer­sen, l’époque 1900 n’en man­qua pas, on en suit la trace jusque chez Coc­teau, Ara­gon ou Sa­gan ou au ci­né­ma, par exemple dans Les Tricheurs.

Les an­nées d’après–guerre en France furent ra­bat–joie. Une par­tie de la jeu­nesse do­rée confi­née dans le sei­zième ar­ron­dis­se­ment et la lec­ture du Bot­tin mon­dain as­pi­ra si­non à se dé­truire du moins à flam­boyer dans l’es­thé­tisme, et qu’est–ce que l’es­thé­tisme si­non le goût du mal ? Gi­go­lo, pros­ti­tué ou dro­gué, le fils de fa­mille dé­voyé, pour peu qu’il soit beau et au­da­cieux, vit alors des car­rières ou même des des­tins s’ou­vrir à lui. Par­don pour ce long pré­am­bule his­to­rique, mais ce ne se­rait mal com­prendre Jacques de Bascher et son pen­chant pour l’his­toire, la lit­té­ra­ture et la gé­néa­lo­gie que de s’en pas­ser.

Ses ori­gines le pré­oc­cu­paient beau­coup. Ali­cia Drake, la jour­na­liste qui a « in­ven­té » au sens my­tho­lo­gique Jacques de Bascher, re­trou­vant sa fi­gure dans le fa­tras des an­nées 1970 et en lui don­nant un des ca­rac­tères les plus mar­quants de ce jo­li ro­man vrai qu’est Beau­ti­ful People, s’amuse à dé­ni­grer l’aris­to­cra­tie des Bascher. C’est mé­dire. Les ano­blis de Louis XVIII valent mieux que les ano­blis de Louis XV, être pas­sé par la chouan­ne­rie pour un bour­geois bre­ton ou ven­déen c’est ga­gner ses ga­lons à la seule école va­lable : le champ de ba­taille. Bascher était noble de la seule ma­nière ac­cep­table.

Né à Sai­gon le 8 juillet 1951 dans l’ad­mi­nis­tra­tion co­lo­niale, éle­vé à Neuilly–sur–Seine dans une fa­mille clas­sique, le petit Jacques se mon­tra un gar­çon­net sans trop de saveur, genre pan­ta­lon court, puis com­mu­nion, puis im­per­méable bleu, jus­qu’à ce qu’il découvre à 15 ou 16 ans l’ap­pel du des­tin grâce à Os­car Wilde et à un pro­fes­seur d’an­glais qui rou­lait en Ja­guar.

Pas­sé par la Ma­rine et le ba­teau–école L’Orage, où il exer­ça la douce pro­fes­sion de bi­blio­thé­caire, Jacques de Bascher dé­boule au Flore à 20 ans, en 1971, avec des in­ten­tions conqué­rantes très af­fir­mées. Gilles Du­four le ren­contre chez Jim­my Dou­glas : « Il était très beau, ce n’était pas mon type, mais il faut lui re­con­naître cette qua­li­té … il était

« Il avait l’oeil vert ka­ki, le nez droit, une pe­tite moustache, il sa­vait sur­tout très bien mettre en va­leur ce que le bon dieu lui avait don­né. » DIANE DE BEAU­VAU– CRAON

très beau. » Voi­ci son por­trait phy­sique par Diane de Beau­vau– Craon, sa seule fian­cée of­fi­cielle : « Je ne suis pas ré­pu­tée pour avoir le com­pas dans l’oeil, mais je peux vous af­fir­mer que Jacques n’était pas très grand, en­vi­ron la taille de mon père, 1 m 78, en­fin moins d’un mètre quatre–vingts. Ce n’était pas non plus un beach boy, il était très fin de par­tout, lon­gi­ligne. Il avait l’oeil vert ka­ki, le nez droit, une pe­tite moustache, il sa­vait sur­tout très bien mettre en va­leur ce que le bon dieu lui avait don­né, et il res­sem­blait à une belle et par­faite gra­vure XIXe siècle. »

Diane de Beau­vau, prin­cesse du Saint–Em­pire au crâne ra­sé et aux ta­lons de 15 cm ache­tés dans la bou­tique Er­nest à Pi­galle, est en­core sco­la­ri­sée au Cours Vic­tor Hu­go, et avoue à peine seize ans quand elle ren­contre Jacques de Bascher au Flore. « Il m’a em­me­née dans son char­mant du­plex de la rue du Dragon, dans la der­nière mai­son à gauche avant la rue du Sa­bot quand on vient du bou­le­vard Saint– Ger­main. Je crois que je ne fus pas la seule per­sonne à ve­nir là mais je peux vous dire que nous avons beau­coup ri. C’était très propre, très clean. Ça m’a plu car je suis comme lui, quand on a dé­ci­dé de vivre dans le désordre il faut que les choses soient nettes. »

