SAINT LAURENT, TRAIT RARE

Le grand Yves a peu cro­qué les hommes. À l’occasion de l’ouverture des mu­sées Saint Laurent de Pa­ris et Mar­ra­kech, «Vogue Hommes» strip–tease quelques in­édits de mode de la main du maître.

VOGUE Hommes International - - OUVERTURE - CRO­QUIS Yves Saint Laurent Loïc Prigent PAR

— C’était en l’an 2000. J’étais dans la maison de haute couture d’yves Saint Laurent. La porte du stu­dio était ou­verte. Le fa­meux stu­dio avec les tré­teaux, la ba­dine de Mon­sieur Dior, le pan­neau de liège, quelques rou­leaux de tis­sus, et Mon­sieur Saint Laurent des­si­nait, pen­ché sur sa table.

Il des­si­nait donc là, en blouse blanche et ci­ga­rette en bouche. On m’a ex­pli­qué qu’il des­si­nait beau­coup, beau­coup plus qu’on ne mon­trait sur les po­diums. Cette idée qu’il y avait beau­coup d’in­édits, de des­sins qui n’étaient pas en­core de­ve­nus des robes, m’a fait com­prendre qu’il y avait un tré­sor dans les ar­chives, qui n’était pas seule­ment les robes conser­vées de fa­çon mu­séale de­puis la créa­tion de la marque. À la fin 2016, après quelques né­go­cia­tions, j’ai réus­si à en­trer dans la pièce ul­tra­blin­dée des ar­chives pa­pier d’yves Saint Laurent. Un pre­mier contrôle avec un vi­gile si­non deux et une porte in­fran­chis­sable, un cou­loir, une porte blin­dée, un sas et une se­conde porte blin­dée, des ca­mé­ras de sur­veillance, un sys­tème an­ti– in­cen­die qui, si j’ai bien com­pris, as­pire l’air de la pièce en cas d’alerte pour étouf­fer le feu. Dans la pièce, un ali­gne­ment d’ar­moires mé­tal­liques qu’on ouvre avec des ma­ni­velles. Il fait froid. Si froid que j’ai im­mé­dia­te­ment at­tra­pé un gros rhume, mais le rhume le plus chic qui soit, nous sommes d’ac­cord. Dans ces ar­moires, des di­zaines de mil­liers de des­sins, on ne sait pas en­core com­bien car le pro­ces­sus de nu­mé­ri­sa­tion n’est pas en­core ter­mi­né. Les des­sins du mu­sic–hall ont été nu­mé­ri­sés de­puis quelques an­nées, les planches de col­lec­tions pa­no­ra­miques éga­le­ment, mais pas en­core les cro­quis pré­pa­ra­toires. Il y a dans ces ar­moires, toute l’his­toire de la maison Saint Laurent, de 1962 à 2002, mais aus­si l’his­toire per­son­nelle du cou­tu­rier, avec des cro­quis d’en­fance, des cro­quis non da­tés d’avant ses an­nées Dior. Des des­sins de femmes par mil­liers, avec des ports de têtes al­tiers, des at­ti­tudes pa­ri­siennes, des cou­leurs folles et les mo­nu­ments de la maison : la robe Mon­drian, les smo­kings, le man­teau en re­nard vert, la robe de ma­riée ba­bou­ch­ka, la robe fou­lard des bal­lets russes.

