L’hi­la­rant « Me Voi­ci », le nouveau ro­man de Jo­na­than Safran Foer,

nous plonge dans une fa­mille bien sous tous rap­ports, où pour­tant le drame se trame à l’in­su des per­son­nages. Le ro­man de la ma­tu­ri­té.

VOGUE Hommes International - - THÉO MERCIER - Matt Ro­ta ILLUSTRATIONS Nel­ly PRO­POS RE­CUEILLIS PAR Ka­priè­lian

— Après le succès de ses deux pre­miers ro­mans, Tout

est illu­mi­né et Ex­trê­me­ment fort et in­croya­ble­ment près, qui ont fait de lui l’en­fant pro­dige de la lit­té­ra­ture amé­ri­caine, Jo­na­than Safran Foer, qua­rante ans, avait pré­fé­ré se consa­crer à l’écri­ture d’un essai tou­jours d’ac­tua­li­té, Faut–il man­ger les ani­maux ? Il re­vient en­fin à la fic­tion avec Me voi­ci, l’his­toire d’une fa­mille juive amé­ri­caine de Wa­shing­ton DC. Ju­lia et Ja­cob vivent avec leurs trois en­fants une vie heu­reuse en ap­pa­rence, mais Ju­lia rêve d’une liai­sion, Ja­cob en­voie des tex­tos éro­tiques à une col­lègue et leur aî­né passe son temps der­rière l’écran, vi­vant des aven­tures vir­tuelles à tra­vers son ava­tar. Est–ce le temps qui use un couple ? Ou est–ce la vie contem­po­raine, tech­no­lo­gique, qui isole chacun des membres d’une fa­mille ? En même temps, n’est–il pas vi­tal pour les êtres de pré­ser­ver une vie so­li­taire et per­son­nelle même au sein d’un clan ? Jo­na­than Safran Foer signe le ro­man de la ma­tu­ri­té, nour­ri sans doute par son ex­pé­rience per­son­nelle — l’auteur a di­vor­cé d’avec l’écri­vaine Ni­cole Krauss, mère de ses deux en­fants, et vit au­jourd’hui avec l’ac­trice Mi­chelle Williams. Me voi­ci ex­plore toutes les fa­cettes les plus ab­surdes de l’ex­pé­rience hu­maine, à coups de si­tua­tions lou­foques et de dia­logues hi­la­rants.

VOGUE HOMMES Pour­quoi n’avez–vous pas écrit de ro­man en onze ans ?

JO­NA­THAN SAFRAN FOER Je ne sais pas, je n’ai pas vu le temps pas­ser. Je pour­rais trou­ver beau­coup d’ex­cuses : j’ai eu des en­fants, écrit mon essai Faut–il

man­ger les ani­maux ?… La vé­ri­té, c’est qu’il y a dif­fé­rentes fa­çons d’écrire et de pen­ser à un livre. Cer­tains écrivains pensent que chaque livre est une op­por­tu­ni­té de faire quelque chose de nouveau, comme une ex­pé­ri­men­ta­tion, de tra­vailler sur un su­jet, et l’ac­cu­mu­la­tion de ces pro­jets fi­ni­ra par faire une car­rière. Je n’ai jamais pen­sé ain­si. Quand j’écris, j’en­tends tou­jours une pe­tite voix qui me mur­mure que ce se­ra mon der­nier livre, que la per­sonne que je suis, à un cer­tain mo­ment, n’écri­ra plus. D’ailleurs, quand je re­lis mes livres pré­cé­dents, j’ai l’im­pres­sion qu’ils ont été écrits par quel­qu’un d’autre, qui n’est plus moi. Mes livres doivent être la pleine ex­pres­sion de mes sen­ti­ments et centres d’in­té­rêt au mo­ment où je les écris. Et c’est ce­la qui est dif­fi­cile. Avant d’écrire Me voi­ci, j’ai com­men­cé des tas de livres que je n’ai pas fi­nis car ils ne me sem­blaient pas être la juste ex­pres­sion de « où j’en suis » dans ma vie. Quand j’ai ter­mi­né ce ro­man–là, j’ai éprou­vé le plus grand sen­ti­ment de sa­tis­fac­tion de toute ma vie : j’étais ar­ri­vé jus­qu’au bout sans m’en sen­tir las­sé. La vie d’écri­vain est une vie dif­fi­cile : il faut trou­ver une voix, un style, qui vous parlent tout en conti­nuant à vous in­té­res­ser sur le long terme. En même temps, toutes les vies sont dif­fi­ciles…

« Les gens ont beau­coup de mal à faire les plus petits choix. »

