LUI, GAR­REL

VOGUE Hommes International - - LUI, GARREL - Pho­to­graphe MA­RIO SOR­REN­TI Réa­li­sa­tion ANAS­TA­SIA BAR­BIE­RI

L’ac­teur ma­gné­tique et aryth­mique, éblouis­sant dans

Saint Laurent de Ber­trand Bo­nel­lo, ac­tua­lise à lui seul

l’image du sé­duc­teur fran­çais.

Brun in­tense, ra­cé, fa­rouche et sen­ti­men­tal

à la fois, cé­ré­bral et sen­suel,

sten­dha­lien et pop.

Pro­pos re­cueillis par SA­BRI­NA CHAM­PE­NOIS

—Il ar­rive avec une bonne de­mi–heure de re­tard. On le re­père de loin, à sa ti­gnasse brune. Il est en train de té­lé­pho­ner, on vient lui ta­po­ter sur l’épaule his­toire de l’in­for­mer de notre exis­tence qu’il a ma­ni­fes­te­ment ou­bliée. Louis Gar­rel hoche la tête, dit « je vous re­joins ». Mais là, si­dé­ra­tion : il re­part de plus belle dans sa conver­sa­tion. Et c’est par­ti pour une sorte de danse de Saint– Guy : sur le bou­le­vard face au jar­din du Luxem­bourg, de­vant le ca­fé qu’il a choi­si et près du­quel il ha­bite et a gran­di ( ly­céen à Fé­ne­lon, entre autres ), le voi­là qui marche de long en large, tour­ni­cote au­tour des voi­tures ga­rées, d’un arbre, joint le geste à la pa­role à l’évi­dence ani­mée, four­rage dans ses che­veux d’une main éner­vée … On se croi­rait dans un Truf­faut, Louis Gar­rel a de fait Jean–Pierre Léaud pour par­rain, c’est bien jo­li tout ça, mais notre bal­le­rine sait–elle seu­le­ment que le monde conti­nue à tour­ner, et qu’on n’a pas for­cé­ment la vie de­vant soi pour en­fin l’en­tendre ? La piste de la jo­lie tête à claques, de l’en­fant gâ­té par la beau­té et le suc­cès, nous tend les bras.

L’op­tion est rac­cord avec le rôle qui nous l’amène : Louis Gar­rel est fan­tas­tique dans Saint Laurent de Ber­trand Bo­nel­lo, où il joue avec une las­ci­vi­té élec­trique le dan­dy Jacques de Bascher, fi­gure des nuits pa­ri­siennes des an­nées 1970, qui fut l’amant du cou­tu­rier in­can­des­cent. Ce­lui de Karl La­ger­feld aus­si, dit– on, quoique l’in­té­res­sé dé­mente. Le Kai­ser de Cha­nel en donne en tout cas une des­crip­tion ( dans une in­ter­view à Elle en 2008 ) qui colle ab­so­lu­ment au Bascher de Gar­rel : « Jacques de Bascher jeune, c’était le diable fait homme avec une tête de Gar­bo.

LUI, GAR­REL

Il avait un chic ab­so­lu. Il s’ha­billait comme per­sonne, avant tout le monde. ( … ) Il était aus­si im­pos­sible, odieux. Il était par­fait. » Im­pos­sible, odieux, par­fait fa­çon créa­ture can­ni­bale–Han­ni­bal der­rière la­quelle rien ne re­pousse : Louis Gar­rel pour­rait avoir ce pro­fil–là, fort de sa li­gnée ar­ty chic ( fils du ci­néaste Phi­lippe Gar­rel et de l’ac­trice–réa­li­sa­trice Bri­gitte Sy, petit– fils de l’ac­teur Mau­rice Gar­rel ), ra­ti­fiée par le Conser­va­toire, et d’une fil­mo­gra­phie dont il émerge en jeune pre­mier très ger­ma­no­pra­tin, ro­ma­nesque quoi­qu’il ar­rive, let­tré, fié­vreux, em­pha­tique, tout à lui–même, fas­ci­nant et exas­pé­rant à la fois.