Bien sûr j’ai de­man­dé s’il y avait des hommes. Il y en a. Il y a des des­sins éro­tiques, par­ti­cu­liè­re­ment ra­cés, mais ils sont hors consul­ta­tion, Pierre Ber­gé ne les a pas dé­truits mais ils ne sont pas vi­sibles. On ra­conte qu’il ar­ri­vait à Yves Saint Laurent de ra­jou­ter un gi­let sur un éphèbe di­sons très en forme et de de­man­der qu’on réa­lise le gi­let pour la col­lec­tion à ve­nir. Le des­sin était pho­to­co­pié avec de pu­diques Post–it stra­té­gi­que­ment pla­cés pour ne cho­quer per­sonne dans les ate­liers. Des hommes désha­billés et vi­sibles, il y en a dans cette ar­chive co­los­sale, ce sont les cro­quis pour des spec­tacles du cho­ré­graphe Ro­land Pe­tit et de sa muse Zi­zi Jean­maire entre 1961 et 1984. C’est Pierre Ber­gé qui a pré­sen­té le dan­seur à Yves Saint Laurent. Le couple est pré­sent au pre­mier dé­fi­lé de jan­vier 1962 et le nom de Zi­zi Jean­maire fi­gure sur les car­nets de com­mandes de la maison jus­qu’à la fer­me­ture de l’ac­ti­vi­té haute couture en 2002. Et pour les des­sins de mu­sic–hall du couple Pe­tit, Yves Saint Laurent s’est lâ­ché. En 1970 et 1972, pour Zi­zi Je t’aime et La Re­vue, il des­sine des dan­seurs ath­lé­tiques dans des col­lants de plus en plus ex­tra­va­gants, avec des slips à têtes de diables, des pam­pilles ma­ro­caines ac­cro­chées à l’en­tre­jambe, des vi­sions dio­ny­siaques, avec des har­nais, des cuis­sardes, des jocks­traps en chaînes et cottes de maille, des fan­tai­sies SM qui an­noncent les cos­tumes de scène lé­gen­daires de Jean Paul Gaul­tier pour les dan­seurs de Ma­don­na à la fin des an­nées 1980 ou ceux de Man­fred Thier­ry Mu­gler pour ses co­mé­dies mu­si­cales des an­nées 2010.

Ce qui frappe, c’est à quel point, en 1969, Saint Laurent est fran­che­ment en avance sur les codes en vi­gueur.

Les cro­quis sont au crayon gra­phite clas­sique, cer­tains sont des gouaches. Il y a des tra­ves­tis gen­ti­ment gro­tesques, qu’on ima­gine un peu forts de café. Au dos d’un des tra­ves­tis très an­nées 1930 et sans doute ins­pi­ré par Cer­tains l’aiment chaud, il est pré­ci­sé : « Ai­grette jaune pâle, col au­truche feu en dé­gra­dé, robe de ve­lours vert et la­mé ar­gent, cape de ve­lours vio­let dou­blée de sa­tin ». Rien que ça (n° 156, Zi­zi je t’aime). Il y a des dan­seurs en au­truche, qui sont comme les élé­ments de l’im­mense truc en plume de Zi­zi Jean­maire. Ils sont des au­truches, lit­té­ra­le­ment, et il leur a fait un cou de près de deux mètres, vi­sion gran­diose et dro­la­tique à la fois, qui a dû fol­le­ment l’amu­ser. Il y a des pan­ta­lons dé­co­ra­tifs en perles qui ne vont que de la cuisse à la che­ville, oui le reste de la jambe est nu. Mi­ni­ma­lisme et maxi­ma­lisme : un ru­ban vient tra­ver­ser le corps et ca­cher le sexe, rien de moins, rien de plus. Un dan­seur roule des hanches dans un mi­cros­lip dé­fiant les no­tions de mi­cro et de slip. Le trait de Saint Laurent est stu­dieux, sans ra­tures, et fait pen­ser à ce­lui de Coc­teau et sa technique du fil de fer où le crayon ne quitte que très peu le pa­pier comme dans Le Ca­hier blanc, re­cueil éro­tique pu­blié par Pierre Ber­gé en son temps. Et quand il convoque l’espagne, ça de­vient fran­che­ment tor­ride : un to­re­ro est cul nu, un conquis­ta­dor mous­ta­chu dans ses cuis­sardes clou­tées et ses mi­taines spec­ta­cu­laires, joue au domp­teur co­quin avec une cra­vache in­ti­mi­dante… Olé !