Il y en eut un qui rit alors moins de ce coup de foudre, ce fut le tout nou­veau pro­tec­teur de Jacques, Karl La­ger­feld, ren­con­tré la même an­née. Gilles Du­four se sou­vient : « Jacques m’avait de­man­dé de lui pré­sen­ter Karl qu’il rê­vait de ren­con­trer et je crois que ça eut lieu à la fin du prin­temps 1972. » Bascher le chouan vê­tu à l’au­tri­chienne suc­cé­da dans l’en­tou­rage du cou­tu­rier al­le­mand à une char­mante clique dont le lea­der s’ap­pe­lait Co­rey Tip­pin. C’était un Amé­ri­cain agi­té qui eut le mal­heur de s’em­bar­quer à Saint–Tro­pez sur le ba­teau d’Hélène Rochas avec la bande en­ne­mie ( les Saint Laurent ) du­rant cet été 72. Des traces té­nues mais fines de ces épi­sodes oubliés se re­trouvent dans la Vie rê­vée de Tha­dée Klos­sows­ki à la date du mar­di 18 juillet.

En dé­pit de leur mé­sen­tente ini­tiale, Karl La­ger­feld et Diane de Beau­vau for­me­ront le couple de fées les plus bien­veillantes à l’égard de Jacques de Bascher puis­qu’ils le sui­vront ca­hin–ca­ha jus­qu’à sa mort à Garches en 1989. En at­ten­dant, il fal­lait que jeu­nesse se passe et celle de ce dé­voyé, dro­gué et dé­chaî­né comme tous les gen­tils gar­çons dé­gui­sés en mau­vais anges fut re­ten­tis­sante, en tout cas vu d’un cer­tain monde. Bon­heur à qui le scan­dale ar­rive, sur­tout en cette pé­riode qui se vou­lait in­fer­nale. Un té­moin de l’époque, qui tient à res­ter ano­nyme, ap­porte la dose de poi­son né­ces­saire à toute belle mau­vaise ré­pu­ta­tion : « Jacques n’avait rien d’ex­tra­or­di­naire, c’était une fa­shion vic­tim, il se pré­ten­dait let­tré mais il fai­sait des fautes d’or­tho­graphe épou­van­tables. »

Un in­dice confir­mant le se­cond vo­let de ces mé­di­sances se trouve dans l’in­vi­ta­tion à une soi­rée dé­sor­mais un peu trop fa­meuse or­ga­ni­sée par Bascher en l’hon­neur de son pro­tec­teur al­le­mand : Mo­ra­toire noir y est or­tho­gra­phié Mo­ra­toire noire, ce qui, à moins d’un jeu de mot qui m’échappe, est fau­tif. Hors cette pe­tite faute, rien d’in­fâme ne se pas­sa dans l’an­cien par­king trans­for­mé par Phi­lippe Starck. L’ama­teur de pun­kettes, de vieilles cui­rettes et de fist–fu­cking ( un mot qui n’est bi­zar­re­ment pas ren­tré dans le La­rousse 2014 à la dif­fé­rence de fit­ness ou de gay ) trou­ve­ra d’in­té­res­sants té­moi­gnages sur le monde de la nuit cir­ca oc­tobre 1977 sur un site in­ter­net consa­cré au pho­to­graphe Phi­lippe Heur­tault.

Les fêtes cuir et co­caïne conti­nue­ront place Saint–Sul­pice dans l’ap­par­te­ment que La­ger­feld, tou­jours ai­mant et pro­tec­teur, a lais­sé à la dis­po­si­tion de la tête brû­lée. Il est si­tué par ha­sard au–des­sus de la bou­tique Saint Laurent Rive Gauche.

