Serge in­time

VOGUE Hommes International - - OUVERTURE -

« Il avait l’air sombre, “mad and dan­ge­rous”, comme on di­sait de By­ron, mais c’était un clown. Je ne connais pas de poète écri­vain de sa qua­li­té do­té d’une telle fan­tai­sie. Il ado­rait amu­ser les en­fants et le fai­sait comme per­sonne. Il n’était pas un ar­tiste té­né­breux qui se fai­sait chier dans son coin. Il avait en­vie que les gens sonnent à sa porte, il était très ac­ces­sible. Et, en même temps, très sar­cas­tique, brillant, par­fois cruel pour le simple plaisir d’un jeu de mot. Je lui avais fait la gueule plu­sieurs jours après qu’il avait écrit sur une po­chette “prendre les femmes pour ce qu’elles ne sont pas et les quit­ter pour ce qu’elles sont”. Je trou­vais ça moche et bles­sant, et il m’avait dit : “Que veux–tu Ja­nette, c’est un mot d’es­prit.” Il avait évi­dem­ment rai­son. J’ai le sou­ve­nir d’his­toires tel­le­ment drôles avec lui. Lors d’un dî­ner, j’étais as­sise à cô­té d’ar­thur Ru­bin­stein. Tout à coup je dis : “Serge, il est en train de me tri­po­ter sous la table.” Ce à quoi il m’a ré­pon­du: “Laisse–toi faire Ja­nette, c’est un gé­nie.” Rien n’est plus sé­dui­sant que la drô­le­rie. Et puis, je n’ai jamais ren­con­tré une per­sonne plus gé­né­reuse, ca­pable de sor­tir des bif­tons de cinq cents francs de son at­ta­ché–case pour les of­frir à un chauf­feur de taxi qu’il ne re­ver­rait jamais afin qu’il se fasse re­faire les dents. C’était un prince. À la fin, on était comme des vieux potes, j’ai ado­ré être sa confi­dente et ça m’al­lait tout à fait. »

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