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VOGUE Hommes International - - TENDANCES - Par OLIVIER LA­LANNE et DI­DIER PÉ­RON

EG­GLES­TON EN TRAN­SI­TION

Le pape amé­ri­cain de la pho­to­gra­phie cou­leur William Eg­gles­ton est à nou­veau à l’hon­neur d’une ex­po­si­tion pa­ri­sienne qui s’at­ta­che­ra à mon­trer la tran­si­tion entre une pre­mière pé­riode en noir et blanc et la conver­sion spec­ta­cu­laire au mul­ti­chro­ma­tisme fla­shant, de­ve­nu la marque de ce maître de l’Ame­ri­ca­na désaf­fec­tée. Il a pour­tant fal­lu at­tendre 1976 pour que la fa­meuse ex­po­si­tion du MoMa consa­crée à William Eg­gles­ton marque un tour­nant dans l’his­toire de la pho­to­gra­phie : il s’agis­sait en ef­fet de la pre­mière du genre mon­trant des cli­chés en cou­leur. Une date très tar­dive pour une lé­gi­ti­ma­tion qui s’était fait at­tendre comme si la cou­leur était at­ta­chée aux images du ci­né­ma, de la pu­bli­ci­té, des ma­ga­zines, une vul­ga­ri­té dont il fal­lait se pré­mu­nir. Eg­gles­ton, per­son­nage sty­lé, ex­cen­trique, a fait sau­ter un ver­rou avec ces images par­faites comme des ta­bleaux écla­bous­sants. FON­DA­TION HEN­RI CAR­TIER– BRES­SON ( Pa­ris ), jus­qu’au 21 décembre 2014.

MON­SIEUR KLEIN

Né en 1928 à New York dans une fa­mille d’im­mi­grés juifs hon­grois, William Klein au­rait ai­mé être dans les pa­rages des Amé­ri­cains flam­boyants qui fai­saient la fête à Saint– Ger­main–des–Prés dans le Pa­ris des an­nées 1930. Il fi­nit par at­ter­rir à la Sor­bonne dans le cadre d’une mis­sion pour son ser­vice mi­li­taire. Il s’en­nuie mais ren­contre Fer­nand Lé­ger. Puis se fait re­pé­rer par le grand met­teur en scène ita­lien Gior­gio Streh­ler qui ex­pose les toiles qu’il peint dans les cou­loirs de son Pic­co­lo Tea­tro de Mi­lan. En pho­to­gra­phiant pour une re­vue d’ar­chi­tec­ture ses pein­tures à fi­gures géo­mé­triques, il com­prend l’in­té­rêt dy­na­mique de la pho­to. Une ré­vé­la­tion qui lui fait aban­don­ner l’art noble pour un mé­dium plus di­rect avec le­quel il ex­plo­se­ra les cadres et les fo­cales. Son re­por­tage sur New York com­man­dé par Vogue en 1954 que le ré­dac­teur en chef re­fuse de pu­blier, le ju­geant trop vul­gaire, fait date quand Ch­ris Mar­ker le dif­fuse en al­bum bien­tôt my­thique au Seuil. On connaît la suite : une oeuvre en mou­ve­ment, qui passe aus­si par le ci­né­ma avec des films do­cu­men­taires tels que Mu­ham­mad Ali, the Greatest ( 1969 ) ou Grands soirs et pe­tits ma­tins ( 1978 ) et quelques fic­tions dont la fa­meuse sa­tire du monde de la mode Qui êtes– vous, Pol­ly Mag­goo ? ( 1966, Prix Jean–Vi­go ). Les éditions Arte ont tout ras­sem­blé dans un cof­fret in­té­gral de 10 DVD.