Dé­cri­vez–nous Ja­cob et Ju­lia… Le genre de lit­té­ra­ture que j’aime comme lec­teur, et celle que je veux faire en tant qu’écri­vain, élude les des­crip­tions. J’écris d’ailleurs très peu de des­crip­tions moi–même. La plus riche ex­pé­rience de lec­teur que j’ai pu faire est de sym­pa­thi­ser avec les per­son­nages. C’est de se sen­tir, dans le livre que vous li­sez, vrai­ment ex­po­sé soi–même, de se re­con­naître. Votre ro­man est–il au­to­bio­gra­phique ? Il a à voir avec moi en tant que per­sonne, mais je ne peux pas dire qu’il soit au­to­bio­gra­phique dans ses évé­ne­ments. C’est le pre­mier livre que j’ai écrit dont mes proches m’ont dit : « C’est vrai­ment toi. » C’est la sen­si­bi­li­té du livre qui est la mienne. Mes deux pre­miers ro­mans étaient écrits à la pre­mière per­sonne, ce­lui–ci l’est à la troi­sième, et cette troi­sième per­sonne a un cer­tain sens de l’hu­mour et un cha­risme qui sont les miens. Par exemple les dia­logues, que j’ai es­sayé de pous­ser jus­qu’à l’ab­surde. Dans mon tra­vail, j’es­saie de pous­ser une idée tou­jours plus loin.

VH La ques­tion cen­trale de Me voi­ci se­rait la dif­fi­cul­té d’être vrai­ment pré­sent à ceux qu’on aime, notre fa­mille par exemple ?

JSF Chacun des per­son­nages deale avec cette ques­tion, en ef­fet. Mais plus lar­ge­ment, je vou­lais po­ser le pro­blème de l’identité, sur­tout quand plu­sieurs doivent co­ha­bi­ter en même temps : peut–on être en même temps pa­rent et époux ? Avoir des va­leurs sé­cu­lières et re­li­gieuses ? Être ma­rié mais res­ter un être in­di­vi­duel ? La plu­part du temps, ce­la ne pose pas d’énormes pro­blèmes, c’est sim­ple­ment un peu in­con­for­table à vivre. Mais par­fois une crise ap­pa­raît et vous de­vez faire un choix. Dire : « Me voi­ci. » Je vou­lais or­ga­ni­ser mon livre se­lon ces forces dif­fé­rentes qui obli­ge­raient fi­na­le­ment Ju­lia et Ja­cob à en ve­nir à se de­man­der s’ils de­vaient res­ter en­semble ou non.

Leur vie est sub­mer­gée de tech­no­lo­gie (e–mails, tex­tos, etc.), d’ob­jets, de pro­duits du quo­ti­dien… Est–ce aus­si ce­la qui nous éloigne de ce qui est es­sen­tiel dans nos vies ?

Je vou­lais mon­trer la vie au xxie siècle. Et, en­core une fois, les crises iden­ti­taires que nous tra­ver­sons tous, les choix que nous de­vons faire et, par­fois, les sa­cri­fices. Je vou­lais tra­vailler sur plu­sieurs échelles, du plus pe­tit au plus grand. Dans votre vie, qu’est–ce qui est in­fime ou im­por­tant ? Par­fois, les gens ont beau­coup de mal à faire les plus petits choix. On voit l’image d’un en­fant sy­rien en train de mou­rir et nous sommes im­puis­sants. Pa­ral­lè­le­ment dans notre quo­ti­dien, on en­dure ces mi­nus­cules in­di­gni­tés et mi­cro–agres­sions, dont on ne parle pas, mais qui peuvent me­ner à la fin d’un ma­riage. Est–ce une sa­tire de la vie fa­mi­liale ? Je pense que oui, mais c’est une sa­tire ai­mante et em­pa­thique. Je vou­lais faire ad­ve­nir une tra­gé­die très sub­ti­le­ment, qu’il soit presque im­pos­sible de la dé­ce­ler. Un autre thème : faire du lan­gage et des mots ce qui nous per­met de nous sen­tir chez nous. Car l’autre ques­tion qui me tra­verse c’est qu’est–ce que notre « chez soi » ? Notre corps ? Notre maison ? Ou se sent–on plu­tôt chez soi der­rière un écran ?

Vous sen­tez–vous tou­jours chez vous dans l’amé­rique de Do­nald Trump ?

J’ai du mal à vous ré­pondre car je n’ar­rive tou­jours pas à croire qu’il est pré­sident (rires) ! Peut–être se­ra–t–il em­pê­ché ? Mais comme j’ai eu tort de­puis le dé­but, je ne peux pas ré­pondre à ça non plus. La ques­tion la plus in­té­res­sante, c’est de se de­man­der si ce­lui qui le rem­pla­ce­rait ne se­rait pas pire en­core. VOGUE HOMMES

« ME VOI­CI » (L’oli­vier), tra­duit de l’amé­ri­cain par Sté­phane Roques.

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