ELEGANT MAN

VOGUE Hommes International - - VOGUEHOMMANIES - Craig Mc­dean Théo­do­ra As­part PRO­POS RE­CUEILLIS PAR

Il a suf­fi de quelques sai­sons de sa Hai­der ligne homme à Acker­mann pour se voir confier la di­rec­tion ar­tis­tique de Berluti. Entre res­pect des codes et au­daces bien do­sées, il dit vou­loir pla­cer la marque au–des­sus des ten­dances, dans une forme d’ex­tra–luxe si­len­cieux (mais élo­quent).

VOGUE HOMMES Qu’est–ce que vous connais­siez de Berluti avant d’être ap­pro­ché par la maison ?

HAI­DER ACKER­MANN Les chaus­sures, rien que les chaus­sures. Je connais­sais aus­si un peu l’his­toire d’ol­ga Berluti, qui a chaus­sé les hommes les plus in­tri­gants, sé­dui­sants et ex­cen­triques du monde : Wa­rhol, Chur­chill, Saint Laurent, Coc­teau… Elle a tou­jours été en­tou­rée de belles âmes. C’était tout ce que je sa­vais de la maison. Pas grand–chose. En plus de la ré­pu­ta­tion d’un sa­voir–faire, d’un ar­ti­sa­nat… VH … de pa­tines in­croyables. HA Non, je n’étais même pas au cou­rant de ça à ce mo­ment–là !

VH L’homme Berluti a ra­jeu­ni aus­si ? HA Je n’aime pas le dire comme ça parce qu’en ce mo­ment on ra­jeu­nit tout, tout le temps, et il y a quelque chose de très vide là–de­dans. Mais j’es­saie d’ou­vrir les portes, de trou­ver le juste équi­libre entre les hommes d’af­faires d’un cer­tain âge qui sont dé­jà clients de la marque et d’autres, plus jeunes, plus dis­jonc­tés, plus ex­cen­triques. L’ex­cen­tri­ci­té a exis­té chez Berluti, avant d’être per­due de vue. J’es­saie de la re­trou­ver. Dans mon équipe, il y a un gar­çon très ta­toué qui vient d’un groupe punk, un autre qui ne quitte jamais son skate et ses bag­gys, un troi­sième qui est tou­jours ex­tra–chic. On doit tous pou­voir s’ap­pro­prier Berluti. Pour au­tant, je ne veux pas mettre la marque sur la « fa­shion map ».

VH Pour­tant, vous en faites une vraie marque de mode…

HA J’es­père que non. Je n’es­saie pas d’en faire une maison tren­dy ou hype. Pour moi, elle est au–des­sus de ça. Je veux qu’elle reste dis­crète. Re­con­nais­sable, mais si­len­cieuse.

VH Sans que les pièces ne crient leur raf­fi­ne­ment et, di­sons–le, leur prix ?

HA La vie est tel­le­ment criarde, tout le monde hurle dans tous les sens, c’est as­sour­dis­sant. Je pré­fère que le cô­té pré­cieux de Berluti se per­çoive quand vous pre­nez votre homme dans vos bras et vous de­man­dez quelle est la ma­tière ex­tra­or­di­naire qu’il porte.

VH Un homme qui change de garde–robe chaque saison, c’est…

HA Pas très sé­dui­sant. Ça tra­hit un manque de per­son­na­li­té, non ? Il faut gar­der ses vê­te­ments, ils ra­content une his­toire. Il y a ce pull qu’on por­tait un soir im­por­tant avec un­tel, ce t–shirt qu’on avait mis pour tel concert…

VH Pen­dant long­temps, vous avez dit que la mode mas­cu­line n’était pas votre su­jet. Mais vous vous y êtes mis pe­tit à pe­tit, vous avez lan­cé une ligne homme et la pro­po­si­tion de Berluti s’est pré­sen­tée. Un dé­clic sur le tard ?

HA Je par­le­rais plu­tôt d’une suite d’ac­ci­dents. Faire de l’homme n’est ef­fec­ti­ve­ment pas quelque chose dont j’avais en­vie de­puis tou­jours. Créer pour la femme, oui : quand j’étais en­fant, c’était dé­jà là. Il se trouve que le Pit­ti Uo­mo m’a un jour of­fert une carte blanche. J’étais in­té­res­sé par l’exer­cice de style que ça re­pré­sen­tait. J’ai com­men­cé à me de­man­der qui pour­rait être l’homme au­près de la femme Acker­mann. J’ai fait quelques cro­quis, sans pen­ser que ça don­ne­rait quelque chose. Et de fil en ai­guille, les hommes se sont im­po­sés dans ma vie pour ain­si dire. VH L’ap­pel de Berluti vous a lais­sé hé­si­tant ? HA Non, curieux. L’idée d’ex­plo­rer, d’ap­prendre quelque chose de nouveau, ça fait battre le coeur plus vite. Ça rend vi­vant. Ré­sul­tat, même si je passe trois jours de la se­maine à tra­vailler sur ma marque, trois jours chez Berluti et que les week–ends sont courts, j’ai l’im­pres­sion d’avoir ra­jeu­ni de plu­sieurs an­nées.

