Louis Gar­rel

a en­ta­mé sa mue vers des rôles plus éloi­gnés de son image de jeune pre­mier ro­man­tique et té­né­breux. La preuve avec le Go­dard phra­seur qu’il in­carne crâne ra­sé et che­veu sur la langue dans « Le Re­dou­table », en­core un film sur Mai 68, comme en écho à sa ga

VOGUE Hommes International - - OUVERTURE - LE MA­GNI­FIQUE

1967–2017. Cin­quante ans plus tard, Saint–ger­main–des–prés, Louis Gar­rel, le fils du ci­néaste, né en 1983, ar­rive en scoo­ter dans un café où il a ses ha­bi­tudes. Le gar­çon de café der­rière le comp­toir lui serre la main et on se pose dans la rue, ju­ché sur un gué­ri­don. Grand, beau à l’évi­dence mais sans ma­nières ni pose, très décontracté et dé­si­reux de par­ler des choses sans dé­tour, Louis Gar­rel est pour­tant, en­core et du­ra­ble­ment sans doute, es­cor­té de ces sou­ve­nirs, es­poirs et trau­ma­tismes d’une époque qu’il n’a, de fait, pas connue. « Mai 68, ça me pour­suit, c’est fou ! » En 2003, il joue dans le huis clos sexuel de Ber­nar­do Ber­to­luc­ci, In­no­cents–the Drea­mers où, avec Eva Green et Mi­chael Pitt, il forme un trio éro­tique dans un ap­par­te­ment pa­ri­sien aux vo­lets clos d’où la ru­meur des évé­ne­ments de 68 bat aux fe­nêtres, pous­sant les jeunes gens à s’af­fran­chir de tout ta­bou. Deux ans plus tard, il est le hé­ros blême, ro­man­tique, des Amants ré­gu­liers, fresque de son père sur la pé­riode des bar­ri­cades et des mots d’ordre an­ti–es­ta­blish­ment : « Il est in­ter­dit d’in­ter­dire », « La beau­té est dans la rue », « Soyez réa­liste, de­man­dez l’im­pos­sible »… — « En 1968, pen­dant dix mi­nutes, pas plus, on s’est fou­tu du ci­né­ma, de la ca­mé­ra… On s’est dit un temps : cette autre vie est plus im­por­tante que sau­ve­gar­der le ci­né­ma, qui était alors un truc de no­tables, la France la plus rance qui soit, le glauque des Champs–ély­sées, des dé­col­le­tés mé­diocres, les trucs d’au­diard écrits au bis­trot, pas drôles, pas brillants du tout, mi­so­gynes… Go­dard, Berg­man ont ex­trait le ci­né­ma de ce­la. » C’est Phi­lippe Gar­rel qui parle et évoque ce temps qu’il a connu, lui qui signe à 18 ans son pre­mier long–mé­trage,

Ma­rie pour mé­moire, en 1967, l’an­née où Go­dard, lui, dé­jà adu­lé / dé­tes­té, sort La Chi­noise, avec An­na Ka­ri­na et Jean–pierre Léaud en Pa­ri­siens éner­vés tour­nant en rond dans un ap­par­te­ment re­dé­co­ré des slo­gans du Pe­tit Livre rouge de Mao Ze­dong. Phi­lippe Gar­rel, alors grin­ga­let rim­bal­dien por­tant veste de ve­lours et che­mise à ja­bot, a vu en Go­dard ce­lui qui pou­vait « frô­ler la fron­tière de l’en­ten­de­ment ». Il y au­ra la ré­vo­lu­tion, ou la ré­volte, du changement à tout le moins, qui fait ex­plo­ser le car­can vieille France dont le gé­né­ral de Gaulle était le ga­rant aus­tère, comme pri­son­nier de la glo­rieuse pous­sière des ex­ploits guer­riers pas­sés ; il y au­ra les coups de ma­traque et, pour Gar­rel, qui tra­verse 68 en pleine pas­sion exis­ten­tielle, les élec­tro­chocs dans un hô­pi­tal psy­chia­trique.

« J’aime vrai­ment bien por­ter un masque alors que jus­qu’ici ça me sem­blait un truc im­pur, gê­nant. »

À Cannes cette an­née, Louis Gar­rel a mon­té les marches pour la pré­sen­ta­tion en com­pé­ti­tion of­fi­cielle du nouveau film de Mi­chel Ha­za­na­vi­cius (OSS 117 : Le Caire,

nid d’es­pion, The Ar­tist…), Le Re­dou­table, adap­té du livre de sou­ve­nir d’anne Wia­zem­sky, Un an après, où l’ac­trice, pe­tite–fille de Fran­çois Mau­riac, ra­conte la courte pé­riode de son ma­riage avec Jean–luc Go­dard. Elle a vingt ans, lui trente–sept, il em­mé­nage en jan­vier 1968 dans le quar­tier La­tin. Jeune fille bour­geoise beau­coup moins po­li­ti­sée que ne l’était Go­dard, elle va vivre de l’in­té­rieur la crise qui pous­se­ra l’auteur d’à bout de