D’après les proches, la liai­son avec Yves Saint Laurent, qui a va­lu à Jacques de Bascher l’hon­neur am­bi­gu de re­vivre sous les traits de Louis Gar­rel dans un ré­cent bio­pic, a été très exa­gé­rée. « Une his­toire de trois mois » d’après Gilles Du­four qui se re­prend : « Al­lez, di­sons six. » Entre–temps, Diane de Beau­vau était par­tie à New York. « J’avais dan­sé avec Halston au Mexique chez mon grand–père An­té­nor Pa­tiño et, comme j’avais plus de cu­lot qu’un trou­peau d’élé­phants, j’avais ob­te­nu de tra­vailler pour lui à New York, bien que je ne sache, à 18 ans comme au­jourd’hui, ab­so­lu­ment rien faire. C’est fou le che­min qu’on peut par­cou­rir dans la vie quand on amuse les gens ! » Un axiome qui va comme une cu­lotte de daim à Jacques de Bascher, bien que le pauvre ho­be­reau en souf­frît da­van­tage que sa té­mé­raire amie. C’est à son re­tour de New York, après une es­ca­pade dou­lou­reuse à Tanger, que Diane de Beau­vau se fiance à Jacques ; un des épi­sodes les plus étranges de cette fuite en avant. « Les re­la­tions entre Karl et Jacques avaient évo­lué et Karl, qui me trou­vait dé­sor­mais sym­pa­thique, vou­lut faire plai­sir à Jacques car il était très at­ten­tif à son bon­heur, bref il a or­ga­ni­sé un dé­li­cieux dî­ner de fian­çailles à Rome sur la ter­rasse du Hass­ler. Il y avait une troupe d’amis dont An­drée Put­man et Hel­mut Ber­ger. Le len­de­main, nous avons des­cen­du les marches de la piaz­za di Spa­gna et nous nous sommes ren­dus via Con­dot­ti dans une ra­vis­sante cha­pelle où nos fian­çailles ont été bé­nies par un car­di­nal. » Au re­tour, les choses se gâtent. « Entre nous, ça val­sait, on al­lait à toute al­lure. Ce gar­çon qui ai­mait les gar­çons ne sup­por­tait pas mes re­la­tions hors fian­çailles. Il était très ja­loux. » Diane rend la bague, « au de­meu­rant la plus belle bague que je n’aie ja­mais pos­sé­dée. »

Les an­nées 1980 ver­ront une ma­la­die à la mode à l’époque s’em­pa­rer de Jacques de Bascher. Ali­cia Drake dé­taille cette pé­riode avec com­plai­sance, la chute fait par­tie du mythe des mau­vais anges. Il y a dans Beau­ti­ful People des anec­dotes à Mo­na­co, dans l’ap­par­te­ment meu­blé en Mem­phis de La­ger­feld, qui sentent la fin de fête as­sez triste. C’est beau comme du Drieu chez Stéphanie de Mo­na­co. Diane de Beau­vau– Craon et Karl La­ger­feld veille­ront Jacques jus­qu’à sa fin à l’hô­pi­tal. Une fin pas très dif­fé­rente des autres gar­çons morts du si­da comme lui. Même si, à la dif­fé­rence de Map­ple­thorpe, autre amour noir de cette Diane chas­se­resse, il n’a au­cun triomphe, si­non d’avoir vé­cu la vie qu’il vou­lait avoir alors qu’il était jeune homme, une ga­geure pour le che­va­lier à la triste fi­gure qu’on aper­çoit sur une pho­to de Roxanne Lo­wit.

Il di­ra or­gueilleu­se­ment à son frère : « Je vais sans doute mou­rir jeune mais ne sois pas triste parce que même si tu vi­vais jus­qu’à cent ans, tu ne vi­vrais pas la moi­tié de ce que j’ai vé­cu. » En pas­sant la rue du Dragon ou de­vant l’église Saint–Sul­pice, le flâ­neur doit avoir une pen­sée pour Jacques de Bascher qui, lui au moins, n’au­ra ja­mais de plaque à son nom.

VH

Jacques de Bascher

avait le goût des nuits exal­tées.

Par­mi les plus mé­mo­rables, la fête « Mo­ra­toire Noire » qu’il or­ga­ni­sa ( en haut ) au mi­tan des

an­nées 1970. Diane de Beau­vau– Craon ( ci– des­sous ),

sa seule fian­cée of­fi­cielle, se sou­vient : « Il res­sem­blait à

une belle et par­faite gra­vure du

XIXe siècle. »

Yves Saint Laurent

a été fou­droyé par le ma­gné­tisme

de Bascher ( à gauche ). Une au­ra

qu’a sai­sie le pho­to­graphe Ch­ris von Wan­gen­heim dans un Vogue de 1973 pour une sé­rie hom­mage à Mar­lene Die­trich in­ti­tu­lée « La femme et le pantin » ( ci– des­sous ).

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.