Jo­lie tête, Louis Gar­rel l’est sans conteste. De fa­çon par­ti­cu­lière qui plus est, ça am­pli­fie l’ef­fet. Pas mi­gnon dé­li­ca­te­ment des­si­né. Nez fort, droit, à la grecque. Re­gard noir–noir chan­geant, tour à tour ve­lou­té, per­çant et opaque, en le croi­sant on pense par­fois à An­na Ma­gna­ni. Lèvres fines à sou­rire en coin. Et, donc, ce fa­meux amas de boucles noires qui achève le ta­bleau french lo­ver mais fa­çon désor­don­née, cu­biste di­sons. Ch­ris­tophe Ho­no­ré qui l’en­rôle ré­gu­liè­re­ment de­puis dix ans ( Ma mère, Dans Pa­ris, Les Chan­sons d’amour, La Belle Per­sonne, Non ma fille tu n’iras pas dan­ser, Les Bien–Aimés ), en tire pour nous une car­to­gra­phie : « C’est un An­glais mé­di­ter­ra­néen, mé­lange bi­zarre d’iro­nie et de sen­sua­li­té. Pour al­ler avec son es­prit, il de­vrait être sec et roux, mais non : il est courbe et brun. Il y a une ano­ma­lie qui traîne, comme chez tous les ac­teurs in­té­res­sants. » Ce phy­sique, Gar­rel n’en joue pas à la ville, du moins pas en mé­tro­sexuel ou hips­ter ac­com­pli. Ce jour–là : che­mise grise sous veste ma­rine, pan­ta­lon de toile, es­pa­drilles. Sil­houette passe–par­tout de sillon­neur de Pa­ris à vé­lo qui a vo­té Verts aux der­nières eu­ro­péennes, bien plus que celle d’égé­rie du par­fum Uo­mo de Va­len­ti­no. Hor­mis sa soeur ca­dette et ac­trice Es­ther Gar­rel qui, l’aper­ce­vant, vient l’em­bras­ser, per­sonne ne semble re­mar­quer un des ac­teurs fran­çais les plus en vue du mo­ment. Comme quoi, Louis Gar­rel sait aus­si s’ef­fa­cer, se fondre dans la masse.

un an­xieux qui os­cille entre doutes

et dé­me­sure.

Et tête à claques ? Non. S’il ar­rive ( « très sou­vent ! » ) en re­tard, Louis Gar­rel est en­suite par­fai­te­ment pré­sent, en rien dé­sin­volte, il en ou­blie son eau ga­zeuse, en met en pé­ril son ren­dez–vous sui­vant. On lui voyait un po­ten­tiel ar­ro­gant, ma­ta­more à phrases dé­fi­ni­tives. L’amou­reux du théâtre et de l’opé­ra, de la dé­me­sure qui peut y être convo­quée, sug­gère les choses plus qu’il ne les as­sène. D’une fa­çon al­lu­sive poé­ti­sante qui ne donne pas en­vie d’éclair­cis­se­ment. « L’ami­tié, ça peut être très beau à ob­ser­ver chez les autres, peut–être moins la ca­ma­ra­de­rie. » Ou en­core, pour ca­rac­té­ri­ser l’au­ra de Jacques de Bascher: « Tu sais, les gens qui nous ac­crochent et qu’on n’ar­rive ja­mais à avoir. » Oui, on sait. Comme Ber­trand Bo­nel­lo le di­ra très jus­te­ment : « C’est vrai, Louis a un cô­té théâ­tral, à la fois à l’écoute et très dans sa tête, par­ti dans l’es­pace. Et comme il aime beau­coup les mots et s’amuse avec, ça lui donne un cô­té lit­té­raire. Mais c’est na­tu­rel, spon­ta­né. » Il y a même un cô­té ga­min, mi­not–moi­neau, pos­si­ble­ment at­ten­dris­sant, chez Louis G., si peu snob alors qu’il pour­rait y avoir quelque chose de spé­cieux dans « J’adore Pa­ris, sur­tout la nuit, sur­tout les en­droits dé­serts comme la place Jeanne d’Arc dans le trei­zième ar­ron­dis­se­ment ». Il peut par exemple se ré­jouir : « Pour Jacques de Bascher, Ber­trand m’a mon­tré une pho­to d’ar­chive, et il y avait aus­si ce por­trait de Da­vid Ho­ck­ney qui le re­pré­sen­tait. Sur les deux, il porte une moustache, alors je m’en suis lais­sé pous­ser une, c’était ri­go­lo. » Ou concé­der tout net sa fai­blesse : « Si je me sens adulte à 31 ans ? Adulte c’est la sé­ré­ni­té ? … Je suis an­xieux … De beau­coup de choses … Quand je re­garde Har­ry dans tous ses états ( de et avec Woo­dy Al­len, ndlr ), je suis très ad­mi­ra­tif. C’est comme si le per­son­nage d’Al­len était le type le plus an­gois­sé du monde et, comme par ma­gie, on se com­pare et on se dit : “Non, en fait ça va, je suis dans la norme.” Avant de me lan­cer dans une chose, je suis un peu chiant, je n’ar­rête pas d’hé­si­ter. Et plus ça va, plus je de­viens ob­ses­sion­nel, quelle fa­tigue … » Ch­ris­tophe Ho­no­ré : « C’est un ac­teur qui se mé­fie de tout. Il a be­soin d’une très grande confiance pour dé­ployer son jeu. Si­non il se ferme. Ce n’est pas un ha­sard s’il a tour­né sou­vent avec les mêmes per­sonnes. Et c’est tant mieux pour nous, son père, Va­le­ria ( Bru­ni Te­des­chi, ex– com­pagne de Louis Gar­rel, ndlr ), moi … On n’a pas très en­vie de le par­ta­ger ! Je pense que le dé­sir de jouer est fra­gile chez lui, j’ai tou­jours peur qu’il re­nonce quand je le vois par­tir sur des pla­teaux avec de nou­veaux met­teurs en scène. » Une in­tran­quilli­té qu’en­té­rine Bo­nel­lo tout en la tem­pé­rant : « S’il hé­site beau­coup avant, une fois sur le plateau, Louis n’a plus au­cune hé­si­ta­tion, il ac­cepte l’aban­don, il n’a pas peur de se plan­ter, et ça, c’est to­ta­le­ment for­mi­dable. Et il vaut évi­dem­ment mieux que le mou­ve­ment se fasse dans ce sens que l’in­verse. » C’est aus­si que l’en­jeu est ( dé­me­su­ré­ment ? ) grand aux yeux de Louis Gar­rel : « Mon grand–père di­sait : “Il n’y a pas de per­son­nage, ça n’existe pas.” » En clair : on va en scène tel qu’on est, c’est le per­son­nage qu’on est qu’on donne à voir. Ver­tige ga­ran­ti …

