Je ne pour­rai pas m’ar­rê­ter

VOGUE Hommes International - - DUEL - « Je dis tou­jours que

Est– ce l’une des rai­sons, se­lon vous, pour la­quelle Bru­no Nuyt­ten a ar­rê­té de tour­ner ? Entre autres … Pour moi, c’est un drame af­freux dont IA je ne me re­met­trai ja­mais … J’adore les met­teurs en scène qui font tour­ner les femmes qu’ils aiment ou ont ai­mées. Jus­qu’à ce que mort s’en suive. Ça me bou­le­verse. J’ai dé­cou­vert ça très jeune en voyant les films de Cas­sa­vetes avec Ge­na Row­lands, de Ros­sel­li­ni avec In­grid Berg­man … C’était mon rêve. C’est pour ça que je ne m’en re­met­trai ja­mais.

Vous avez le sou­ve­nir d’autres nuits in­so­lites comme celle–là ?là ? VH

Dans le désordre et spon­ta­né­ment. J’étais à l’hô­tel IA George V, c’était juste après la mort ac­ci­den­telle de Na­ta­sha Ri­chard­son, la femme de Liam Nee­son. Lui était à Pa­ris pour la sor­tie d’un film. Je le connais­sais de l’époque où je par­ta­geais la vie de Da­niel Day–Le­wis. J’ai vu quel­qu’un d’in­croya­ble­ment seul phy­si­que­ment. On s’était per­dus de vue et on s’est re­con­nus. On s’est as­sis tous les deux dans la ga­le­rie, on a pas­sé des heures à par­ler jus­qu’à ce que les as­pi­ra­teurs nous sortent de notre bulle. C’était comme tra­ver­ser nos vies qui n’étaient pas de­ve­nues ce qu’on pen­sait qu’elles se­raient … Je me sou­viens aus­si d’une autre nuit pas­sée à at­tendre un homme que j’ai­mais. C’était mon an­ni­ver­saire, il est ve­nu puis aus­si­tôt re­par­ti. Et pour­tant, je suis res­tée as­sise là, seule dans les jar­dins du Ritz, en es­pé­rant qu’il re­vienne jus­qu’au petit jour. La nuit blanche gagne tou­jours mais la noire laisse des traces …

On vous as­so­cie sou­vent à l’éclipse. À une mé­ca­nique de dis­pa­riVH tion / ré­ap­pa­ri­tion. D’ailleurs, c’est frap­pant de voir dans la plu­part des ar­ticles qui vous ont été consa­crés la ré­cur­rence de vos pré­ten­dus ré­ten­dus re­tours. Ça vous ins­pire quoi ? Ça me plombe pour vous dire la vé­ri­té. On en a fait IA une es­pèce de concept fabriqué, une pos­ture qui n’est pas la mienne. Je crois que je ne suis ab­so­lu­ment pas cons­ciente du temps. Et j’es­père que ça ne va pas fi­nir en ca­tas­trophe ( rires ). J’ai été à la fois in­sou­ciante et trop sou­cieuse de la réa­li­té de l’exis­tence. Elle m’a em­bar­quée. J’ai don­né la prio­ri­té à ma vie pri­vée, j’ai veillé sur les miens, je me suis oc­cu­pée de mes pa­rents, des gens qui al­laient mal au­tour de moi, de mes en­fants, et en­core, je me de­mande si je l’ai bien fait. Quand j’en­tends des co­mé­diennes dire « mes en­fants sont mer­veilleux, très équi­li­brés et je tourne trois films par se­maine », je me de­mande ce que je suis moi. Une ra­tée de l’exis­tence d’ac­trice ( rires ) ? Je pense réel­le­ment que pour faire ce mé­tier avec l’am­bi­tion qu’il exige, sans re­non­ce­ment, avoir des en­fants est une op­tion à risque. Les ac­trices hol­ly­woo­diennes d’an­tan le sa­vaient. Et nous, on fait sem­blant de ne pas sa­voir. Pour ré­pondre fron­ta­le­ment à votre ques­tion, je sens que je n’ai pas fait tous les choix que j’au­rais dû faire, je n’ai pas ren­con­tré toutes les per­sonnes que je de­vais ren­con­trer. Tout ce qui s’est pas­sé au­tour de moi de­puis que j’ai com­men­cé m’a gâ­ché la vie. Je me suis ca­chée. Je me suis re­pliée sur moi. Mais en me pro­té­geant je me suis sa­cri­fiée aus­si. Je me suis alié­née à une forme de dis­pa­ri­tion comme vous dites qui était la seule source de re­vi­ta­li­sa­tion de mon être pour pou­voir ap­pa­raître à nou­veau. Il faut que l’al­go­rithme change, je sais ( rires ) …

