Théo Mer­cier

Qu’il s’agisse de re­vi­si­ter les ob­jets par le prisme de ci­vi­li­sa­tions ima­gi­naires ou d’in­vo­quer la vie en cé­lé­brant la fête des morts, car­bure à feu et à sang, sé­dui­sant en un temps re­cord le monde de l’art, qui l’a élu plas­ti­cien star du pré­sent.

VOGUE Hommes International - - AGENDA - PHO­TO­GRAPHE Louis Ca­na­das Yann Si­liec PAR

— Avec sa gueule de ché­ru­bin à cra­mer des ki­lo­mètres de pel­li­cules, sa voix sen­suelle et lan­ci­nante re­fu­sant de théo­ri­ser sur son oeuvre, Théo Mer­cier laisse pla­ner au– des­sus de lui le mys­tère de sa vo­ca­tion. Vrai ou faux, peu im­porte. Aux lec­teurs, spec­ta­teurs et col­lec­tion­neurs de s’ap­pro­prier son in­ter­stel­laire créa­tion. « Ma mis­sion d’ar­tiste est de dé­ran­ger, sans pour au­tant pro­vo­quer. Dans une so­cié­té qui pra­tique quo­ti­dien­ne­ment le “ma­shage” d’in­for­ma­tions, lais­sant peu d’em­prise aux gens qui re­gardent, goûtent ou écoutent, l’oeuvre d’art existe jus­te­ment pour ré­veiller les re­gards, les es­prits et leur li­ber­té d’in­ter­pré­ta­tion. » Ima­gi­nez plu­tôt un ga­rage, le ru­gis­se­ment d’une grosse cy­lin­drée, un cas­ca­deur mas­qué Daft Punk… Sur­gis­sant quelque part au loin, le son d’un cla­ve­cin joue son ré­per­toire ba­roque. Dé­barque alors toutes griffes de­hors, un corps trans­genre, buste en avant, per­ché sur ta­lons hauts, dé­mar­rant un nu­mé­ro de charme à fendre tous les ter­ri­toires. Qui n’a pas eu la chance d’as­sis­ter à cette per­for­mance doit ins­crire dans son agenda les pro­chaines dates de Ra­dio Vin­ci Park. Pour en­fin com­prendre tout le fiel et le miel, les jeux de clair–obs­cur et la my­tho­lo­gie de l’as­phalte re­muant les tré­fonds de nos propres fan­tasmes, convo­qués par chaque coup d’éclat de Théo Mer­cier. Échap­pant à toutes les cha­pelles, l’ar­tiste sen­sa­tion du mo­ment n’a jamais at­ten­du per­sonne pour construire son par­cours ful­gu­rant. Né en 1984, l’en­fant ter­rible du monde de l’art gran­dit dans le 18e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, en­tou­ré de pa­rents ama­teurs de culture et de quatre pe­tites soeurs ado­rées. Au ber­cail, rue Le­pic, le tru­blion ne joue alors à rien, pré­fé­rant com­men­cer une car­rière de se­rial col­lec­tion­neur, ac­cu­mu­lant plus de deux cents fi­gu­rines D’E.T., des pierres se­mi–pré­cieuses, des agates, des gre­nouilles et un pois­son–chat. Loin des pré­oc­cu­pa­tions des mômes de son âge, tout ce ca­phar­naüm étrange l’ins­pire, ré­veillant des pas­sions proches de d’in­ter­lope, qui le pour­suivent au­jourd’hui. Entre dea­ler de ta­ren­tules, pi­rate écré­mant les ma­ga­sins Truf­faut ou les puces de Saint–ouen, Théo Mer­cier n’a pas choi­si une car­rière mais un monde, mixant toutes ses as­pi­ra­tions qui, une fois di­plô­mé de l’école de créa­tion in­dus­trielle Ens­ci à Pa­ris et de l’uni­ver­si­té des arts de Ber­lin, le ca­ta­pulte col­la­bo­ra­teur de Bern­hard Will­helm sur sa col­lec­tion de robes de scène pour Björk.

