SHOW EF­FROI

Nuit et po­lar : le duo va de soi, l’at­mo­sphère de l’une pro­cu­rant à l’autre mys­tère et fris­sons, le sus­pens du genre écour­tant le som­meil du lec­teur. Échan­tillon mon­dia­liste de ro­mans noirs.

VOGUE Hommes International - - SOMMAIRE - Par SA­BRI­NA CHAM­PE­NOIS Pho­to­graphe JUER­GEN TEL­LER

Quatre au­teurs de po­lars à dé­vo­rer.

L’ÉNER­GIE VI­TALE DU GA­BO­NAIS JA­NIS OT­SIE­MI ( Éd. Ji­gal )

—Le Li­bre­ville ( ca­pi­tale du Ga­bon ) où Ja­nis Ot­sie­mi, 38 ans, im­plante tous ses po­lars, est bien les­té. Né­po­tisme, croyances an­té­di­lu­viennes, frac­ture so­ciale béante et in­jus­ti­fiable dans un pays bien do­té en ma­tières pre­mières, débrouillardise– com­bines à tous les étages, si­da … À l’in­verse, quelle fraî­cheur, quelle vi­ta­li­té lan­ga­gière, de la part d’Ot­sie­mi. Pro­verbes ( type « La bouche qui mange ne parle pas », titre d’un de ses ro­mans ), ex­pres­sions lo­cales ( « week– en­der », « deuxièmes bu­reaux » pour les femmes en­tre­te­nues par des hommes ma­riés, « plat La­coste » pour une re­cette à base de cro­co­dile ), pi­mentent le ré­cit, lui donnent un tour poé­ti­co–ba­roque en rup­ture avec une dé­non­cia­tion très fron­tale du sys­tème en cours. Le der­nier pa­ru, Le Chas­seur de lu­cioles, a pour pitch des meurtres de pros­ti­tuées. « La ru­meur qu’un fou fu­rieux tuait des femmes dans des mo­tels pour pré­le­ver leurs clitoris et en faire des fé­tiches au pro­fit d’hommes po­li­tiques par­cou­rut la ville comme une traî­née de poudre. » Ça nous vaut une im­mer­sion dans le Li­bre­ville in­ter­lope, chaud au propre comme au fi­gu­ré. Avec, au bout du compte, le constat d’une éner­gie com­mune qui ré­siste éton­nam­ment à la poisse.

RO­GER SMITH DÉ­CAPE L’AFRIQUE

DU SUD ( Éd. Cal­mann – Lé­vy )

Blanc né à Johannesbourg et dé­sor­mais ins­tal­lé au Cap, éga­le­ment réa­li­sa­teur et pro­duc­teur, Ro­ger Smith a d’abord oeu­vré dans le do­cu­men­taire fil­mé. Ses livres s’en res­sentent, ex­trê­me­ment vi­suels et ryth­més. Sa­chant qu’ils sont tous em­preints d’une vio­lence folle, phy­sique comme mo­rale : l’Afrique du sud contem­po­raine qui en émerge est un chau­dron à né­vroses, so­cié­té post–apar­theid tou­jours ir­ri­guée par le ra­cisme, cor­rom­pue, dé­gé­né­rée … Pre­nez, sa der­nière li­vrai­son en date, Le Piège

de Ver­non. Dans une ban­lieue chic et blanche du Cap, une ga­mine se noie avec ses pa­rents à proxi­mi­té : père stone, mère en train de co­pu­ler avec son amant dans la cuisine. Un homme ( black ) au­rait pu in­ter­ve­nir, Ver­non, ex–flic. Mais Ver­non est vé­né­neux, pour­ri. Ver­non va plu­tôt ap­puyer sur la tête du couple qui sombre, avec l’aide de la belle Dawn, ex–jun­kie, mère cé­li­ba­taire go–go dan­cer ( d’où scènes de nuit suin­tantes, avec Afri­ka­ners en rut ). Pous­sées d’adré­na­line et sen­sa­tion d’op­pres­sion ga­ran­tie.