souffle, au terme d’un che­mi­ne­ment per­son­nel de plus en plus ra­di­ca­li­sé, à re­fu­ser de si­gner les films de son nom, à rompre tout lien avec le star–sys­tem et le monde mé­dia­tique pour se fondre dans le col­lec­tif rouge vif Dzi­ga Ver­tov avec son ca­ma­rade Jean–pierre Go­rin. Le film d’ha­za­na­vi­cius re­vient sur cette pé­riode pour en mo­quer les tra­vers idéo­lo­giques, dé­pei­gnant Go­dard en in­sup­por­table phra­seur qui passe son temps à cas­ser les pieds à ses amis (et ses lu­nettes) avec une ré­vo­lu­tion dont ils peinent, eux, à com­prendre pour­quoi elle de­vrait les pri­ver des avan­tages ac­quis de leur exis­tence confor­table d’in­tel­lec­tuels nan­tis. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Le Re­dou­table a été di­ver­se­ment ac­cueilli lors de son pas­sage can­nois, en par­ti­cu­lier par une cri­tique fran­çaise qui a ju­gé le pas­tiche un peu lé­ger et, sur­tout, poin­té que le film pre­nait la dé­fense du di­ver­tis­se­ment contre l’avant–garde tout en re­co­piant trait pour trait la gram­maire vi­suelle pop des Go­dard de l’époque.

En­tre­prise bi­zarre d’exor­cisme d’une fi­gure ju­gée trop en­com­brante ? Louis Gar­rel re­con­naît qu’il a lon­gue­ment hé­si­té avant d’ac­cep­ter le rôle. Il a d’abord dit non, puis il a re­çu le scé­na­rio : « Ça m’a vrai­ment plu parce que, tout à coup, j’ai vu qu’on en­trait dans cette his­toire par le biais de l’in­time, comment cette his­toire d’amour dé­cline parce que, sou­dain, Wia­zem­sky voit l’homme qu’elle aime et ad­mire prendre une di­rec­tion qui lui pa­raît in­com­pré­hen­sible et s’aper­çoit que si elle n’y adhère pas à son tour, elle est lar­guée. Il y a un court–cir­cuit entre le pri­vé et le po­li­tique, un mo­ment in­té­res­sant qui, je crois, per­met­tait aus­si de re­ve­nir sur tout ce truc 68 avec un re­cul amu­sé, sans nos­tal­gie, comme le fe­rait une BD qui pour­rait tou­cher des gens de vingt ans au­jourd’hui. »

«J’ai long­temps été un “ac­teur au­to­bio­gra­phique” : ce qui ar­rive au per­son­nage, je fai­sais comme si ça m’ar­ri­vait à moi. »

Le crâne ra­sé pour re­pro­duire la cal­vi­tie de Go­dard, un che­veu sur la langue, des lu­nettes tein­tées, Louis Gar­rel imite le ci­néaste et, en même temps, la mise en scène ne cherche jamais le réa­lisme, il y a quelque chose de vo­lon­tai­re­ment in­ache­vé ou mal taillé dans le cos­tume pour lais­ser de la place à une iro­nie que le co­mé­dien com­pare à celle d’un Mas­troian­ni dans les co­mé­dies ita­liennes des an­nées 1950. « J’ai tel­le­ment confiance dans ce que je pense de Go­dard que je ne me fais pas de sou­ci pour lui quand je re­garde le film. La que­relle entre ceux qui pensent en­core que c’est un es­croc et ceux qui hurlent au gé­nie est ter­mi­née. Il est dans l’his­toire de l’art et, même s’il s’en dé­fie, il ne peut plus échap­per à la lé­gende de tout ce qu’il a in­ven­té, bous­cu­lé, pro­fé­ré, etc. Mi­chel [Ha­za­na­vi­cius] fait sans doute le film de­puis un en­droit pré­cis, c’est–à–dire ceux qui ad­mirent Go­dard mais lui re­prochent d’avoir lâ­ché la nar­ra­tion pour être en­tré dans la pure re­cherche ou l’abs­trait, d’avoir ces­sé de dia­lo­guer avec la pro­duc­tion clas­sique, les ac­teurs, le pu­blic pour s’iso­ler tou­jours plus fa­rou­che­ment dans son propre monde. » Il n’em­pêche, et même s’il s’en dé­fend, en ac­cep­tant de tour­ner dans Le Re­dou­table et d’être pour la ga­le­rie le fre­lu­quet Go­dard im­per­ti­nent et in­sup­por­table, Louis Gar­rel a fait un pas de plus hors de cette zone d’in­ten­si­té ma­gné­tique dont il était de­ve­nu l’un des plus brillants sa­tel­lites, dé­ri­vant de film en film avec le dé­ta­che­ment té­né­breux d’un jeune pre­mier que l’on rat­tache tou­jours au pas­sé, son père ou Jean– Pierre Léaud, ce par­rain sym­bo­lique qui lui a don­né l’onc­tion ti­bé­taine pour un bap­tême en sain­te­té dan­dy. « Un mec un jour m’a dit : “Toi, t’es un ac­teur un­der­ground.” (Il rit.) J’ai long­temps été ce qu’on pour­rait ap­pe­ler un “ac­teur au­to­bio­gra­phique”, c’est–à–dire que ce qui ar­rive au per­son­nage, je fai­sais comme si ça m’ar­ri­vait à moi. Je ne cher­chais pas la com­po­si­tion mais une es­pèce de vé­ri­té, un type de ver­tige que j’ai dé­cou­vert à 14 ans dans Le Gar­çu de Mau­rice Pia­lat : on ne sait plus si c’est l’ac­teur De­par­dieu qu’on voit à nu dans le film ou s’il fait le portrait du ci­néaste, ou si le ci­néaste se ré­in­vente dans son ac­teur. Il y a un tour de ma­gie dingue qui me don­nait, je m’en sou­viens, une confiance dans la vie parce que, sou­dain, j’y pre­nais un plaisir fou et que c’était la pro­messe qu’il pou­vait se pas­ser des choses très fortes. »