L’EN­FANT DU ROCK

—Nom­mé en 2012 à la di­rec­tion artistique de Saint Laurent, He­di Sli­mane, de­ve­nu la star in­ac­ces­sible que l’on sait, cha­risme noir et fa­rouche, sé­vit avec une ins­pi­ra­tion bluffante sur tous les fronts dont la pho­to, l’une de ses pas­sions. Ain­si, il ex­pose une sé­lec­tion de ses cli­chés rock à la Fon­da­tion Pierre Ber­gé–Yves Saint Laurent. De quinze an­nées d’ar­chives mu­si­cales sont ex­traits les por­traits de stu­dio, dont les ti­rages noir et blanc, ex­po­sés pour la pre­mière fois, évoquent des fi­gures hé­roïques, de Lou Reed, à Brian Wil­son, d’Amy Wi­ne­house à Keith Ri­chards. Une ins­tal­la­tion vi­déo com­plète le dis­po­si­tif de « He­di Sli­mane, Sonic », jux­ta­po­sant les cycles mu­si­caux lon­do­niens ( 2003–2007 ) et ca­li­for­niens ( 2007–2014 ) sous forme do­cu­men­taire, bros­sant le por­trait al­ter­na­tif de deux générations de per­for­mers

et de leurs fans.

FON­DA­TION PIERRE BER­GÉ – YVES SAINT LAURENT ( Pa­ris ),

jus­qu’au 11 jan­vier 2015.

FAI­TH­FULL FO­RE­VER

A Life on Re­cord est le livre bio­gra­phique et pho­to­gra­phique évé­ne­ment que consacrent les éditions Riz­zo­li à Ma­rianne Fai­th­full, une somme qu’elle a co­écrite avec Sal­man Ru­sh­die. Dé­cou­verte à 17 ans au dé­but des an­nées 1960 par le ma­na­ger des Rol­ling Stones, cette fille d’un of­fi­cier bri­tan­nique et d’une aris­to­crate au­tri­chienne frappe d’em­blée par le contraste entre sa voix grave et sa beau­té dia­phane. Mais les suc­cès et la vie dans le sillage des Stones la conduisent à une consom­ma­tion fré­né­tique de drogues dures ( hé­roïne, en par­ti­cu­lier ) qui manque de la lais­ser sur le car­reau. Pou­pée bou­sillée, elle au­rait pu dis­pa­raître comme tant d’autres au tour­nant fa­tal des an­nées 1970 dans la vague re­tom­bante du flo­wer po­wer abo­li. Elle a non seu­le­ment sur­vé­cu mais en­re­gis­tré ses titres les plus mar­quants, dont le fa­meux al­bum Bro­ken English en 1979. Vé­ri­table reine mère du rock an­glais, elle a tra­vaillé aus­si bien avec Beck que Pa­trice Ché­reau et in­ter­pré­té le rôle de Dieu dans la sé­rie Ab­so­lu­te­ly Fa­bu­lous. Le livre plonge dans ses col­lec­tions per­son­nelles avec des pho­tos rares et des anec­dotes qu’elle seule pou­vait ra­con­ter dans la confi­dence de l’au­teur– fan des Ver­sets Sa­ta­niques. A LIFE ON RE­CORD Éd. Riz­zo­li, 65 €, pa­ru­tion en no­vembre 2014.