JOHN BUR­DETT, DRÔLE D’AN­GLAIS

À BANG­KOK ( Presses de la Ci­té )

Ci­toyen bri­tan­nique mais ins­tal­lé à Bang­kok de­puis 1996 ( il a aus­si une mai­son en France, près de Ca­hors ), cet an­cien avo­cat en droit des af­faires a pour hé­ros un ins­pec­teur qui connaît les bas–fonds thaï­lan­dais comme sa poche et pour cause : la mère de Son­chaï Jit­plee­cheep tient un bar à putes, elle a elle–même dis­trait des fa­rangs ( Oc­ci­den­taux ) avant de prendre ses res­pon­sa­bi­li­tés. Son­chaï n’a pas connu son père, un GI afro–amé­ri­cain. Tout ça ( prostitution, drogues, tra­fic d’or­ganes … ) pour­rait don­ner du po­lar bien glauque, sor­dide, clas­sique en somme, sa­chant que Son­chaï Jit­plee­cheep est en poste dans le Dis­trict 8, le plus ten­du de la ca­pi­tale. Mais Bur­dett pos­sède l’arme fa­tale : l’hu­mour, qu’il ma­nie avec une dex­té­ri­té zen, idéa­le­ment sar­cas­tique, pour­quoi pas sur­réa­liste. On sa­voure no­tam­ment les in­ter­ro­ga­tions exis­ten­tielles de Son­chaï sur la vie–la mort–le bien–le mal, sou­vent sti­mu­lées par la fu­mette ( Son­chaï s’adresse ré­gu­liè­re­ment au lec­teur, lui dit par exemple : « Per­mets–moi de te re­com­man­der l’humble beuh, pour fa­vo­ri­ser la mé­di­ta­tion, mais aus­si les en­quêtes po­li­cières. Elle n’est pas ef­fi­cace pour les dé­tails, mais pro­cure une vue d’en­semble fan­tas­tique. » ) Men­tion spé­ciale à deux de ses col­lègues, son chef, le co­lo­nel Vi­korn, et son ad­joint Lek. Le pre­mier, qui se prend pour Don Cor­leone mais se com­porte fa­çon Louis de Fu­nès, est l’un des plus gros ma­fieux de la ré­gion. Le se­cond est un trans gra­cile mais ul­tra­fiable. Du po­lar exo­tique et phi­lo­so­phique.

NESBØ, MAÎTRE D’OS­LO ( Éd. Gal­li­mard / Sé­rie noire )

Ah la Nor­vège, ce mi­racle so­cio­dé­mo­crate, cet État pro­vi­dence em­blé­ma­tique des pays scan­di­naves, éden co­sy et égalitariste boos­té par d’abon­dantes ré­serves pé­tro­lières, fa­meux « or noir » … En 2011, la tue­rie d’Utoya ac­com­plie par l’ex­tré­miste An­ders Beh­ring Brei­vik a dé­fi­ni­ti­ve­ment écor­né cette image d’Épi­nal, claire, lu­mi­neuse. De­puis un cer­tain temps dé­jà, ce cô­té obs­cur de la force, les failles du « mi­racle » font les beaux jours du po­lar nor­dique, du Sué­dois Stieg Lars­son ( Millé­nium ) à l’Is­lan­dais Ar­nal­dur In­dri­da­son ( La Ci­té des jarres ). En Nor­vège, la cou­ronne re­vient à Jo Nesbø, an­cien jour­na­liste éco­no­mique et star pop ( au sein du groupe Di Derre ). Au gré des en­quêtes et des er­rances de son ins­pec­teur Har­ry, al­coo­lique, aso­cial, mais per­for­mant, c’est un Os­lo dou­teux et dan­ge­reux qui émerge, pas au clair avec son his­toire ( Nesbø évo­quait les mou­ve­ments d’ex­trême droite avant Utoya ) et do­mi­né par la course au fric. Un terrain idéal pour les tra­fics de toutes sortes, dont la dope, de­puis les an­nées 1970. Elle porte dans ses deux der­niers ro­mans un nom char­mant, bu­co­lique : Fio­line. « Une nouvelle drogue de syn­thèse. Elle af­fecte moins l’am­pli­tude res­pi­ra­toire que l’hé­roïne, donc même si elle dé­truit des vies, les over­doses sont moins nom­breuses. Ex­trê­me­ment ad­dic­tive. Tous ceux qui es­saient y re­viennent. » La ma­fia russe, connue pour ses char­mantes mé­thodes, tient les rênes du mar­ché, en inonde Os­lo, no­tam­ment by night. Mais la po­lice lo­cale trempe aus­si de­dans. Ça vaut à l’un de ses res­pon­sables une fin digne du Si­lence des agneaux.

VH

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