« LE RE­DOU­TABLE » de Mi­chel Ha­za­na­vi­cius, sor­tie le 13 sep­tembre. « Un dé­clic a eu lieu avec le Saint Laurent de Ber­trand Bo­nel­lo où, pour jouer Jacques de Ba­scher, un per­son­nage pour le coup très éloi­gné de moi, j’ai mis une pe­tite mous­tache. J’ai com­men­cé à me dire que fi­na­le­ment c’était bien de por­ter un masque alors que jus­qu’ici ça me sem­blait un truc im­pur, gê­nant, dont je vou­lais ab­so­lu­ment pas en­tendre par­ler. Maintenant j’aime vrai­ment ça, et je pour­rais même en faire une sorte d’am­bi­tion, cette idée de je­ter sa peau pour en­trer dans celle d’un autre. L’exemple su­prême, à mes yeux, c’est Sean Penn dans Har­vey Milk de Gus Van Sant. C’est somp­tueux. Comment a–t–il fait ? Ce géant tes­to­sté­ro­né qui n’a plus la même voix, les mêmes yeux, la même ges­tuelle, on a l’im­pres­sion qu’il se met de la crème hy­dra­tante sur la fi­gure de­puis vingt ans… Et cette dé­li­ca­tesse joyeuse. Avant, j’ai l’im­pres­sion que je fai­sais des films qui étaient se­crets, ou des­ti­nés à une com­mu­nau­té de ci­né­philes qui pou­vait se les partager en ima­gi­nant qu’on fai­sait cha­pelle com­mune. Les films de Maï­wenn (Mon roi), Ni­cole Gar­cia (Mal de pierres) ou Le Re­dou­table sont des films au grand jour, qui sont sur la place pu­blique. On est moins dans le flot­te­ment dé­vo­rant entre la vie et l’oeuvre, c’est plus un ar­te­fact et, comme au théâtre, un truc ca­thar­tique, on cherche à com­mu­ni­quer quelque chose hors de soi. »

La conver­sa­tion de Louis Gar­rel n’est certes pas du tout en confor­mi­té avec le pro­fil du beau gosse tom­beur que ses rôles ont par­fois exa­gé­ré­ment des­si­né en Nar­cisse bou­deur. Il épate par l’éten­due de ses connais­sances et de ses lectures, pas­sant de l’évo­ca­tion hi­lare des que­relles entre Guy De­bord et Phi­lippe Sol­lers à sa lec­ture d’une bio­gra­phie de Ro­bes­pierre, dont il joue le rôle dans la fresque sur la Ré­vo­lu­tion que Pierre Schoel­ler (L’exer­cice de l’état) tourne en ce mo­ment à Pa­ris, dis­cu­tant du théâtre de Julien Gos­se­lin ou du ci­né­ma de Hou Hsiao–hsien. Dans la ca­té­go­rie des stars in­tel­los, on ne voit guère qu’isa­belle Hup­pert qui puisse le ta­qui­ner sur le même ter­rain d’une cu­rio­si­té in­fa­ti­gable et d’un dé­sir à la fois cé­ré­bral et vis­cé­ral d’être dans le jeu. « C’est com­pli­qué de res­ter ac­teur », dit–il en­core. On ne se fait plus trop de sou­ci pour Louis.

Pe­ter Lind­bergh Di­dier Pé­ron PAR Anas­ta­sia RÉA­LI­SA­TION Bar­bie­ri

PHO­TO­GRAPHE

SAINT LAURENT PAR ANTHONY VACCARELLO Pull en laine

Trench et che­mise en co­ton BURBERRY

Che­mise en crèpe de Chine et vis­cose et t–shirt en co­ton GIORGIO ARMANI

T–shirt et cein­ture per­son­nels Man­teau et pan­ta­lon en laine LOUIS VUIT­TON As­sis­tant réa­li­sa­tion GIO­VAN­NI DA­RIO LAU­DI­CI­NA

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.