LE ROI DE LA RUE

Le Jeu de Paume ac­cueille la plus com­plète ex­po­si­tion Wi­no­grand hexa­go­nale de­puis vingt– cinq ans. Consi­dé­ré comme l’un des très grands pho­to­graphes du XXe siècle, Gar­ry Wi­no­grand ( 1928–1984 ), en dis­pa­rais­sant bru­ta­le­ment à l’âge de 56 ans dans la ville de Ti­jua­na, a lais­sé der­rière lui 6 500 bo­bines non dé­ve­lop­pées ( soit quelque 250 000 images ). Wi­no­grand étu­die la pein­ture avant d’en­trer en for­ma­tion de jour­na­liste à la New School for So­cial Re­search. En 1952, il découvre le tra­vail de Wal­ker Evans et plus tard ce­lui de Ro­bert Frank, qui lui ré­vèlent le pou­voir de té­moi­gnage di­rect de la pho­to­gra­phie, sur­tout dès lors qu’elle est pra­ti­quée au gré des in­ci­dents de la rue. Dès 1963, il ex­pose au MoMa de New York puis à la George East­man House aux cô­tés d’autres street pho­to­gra­phers tels que Lee Fried­lan­der, Duane Mi­chals et Bruce Da­vid­son. Ses images ap­pa­raissent frap­pées de l’in­croyable four­mille­ment du quo­ti­dien des rues new–yor­kaises mais aus­si sous la forme d’un vaste pa­no­ra­ma amé­ri­cain réa­li­sé au cours de ses voyages. Se­lon Leo Ru­bin­fien, pho­to­graphe et es­sayiste qui est du pre­mier cercle des amis de Wi­no­grand dans les an­nées 1960, il a été conti­nû­ment fas­ci­né par « l’émer­gence d’une pros­pé­ri­té et d’un iso­le­ment des ban­lieues. L’es­poir et l’en­train de la classe moyenne amé­ri­caine d’après–guerre oc­cupent pour moi­tié le coeur sen­sible de l’oeuvre, l’autre moi­tié, c’est le sen­ti­ment de dé­li­ques­cence ».

JEU DE PAUME ( Pa­ris ), du 14 oc­tobre 2014 au 8 fé­vrier 2015.

MES­SAGE PER­SON­NEL

Signe des temps, la per­son­na­li­sa­tion et le goût du sur–me­sure ont la cote. Louis Vuit­ton, cé­lèbre pour son sa­voir–faire ba­gages ex­cep­tion­nel et ses « ta­touages » sur cuir d’ini­tiales, écus­sons, ar­moi­ries, lance dès la ren­trée un ser­vice de per­son­na­li­sa­tion sur cuir souple spé­cia­le­ment adap­té à la ligne « Mon Da­mier Gra­phite ». Dé­cli­né en cinq cou­leurs dans le vent ( ka­ki, taupe, tur­quoise, jaune fluo et bor­deaux ), ce trai­te­ment spé­cial s’ap­plique à vo­lon­té sur les dou­blures, les bandes ex­té­rieures, les ini­tiales.

Et cus­to­mi­ser son sac de­vient un jeu d’en­fant.

FRENCH CONNEC­TION

Eden de Mia Han­sen–Løve dé­crit les tré­pi­dantes nuits de la dé­cen­nie 1990 alors qu’ex­plose la scène élec­tro­nique de la French Touch. Le point de vue du ré­cit est ce­lui d’un jeune DJ, Paul, im­mer­gé dans cette dolce vi­ta ryth­mique. La ci­néaste s’est ins­pi­rée du par­cours de son frère, le DJ Sven Han­sen–Løve, pion­nier des raves en France et or­ga­ni­sa­teur des soi­rées Cheers avec son par­te­naire Greg Gau­thier puis des soi­rées Res­pect au Queen. « Le film est en deux temps : l’âge d’or, la dé­cou­verte de la mu­sique et de la fête, la marche vers le suc­cès puis le désen­chan­te­ment et la né­ces­si­té de re­bon­dir. Ces an­nées dé­crites dans le film sont notre pa­ra­dis per­du », ex­pli­quait ré­cem­ment Sven Han­sen–Løve, sou­li­gnant les dif­fi­cul­tés d’un tour­nage où la plu­part des scènes se passent en club avec des cen­taines de fi­gu­rants. Au cas­ting, on ci­te­ra Lau­ra Smet, Vincent La­coste, Vincent Ma­caigne, Gol­shif­teh Fa­ra­ha­ni et Gre­ta Ger­wig. EDEN de Mia Han­sen–Løve, sor­tie le 19 no­vembre 2014.