VH J’ima­gine qu’à vos dé­buts, vous n’an­ti­ci­piez pas cette tra­jec­toire … C’est mar­rant, à vingt ans, je pen­sais vrai­ment que j’al­lais IA tra­vailler comme une dingue, car­bu­rer, tour­ner tous les films les plus mar­quants du monde bien en­ten­du, et qu’après j’ar­rê­te­rais pour écrire et faire des en­fants. En fait, ma vie s’est dé­rou­lée com­plè­te­ment à l’en­vers. Et je dis tou­jours que je ne pour­rai pas m’ar­rê­ter tant que je ne se­rai pas sa­tis­faite d’avoir per­du ma vie à faire ce mé­tier à la con. Il faut donc que les dix pro­chaines an­nées, je fasse des choses qui me per­mettent de me dire que même si je n’ai plus vingt–cinq ans à l’écran, ce que j’ap­porte au fé­mi­nin a de l’al­lure, de la va­leur de l’im­por­tance. J’ai l’im­pres­sion d’avoir dor­mi pen­dant je ne sais com­bien d’an­nées, que je me ré­veille et que c’est la guerre. Il faut des ma­noeuvres de stra­tège au­jourd’hui et cer­taines ac­trices se prêtent au jeu parce qu’elles sont im­pec­ca­ble­ment en­tou­rées pour les main­te­nir im­pec­ca­ble­ment sta­bi­li­sées, ce qui n’a ja­mais été mon cas. Quand je vois ce qu’a en­tre­pris Ju­lianne Moore, je suis ad­mi­ra­tive. Elle est par­ve­nue à désac­ti­ver tous les mo­teurs de des­truc­tion ma­jeurs dont elle était, tout au­tant que les autres, la cible. Est–ce un pro­blème si je n’en suis pas ca­pable ? En vous par­lant, vous v voyez, je vous dis tout est per­du, rien n’est per­du ( rires ) …

Que tout est per­du ? VH

Puisque vous avez IA l’in­tel­li­gence de m’em­me­ner vers du concret, je vais al­ler vers du concret. L’autre soir, je suis al­lée voir Lu­crèce Bor­gia à la Co­mé­die–Fran­çaise. Vous y êtes al­lé ? Je vous en sup­plie, je vous en sup­plie … C’est l’un des plus grands chocs es­thé­tiques de ma vie. Guillaume Gal­lienne et Éric Ruf, qui signe la dra­ma­tur­gie de la pièce, ont fait un tra­vail in­ouï. J’étais si­dé­rée et in­té­rieu­re­ment, je hur­lais d’émo­tion. Ce que j’ai vu, ce que j’ai en­ten­du ce soir–là, cor­res­pon­dait à la rai­son es­sen­tielle de mon vou­loir de­ve­nir ac­trice. Et là, je me suis dit que je ne fai­sais plus du tout ce mé­tier. J’étais déses­pé­rée. J’avais si peu sou­vent re­mis les pieds à la Co­mé­die–Fran­çaise de­puis que je l’avais quit­tée tant j’avais peur de souf­frir. Après la re­pré­sen­ta­tion, j’ai re­trou­vé les co­mé­diens sur la place et je me suis sur­prise à pleu­rer en leur par­lant. Je me suis en­ten­due leur dire : « Je vous admire tant ce soir et je ne sup­porte plus de ne pas faire ce que je de­vrais être en train de faire. » Dans la nuit, je me suis dit qu’il fal­lait que j’aie le cou­rage de me de­man­der ce que mon dé­sir est de­ve­nu, ce que je veux que ça de­vienne, si je veux que ça de­vienne … Quand je vous confesse ça, je me dis que vous com­pre­nez ce que je ra­conte mais sou­vent je parle à des amis qui me disent avec la pe­tite tape fa­tale sur l’épaule : « Mais en­fin de quoi tu parles ? Tu ne te rends pas compte de tout ce que tu as fait, de ta car­rière ? » Et alors là, j’ai juste en­vie de foutre mes deux mains sur mes oreilles et de crier « as­sez ! ». Il ne s’agit tel­le­ment pas de ça.

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