“ter­rien terre à terre”. »

VOGUE Hommes International - - DUEL - Il n’en est pas moins très confor­miste. C’est son cô­té

Vous n’avez ja­mais connu la ten­ta­tion du ver­tige, de l’al­cool, des drogues, des ren­contres d’après mi­nuit ? J’au­rais pu. J’au­rais dû même puisque j’ai une per­son­naIA li­té plu­tôt ex­trême, tou­jours prête à gi­cler le cadre. Mais j’avais un frère qui a vé­cu sa jeu­nesse la nuit et qui était un peu mon ob­ses­sion déses­pé­rée. Il n’avait que deux ans de moins que moi, mais j’étais tou­jours in­quiète de ce qui pou­vait lui ar­ri­ver. Et il lui ar­ri­vait tou­jours quelque chose évi­dem­ment. Il est tom­bé dans la nuit et ses ver­tiges, l’al­cool, la drogue, une forme de fo­lie … Et pour­tant, il ap­pa­rais­sait in­des­truc­tible, une force de la na­ture consti­tuée pour to­lé­rer des choses in­to­lé­rables. J’étais très sou­cieuse de ce frère, mon double. J’étais comme une Emi­ly Brontë qui cher­chait son Bran­well la nuit et le ré­cu­pé­rait au petit ma­tin. De fait, j’étais plu­tôt du cô­té des gens de garde, de ceux qui doivent te­nir le coup quand il faut in­ter­ve­nir, agir. Style ur­gen­tiste. Je ne me suis pas ac­cor­dé le luxe de cher­cher à me perdre. Et d’ailleurs, si je l’avais fait, je ne se­rais plus de ce monde. J’ai su très vite — un som­ni­fère me fait dor­mir deux se­maines — que mon or­ga­nisme n’était pas fait pour ça. Je suis spas­mo­phile, hy­per­fra­gile, hy­per­sen­sible, j’étais su­jette à des chutes de ma­gné­sium et je lut­tais contre ces sen­sa­tions de ver­tige, de flot­te­ment in­té­rieur qui me dé­con­nec­taient de la réa­li­té. Être cou­pée de la réa­li­té me donne l’im­pres­sion de cre­ver, c’est une ter­reur chez moi. Avant de dé­cou­vrir la mé­de­cine de terrain, ces symp­tômes que je res­sen­tais alors que j’étais sobre de tout ont tué toute en­vie d’ac­cen­tuer le phé­no­mène. Je peux être tou­chée au coeur par les oi­seaux de nuit. Les sen­tir, les com­prendre. Mais je pré­fère les ai­der, rê­ver à eux. Ce n’est pas pour moi.

Vous pres­sen­tiez que votre frère al­lait mou­rir jeune ? VH

VH Je vou­drais évo­quer un mo­ment insolite. Vous avez pas­sé une nuit in­ou­bliable avec Gé­rard De­par­dieu sur le tour­nage de « Sous le so­leil de Sa­tan » afin de le convaincre d’ac­cep­ter le rôle de Ro­din dans le « Ca­mille Clau­del » que vous mon­tiez avec le réa­li­sa­teur Bru­no Nuyt­ten. Ah oui, pour se pas­ser la nuit, ça se pas­sait la nuit. IA Ah la vache, il a vou­lu me mettre à l’épreuve ! Je l’ai re­trou­vé dans une au­berge angoissante, dans mon sou­ve­nir une sorte de coupe–gorge. Le par­quet cra­quait. Il était as­sis sur des caisses de grands vins, des bou­gies éclai­raient l’obs­cu­ri­té de sa chambre. Puis il m’a traî­née dans les ma­ré­cages, il y avait de la brume. Il n’ar­rê­tait pas de me dire : « T’as peur, hein ? T’as peur ? Tu le sens le fan­tôme de George Sand ? » C’était dingue. Je lui ai ex­pli­qué que j’avais be­soin de Ca­mille Clau­del et qu’elle avait be­soin de moi. Qu’il fal­lait qu’on se per­cute psy­chi­que­ment, mé­ta­phy­si­que­ment, spi­ri­tuel­le­ment, phy­si­que­ment même pour que quelque chose se tra­duise d’un cri de l’ar­tiste quand un ar­tiste est me­na­cé. Et un vé­ri­table ar­tiste est tou­jours po­ten­tiel­le­ment me­na­cé. C’est une condi­tion d’état, d’être, et ça fait par­tie de sa grâce. C’était de­ve­nu es­sen­tiel pour moi. Elle al­lait me sau­ver la vie et j’al­lais sau­ver la sienne, en tout cas, la né­ces­si­té du sou­ve­nir de son exis­tence. J’ai ra­con­té tout ça à Gé­rard. C’était ab­so­lu­ment mer­veilleux, ça va­lait le coup de s’aven­tu­rer pour le convaincre.

En quoi vous sen­tiez– vous me­na­cée ? VH

C’était au mo­ment de la ru­meur, du dé­but de l’épi­déIA mie du si­da. La cruau­té des bien por­tants me di­sait ma­lade et me pré­di­sait morte avant la fin du tour­nage. Ce qui pous­sait cer­tains à craindre de s’as­so­cier au projet. Gé­rard avait dû se dire qu’il al­lait s’em­bour­ber dans un bin’s pas pos­sible. Gé­rard peut faire preuve d’une ori­gi­na­li­té sub­ver­sive, il n’en est pas moins très confor­miste. C’est son cô­té « ter­rien terre à terre ». Il faut que ça en vaille la peine. Je l’ap­pelle « l’ami in­fi­dèle ». C’est–à– dire qu’il est là mais que s’il y a un truc qui l’em­pêche d’être là, il ne se for­ce­ra pas à être là. Je pense qu’il a dû se dire qu’il ne vou­lait pas de pro­blèmes ( rires ). Sur le tour­nage, il a été in­croyable dans sa ma­nière de res­pec­ter la car­rure de son per­son­nage, de ne ja­mais l’em­me­ner ailleurs, pour son plai­sir de pro­vo­quer. Bru­no Nuyt­ten et moi sommes des rebelles, Gé­rard le sen­tait, du coup il n’a pas eu à jouer le dé­lin­quant, le re­né­gat. C’était com­pli­qué pour Bru­no et moi de faire ce mé­tier. On n’était pas en place dans le sys­tème. Il y a un truc qui ne col­lait pas, qui grat­tait sur la peau.

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