VH Qu’est–ce qui vous in­té­resse chez eux, fi­na­le­ment ?

HA En ce mo­ment, leur va­ni­té, que je trouve exa­cer­bée. Les hommes semblent net­te­ment plus conscients d’eux–mêmes, ces der­niers temps. Trop conscients ! Ce qui les rend moins sé­dui­sants… Mais ça reste fas­ci­nant à ob­ser­ver. VH Ça change quoi de créer pour l’homme ? HA La femme, on cherche à l’em­bel­lir. L’homme, on veut lui don­ner une at­ti­tude, une dé­marche. VH On peut moins tri­cher, moins faire d’ef­fets ? HA Je n’aime pas dé­co­rer les femmes non plus. Mais c’est vrai qu’en mode mas­cu­line, on est peut–être plus concen­tré sur le vê­te­ment.

« Sans une pointe de fo­lie, le luxe n’est pas le luxe. »

VH Les in­dis­pen­sables d’un dres­sing bien construit ?

HA Un Ma­ckin­tosh, un blou­son de cuir, un pull en ca­che­mire. VH Vous–mêmes, vous êtes en t–shirt pan­ta­lon tous les jours ? HA À peu près. Ce qui a chan­gé de­puis mon ar­ri­vée chez Berluti, c’est mon sou­ci pour la chaus­sure. Avant, je por­tais en per­ma­nence de très grosses bottes. Maintenant que j’ai le luxe in­ouï de por­ter des chaus­sures en lé­zard, j’ai tendance à trou­ver que l’at­ti­tude est plus jo­lie avec des sou­liers plus fins. Le sa­me­di ma­tin, je vais au su­per­mar­ché en jog­ging, mais avec mes der­bies en cro­co. VH Ça mo­di­fie la dé­marche ? HA L’état d’es­prit, sur­tout. On se tient droit. Oui, les go­dasses peuvent faire ça.

VH Et quid des ac­ces­soires in­con­tour­nables qu’un homme se doit d’avoir ? On a ré­cem­ment vu sur les kiosques une cam­pagne Berluti mon­trant une flasque…

HA Oui, parce que c’est un ob­jet très mas­cu­lin, qui évoque ins­tan­ta­né­ment une vi­ri­li­té brute que je trouve as­sez belle. J’ai l’in­ten­tion de créer plus d’ac­ces­soires, des étuis à lu­nettes, des ob­jets du quo­ti­dien qui traînent chez tout le monde, mais qu’on peut rendre su­blimes. VH Par­don, mais qui achète une flasque, au­jourd’hui ? HA C’est vrai, c’est complètement désuet. Mais c’est ça, l’ex­cen­tri­ci­té — j’y re­viens tou­jours. Et sans une pointe de fo­lie, le luxe n’est pas le luxe. VH Faire de l’homme, ça vous per­met de des­si­ner pour vous ? HA Pour ma propre marque sans doute plus que pour Berluti. L’homme Berluti, c’est ce­lui que j’ai­me­rais être. L’homme Acker­mann est da­van­tage un pro­lon­ge­ment de moi–même. Un être er­rant, un va­ga­bond. Un rê­veur éveillé… VOGUE HOMMES VH Pour­quoi avoir fait dé­fi­ler des femmes dès le pre­mier show ? HA Des femmes por­tant des vê­te­ments d’homme, je pré­cise : les coupes n’ont pas été ajus­tées pour elles, c’étaient juste des pièces mas­cu­lines ver­sion XXS. Parce que rien n’est plus sexuel qu’une femme qui a em­prun­té à son amant un pull en ca­che­mire qui dé­voile son épaule. Pas sexy, j’in­siste, sexuel. VH On lit sou­vent, de­puis tou­jours, le mot punk dans les comptes ren­dus de vos dé­fi­lés. Ça vous convient ? HA Non, je me sens plus bour­geois que punk. Je veux bien qu’on uti­lise le mot sau­vage, par contre. J’aime l’idée d’al­ler là où ne m’at­tend pas, de prendre d’autres che­mins. Je suis très dif­fi­cile à cap­tu­rer… Mais ça, c’est une autre his­toire. VH Vos icônes de style ? HA Il y en a beau­coup, mais je n’aime pas les nom­mer. Ce se­rait ré­duc­teur. Je peux être at­ti­ré par tant de gens dif­fé­rents…

VH Vous pou­vez tout de même nous dire quel est le pre­mier homme dont l’al­lure vous ait frap­pé ?

HA J’étais tout ga­min. C’était Jo­seph, notre jar­di­nier quand on vi­vait en Éthio­pie. Son élé­gance, son port. Cette peau ébène su­blime qui pre­nait des re­flets bleu nuit au so­leil. Le mou­ve­ment de ses mains. Sans doute l’homme le plus noble et élé­gant que j’aie jamais ren­con­tré.

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