Ces temps–ci, Louis Gar­rel pré­pare son se­cond long– mé­trage en tant que réa­li­sa­teur, Les Deux Amis, qu’il co­écrit avec Ch­ris­tophe Ho­no­ré. Il s’en tor­tille sur sa chaise, n’en dit rien ( « Je n’en parle presque ja­mais » ), comme té­ta­ni­sé par l’en­jeu ou peut–être la su­per­sti­tion, les an­xieux se croient sou­vent à la mer­ci de di­vi­ni­tés in­dis­tinctes qu’il ne faut sur­tout pas dé­fier. L’ac­com­pli Ho­no­ré se­rait–il une bé­quille ? Le tra­vail à quatre mains dé­leste–t–il Louis Gar­rel de ses doutes ? Ch­ris­tophe Ho­no­ré : « Ça n’existe pas les quatre mains. Seuls comptent les yeux de Louis. Ce se­ra son film. Moi je l’ai juste ai­dé un peu à mettre en mots des idées au­tour des­quelles il tourne. Fi­na­le­ment ces deux an­nées où on s’est vus pour l’écri­ture de son film, c’est comme si je lui avais fait jouer un rôle qui n’au­ra ja­mais de traces sur un écran, qui n’exis­te­ra que pour nous deux. »

« C’est un An­glais mé­di­ter­ra­néen, mé­lange bi­zarre d’iro­nie et de sen­sua­li­té. Il y a une ano­ma­lie qui traîne, comme chez tous les ac­teurs in­té­res­sants. » CH­RIS­TOPHE HO­NO­RÉ

« Vincent Cas­sel, c’est un mé­lange d’au­to­ri­té, d’hu­mour, d’agres­si­vi­té. Il m’im­pres­sionne. » « Au­tour de moi, il y a beau­coup de filles in­té­res­santes, fortes … J’ai l’im­pres­sion qu’il y a moins d’au­to­cen­sure, qu’elles osent, qu’elles sont au­da­cieuses, ori­gi­nales et pleines d’éner­gie. »