Il re­joint New York en 2008 pour as­sis­ter Mat­thew Bar­ney sur son pro­jet d’opé­ra Ri­ver of Fun­dament. Trans­fu­sé au sang bleu de la créa­tion fas­ci­nante, la jeune pousse aux mul­tiples ta­lents ac­cé­lère ses pla­nètes, aler­tant les cri­tiques dès sa pre­mière ex­po­si­tion per­son­nelle, en 2009, au Mu­sée de la chasse et de la na­ture à Pa­ris. Un an après, la co­mète met la presse in­ter­na­tio­nale à ses pieds en si­gnant Le So­li­taire, une sculp­ture mo­nu­men­tale en­tiè­re­ment tis­sée de spa­ghet­tis, ex­po­sée au Mu­sée d’art mo­derne de la ville de Pa­ris avant d’in­té­grer la col­lec­tion d’an­toine de Gal­bert. Sexe, mort, vie quo­ti­dienne, hy­bri­da­tions et mé­langes, ruines du fu­tur, dé­tour­ne­ments d’ob­jets ne vont ces­ser dès lors d’en­va­hir une co­mé­die hu­maine mi–ma­cabre, mi–su­blime, ta­bleau noir de­ve­nant chair à vif, ex­hi­bant des sque­lettes et des fan­tômes drô­le­ment en­voû­tants, in­si­dieu­se­ment ter­ri­fiants. Il se­rait pour­tant ré­duc­teur de ne voir dans ce pay­sage qu’une ma­tière théo­lo­gique ap­par­te­nant à d’autres. La puis­sance tel­lu­rique de Mer­cier ré­siste jus­te­ment à tout qua­li­fi­ca­tif, pour sa ca­pa­ci­té à in­ter­ro­ger la chaîne na­tu­relle de l’art et du temps, res­sus­ci­tant l’ar­chéo­lo­gie en oeuvre de fic­tion, ren­ver­sant tous les codes spa­tio­tem­po­rels, fai­sant fi des ob­ses­sions contem­po­raines fa­shion pour pré­fé­rer les ves­tiges des ci­vi­li­sa­tions fan­tas­mées. Pour preuve, son ex­po­si­tion The Th­rill Is Gone, pré­sen­tée en 2016 au Mu­sée d’art contem­po­rain de Mar­seille met en ré­so­nance des sculp­tures ag­glo­mé­rant au­then­tiques jarres du xviiie siècle, art mé­so­po­ta­mien, faux fos­siles, re­pro­duc­tions de cé­ra­miques et tubes en PVC. Der­rière ce maillage de sque­lettes de masques de foot amé­ri­cain ex­po­sés fa­çon re­liques pa­léo­li­thiques, le tren­te­naire n’es­quive au­cun su­jet, plon­geant à corps per­du dans la chair même de l’art, so­laire et op­ti­miste ou san­gui­naire et noire.

Entre son ate­lier de Mexi­co et ce­lui de Bel­le­ville, tou­jours sur le fil de l’his­toire et re­pré­sen­té au­jourd’hui par la Ga­le­rie Bu­ga­da & Car­gnel à Pa­ris, Théo Mer­cier ne s’in­ter­dit rien, en­chaî­nant les ex­po­si­tions et les per­for­mances, as­pi­ré par de mul­tiples col­la­bo­ra­tions avec les mu­si­ciens Phi­lippe Ka­te­rine, Con­nan Mo­cka­sin ou les très hype Sexy Su­shi. L’art mé­rite–t–il dé­sor­mais sa ré­pu­ta­tion sa­crale de temple du sé­rieux ? N’en déplaise aux aya­tol­lahs de la dis­ci­pline, nul autre que l’ar­tiste lui–même ne sau­rait mieux par­ler d’une oeuvre in­ter­lo­quante, à suivre as­si­dû­ment : « Mon tra­vail de plas­ti­cien tourne es­sen­tiel­le­ment au­tour du jeu. J’es­saie tou­jours de pré­ser­ver un sens de la dé­ri­sion et de l’hu­mour mar­qué et spé­ci­fique. Ce qui me per­met d’abor­der des su­jets ter­ribles. Grâce à l’hu­mour, l’art per­met de par­ler du meilleur et du pire, donc de tout. »

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