L’EF­FET DE PRINCE

De Ri­chard Prince, tout le monde au moins connaît sa po­chette pour l’al­bum Sonic Nurse de son groupe fé­tiche Sonic Youth. La star de l’art contem­po­rain conti­nue d’éner­ver au plus haut point tous ceux qui consi­dèrent que les mil­lions de dol­lars et le cre­do punk des­troy ne font pas for­cé­ment bon mé­nage. De­puis le mi­lieu des an­nées 1970, Prince est le cham­pion du reap­pro­priate art ( l’art de la ré­ap­pro­pria­tion ), ce qui l’a sou­vent conduit de­vant les tri­bu­naux. C’était en­core le cas l’an der­nier face au pho­to­graphe Pa­trick Ca­riou qui l’ac­cu­sait d’avoir uti­li­sé des images de son livre sur les ras­tas pour une qua­ran­taine de pièces ap­pe­lées Ca­nal Zone, Prince ajou­tant coups de pein­tures et col­lages sur les oeuvres ori­gi­nales. Lors d’une pré­sen­ta­tion pri­vée or­ga­ni­sée par Lar­ry Ga­go­sian, plu­sieurs pièces de la sé­rie au­raient été ven­dues pour plus de 10 mil­lions de dol­lars. Le ju­ge­ment lui a été fa­vo­rable au nom du fair use, une no­tion du droit amé­ri­cain qui au­to­rise un ar­tiste à tra­vailler à par­tir d’une oeuvre exis­tante, même pro­té­gée par la pro­prié­té in­tel­lec­tuelle. La ga­le­rie Al­mine Rech de­vrait ac­cueillir quelques exemples des Ca­nal Zone et des pein­tures ré­centes de Prince, dont on peut suivre le sens de la cu­ra­tion fé­ti­chiste sur sa li­brai­rie–ga­le­rie ul­tra­chic en

ligne Ful­ton­ry­der.com GA­LE­RIE AL­MINE RECH ( Pa­riss ), du 20 oc­tobre au 20 décembre 2014.

FÉ­MI­NIN SIN­GU­LIER

Avec La Haine en 1995, Ma­thieu Kas­so­vitz dé­pose les codes du film de ban­lieue à la fran­çaise et ré­vèle un jeune ac­teur, Vincent Cas­sel. Près de vingt ans plus tard, Cé­line Sciam­ma re­prend le flam­beau mais c’est comme si la pers­pec­tive chan­geait com­plè­te­ment : le point de vue des las­cars qui pri­mait jus­qu’ici est rem­pla­cé par ce­lui d’un gang de filles black des­sa­lées. Elles sont coif­fées et ha­billées en pé­tro­leuse RnB et elles fendent l’ad­ver­si­té d’un air bra­vache. La loi ( ma­cho ) des ci­tés, l’es­cla­va­gisme des bou­lots sous–payés et les autres chaînes que pro­posent l’en­trée dans le bu­si­ness du deal de drogue, la lutte entre af­fir­ma­tion de la fé­mi­ni­té et une prime sys­té­ma­tique à la tes­to­sté­rone : la ci­néaste, ré­vé­lée au grand pu­blic avec Tom­boy, est ca­pable de trai­ter de tous les thèmes sans réa­li­ser pour au­tant en au­cune ma­nière le genre de pen­sum réa­liste es­cor­té de l’ha­bi­tuel chan­tage au vé­cu. Le per­son­nage prin­ci­pal, Ma­rienne ( Ka­rid­ja Tour ), 16 ans, est aus­si un for­mi­dable opé­ra­teur d’iden­ti­tés mul­tiples, cli­gno­tantes, in­sai­sis­sables. La bande ori­gi­nale élec­tro de Pa­ra One, en rup­ture avec l’at­ten­due bande–son hip–hop, per­met à Bande de filles de dé­fi­nir son propre ter­ri­toire et de l’ex­plo­rer à fond entre scan­ner so­cial et rê­ve­rie post– eigh­ties.

VH BANDE DE FILLES de Cé­line Sciam­ma, sor­tie le 22 oc­tobre 2014.

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