Alors, Louis Gar­rel semble par­fois per­ché, dans sa bulle. Il est de ces in­ter­lo­cu­teurs pié­geux tout à leur ré­flexion, qui dans l’élan vous touchent le bras, qui peuvent lais­ser long­temps une phrase en sus­pens si bien qu’on les coupe et qu’on s’en mau­dit. Mais on le croit quand il dit être pas­sé à la réa­li­sa­tion « parce que j’aime beau­coup re­gar­der les gens, y com­pris dans la vie ». Il parle ex­trê­me­ment bien de l’autre, le ré­in­carne d’un dé­tail exact. Dit de Ma­rio Sor­ren­ti qui l’a pho­to­gra­phié pour Vogue Hommes : « Il va très vite et ar­rive à créer quelque chose à par­tir de très peu d’élé­ments, je l’ai trou­vé très fort. » Isa­belle Hup­pert, ac­tuel­le­ment sa par­te­naire au théâtre dans Les Fausses Confi­dences, mis en scène par Luc Bon­dy ? « Elle a une grâce par­fois très en­fan­tine, c’est très beau … Sur scène comme dans la vie. Re­gar­der Isa­belle jouer, c’est voir une plume qui des­sine ad­mi­ra­ble­ment des por­traits lu­mi­neux de gens pro­fonds et com­plexes. Et sur­tout, elle ne pa­raît ja­mais ras­sa­siée. Elle adore tel­le­ment jouer … Elle est sau­tillante. » Bulle Ogier, éga­le­ment de ces Confi­dences ? « Dans la vie, elle peut hé­si­ter, ne pas pou­voir dé­ci­der où man­ger par exemple, mais sur scène, elle a une ra­pi­di­té d’exé­cu­tion très im­pres­sion­nante … Son in­tel­li­gence est très ori­gi­nale, pas conven­tion­nelle. Elle est très ro­ma­nesque, Bulle, c’est une femme ja­mais en­nuyeuse. Je pense qu’elles ont toutes les deux le feu sa­cré. » Et Louis Gar­rel a des ad­mi­ra­tions in­at­ten­dues. Pour Vincent Cas­sel par exemple, qu’il cite « sans hé­si­ter » en ré­ponse à « qui in­carne à vos yeux la séduction mas­cu­line ? », alors qu’on an­ti­ci­pait un choix plus cé­ré­bro–ar­ty. « C’est un mé­lange d’au­to­ri­té, d’hu­mour, d’agres­si­vi­té, il a un cô­té Yves Mon­tand … Il m’im­pres­sionne beau­coup. » Pour­rait–il, lui, tom­ber amou­reux d’un homme, fa­çon Bascher–Saint Laurent ? « Ça m’est dé­jà ar­ri­vé, de res­sen­tir quelque chose de très fort pour un homme. Mais de fa­çon pla­to­nique. » Il ajoute qu’il n’y a que ça qui l’in­té­resse, l’amour, le sen­ti­ment. Et s’il était une chan­son ? a–t–on de­man­dé à Ch­ri­sophe Ho­no­ré. « Sur le tour- nage de Ma mère, je le re­vois chan­ter du Bob Dy­lan au­tour d’une pis­cine … Je crois que c’était “I want you”. Ça lui va bien. »

Ver­sant séduction fé­mi­nine, Louis Gar­rel élit Fran­çoise Sa­gan, autre phra­sé très par­ti­cu­lier, dé­ca­lé par sa cé­lé­ri­té quand le sien se dis­tingue par des aplats aryth­miques qui lui donnent « une mu­si­ca­li­té propre » ( Bo­nel­lo ). Louis loue de l’au­teur de Bon­jour tris­tesse, « un es­prit à la fois très simple et es­sen­tiel », qui ir­rigue le re­cueil d’en­tre­tiens Je ne re­nie rien. Autre élue, la réa­li­sa­trice Re­bec­ca Zlo­tows­ki ( Grand Cen­tral, Belle Épine ), « très ins­pi­rée, in­tense, pro­fonde, su­per­fi­cielle, drôle ». Le com­pa­gnon de la ra­vis­sante ac­trice fran­co– ira­nienne Gol­shif­teh Fa­ra­ha­ni, exi­lée pour se sous­traire aux fourches cau­dines de Té­hé­ran, ajoute : « Au­tour de moi, il y a beau­coup de filles in­té­res­santes, fortes … J’ai l’im­pres­sion qu’il y a moins d’au­to­cen­sure, qu’elles osent, qu’elles sont au­da­cieuses, ori­gi­nales et pleines d’éner­gie. » L’ad­mi­ra­tion perce aus­si à pro­pos de sa fille, qu’il a adop­tée avec Va­le­ria Bru­ni Te­des­chi la fré­mis­sante: « Elle a cinq ans. J’aime beau­coup dis­cu­ter avec elle. Elle est très in­tel­li­gente. »

Ré­cem­ment, Louis Gar­rel a dé­cou­vert le plai­sir du voyage. Pe­tra et « ces chiens sau­vages qui te pour­suivent », Am­man où il s’est fait mordre « par un petit chat sau­vage, du coup j’ai écu­mé les hô­pi­taux pour me faire vac­ci­ner contre la rage ». Lui–même est un drôle d’ani­mal, en­core en voie d’ap­pa­ri­tion, d’éclo­sion. La mue s’an­nonce in­té­res­sante.

VH « SAINT LAURENT » de Ber­trand Bo­nel­lo, avec Gas­pard Ul­liel, Jé­ré­mie Re­nier, Louis Gar­rel, Léa Sey­doux, Ami­ra Ca­sar…

Sor­tie le 1er oc­tobre.

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