En 1972, le spec­tacle Zi­zi je t’aime (on no­te­ra le titre sobre et pro­gram­ma­tique) est un dé­lire de sul­tans au ré­veil et de lé­gion­naires en sueur. Il y a même un lé­gion­naire, seins nus, avec un grand fu­sil et un sa­rouel, des­sin qui pour­rait ins­pi­rer au­jourd’hui en­core mille dé­fi­lés en quête de fris­sons. Un blou­son avec une note de mu­sique dans le dos a été re­pris tel quel par He­di Sli­mane pour son dé­fi­lé Saint Laurent de Los An­geles au Pal­la­dium, l’avant–der­nier avant son dé­part de la maison. (n° 188) Il y a des pagnes avec dia­mants et perles blanches (n°165, Zi­zi je t’aime). Des masques, des fan­tai­sies mi­li­ta­ristes dé­nu­dées, des slips léo­pard avec une fan­fre­luche de plumes sur les fesses, des bra­ce­lets de che­villes à plumes, des gants de di­vas, Jean Coc­teau ren­contre Tom of Fin­land sur l’ave­nue Mon­taigne et voi­là Tom of Mon­taigne. Et, ré­vé­la­tion, il y a les des­sins pour sa col­lec­tion mas­cu­line Rive gauche. Il a même eu une bou­tique spé­ci­fi­que­ment mas­cu­line, ou­verte en mai 1969. Les che­mises ont été ou­vertes, les vestes des ban­quiers se sont pris un coup de jeune, la taille des pan­ta­lons a bais­sé et il y a des ef­fets de cein­tu­rons qui, à l’ar­rière, marquent la chute des reins ; l’homme est ba­ra­qué mais pas Li­no Ven­tu­ra, plus proche des ma­rins d’hu­go Pratt.

Il s’agit d’une liasse de cro­quis, qu’il a te­nu à faire lui–même pour lan­cer les sty­listes qu’il avait em­bau­chés pour s’oc­cu­per de cette ligne spé­ci­fique. Un homme tient une femme dans ses bras. Un autre est bar­bu, comme Saint Laurent l’est par­fois à cette époque–là, un autre porte des lu­nettes aux mon­tures épaisses, si­mi­laires aux siennes. Et il le di­ra à l’époque, il lance cette col­lec­tion « par égoïsme, parce que j’ai en­vie de m’ha­biller d’une cer­taine ma­nière que je n’ai jamais ren­con­trée dans les bou­tiques ». Un jump­suit ample et large, des vestes de cos­tume qui mul­ti­plient les bou­tons et s’al­lient le confort d’un car­di­gan, des treillis so­phis­ti­qués avec dé­lires de poches sur les cuisses, des che­mises amples. Il y a aus­si un trench tout à fait clas­sique et tout à fait Gar­bo, qu’il re­pro­dui­ra en­suite à l’in­fi­ni dans ses col­lec­tions fé­mi­nines de haute couture. Il fait aus­si des cos­tumes croi­sés à grandes poches pla­quées, amples. Des sys­tèmes de bre­telles sexy pas très loin du le­de­rhose ba­va­rois. Pour le smo­king, le noeud pa­pillon dis­pa­raît pour que l’at­ten­tion soit at­ti­rée par la cein­ture so­phis­ti­quée et nouée aux reins, avec la veste du cos­tume bien ample et bien ou­verte, comme une in­vi­ta­tion. Ce qui frappe, c’est à quel point la pro­po­si­tion n’est pas aca­dé­mique pour l’époque, pas im­por­table mais fran­che­ment en avance sur les codes en vi­gueur, et à quel point cette pro­po­si­tion est va­lable au­jourd’hui. Cet homme des­si­né par Saint Laurent a le sens du dé­tail de l’homme qu’in­vente maintenant Jo­na­than An­der­son. Et il a bien évi­dem­ment la car­rure géante, les épaules hors du com­mun que l’on voit sur les po­diums de Balenciaga par Dem­na Gva­sa­lia. L’homme Rive gauche de Saint Laurent en 1969 est un homme d’au­jourd’hui.

Les au­daces que Saint Laurent a eues pour le vê­te­ment fé­mi­nin, il les a fi­na­le­ment eues aus­si pour le ves­tiaire mas­cu­lin. En 1969, c’est la pre­mière fois qu’une marque de luxe pa­ri­sienne ins­crite sur le ca­len­drier pa­ri­sien de la couture donne le droit aux hommes d’être des bêtes de sé­duc­tion, d’être sexy, de se mettre en va­leur à ce point. Dom­mage, ar­chi­dom­mage, que la marque n’ait pas com­mer­cia­li­sé à l’époque les cos­tumes de mu­sic–hall, on au­rait cer­tai­ne­ment connu un boom de la na­ta­li­té, un pic du stupre, et les pla­cards des clients se­raient en­core en feu.

MU­SÉE YVES SAINT LAURENT PA­RIS,

5 ave­nue Mar­ceau (Pa­ris), ouverture le 3 oc­tobre.

MU­SÉE YVES SAINT LAURENT MAR­RA­KECH,

rue Yves Saint Laurent (Mar­ra­kech, Ma­roc), ouverture le 19 oc­tobre.

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