JE EST UN AUTRE

VOGUE Hommes International - - SOMMAIRE MODE - PHO­TO­GRAPHE Pao­lo Ro­ver­si RÉA­LI­SA­TION Ja­cob K

Anthony Vac­ca­rel­lo, le dis­cret créa­teur de Saint Laurent, a ré­veillé Man­hat­tan en y dé­voi­lant un pre­mier dé­fi­lé homme em­preint d’une ab­so­lue jeu­nesse et des codes forts de la my­thique mai­son.

La pa­tience est une ver­tu et il en au­ra fal­lu une bonne dose pour en­fin aper­ce­voir en pleine lu­mière la sil­houette de l’homme Saint Laurent tra­cée par Anthony Vac­ca­rel­lo. Deux ans après sa no­mi­na­tion à la tête de la lé­gende phare de la mode et du luxe pa­ri­siens, le créa­teur belge d’ori­gine ita­lienne a choi­si New York, bords de l’hud­son Ri­ver, pour lâ­cher en plein air, sous les bal­bu­tie­ments de la nuit, un gang d’éphèbes dé­lu­rés en sa­ha­rienne de cuir noir, bom­ber ja­cket bro­dée de mille feux, bla­zer fa­çon écailles de serpent, chemises trans­pa­rentes ou­vertes au vent ou jean se­conde peau en paillettes ca­viar. Un ha­bile mé­lange au sha­ker des codes chers à Yves Saint Laurent, de Mar­ra­kech à la fu­sion des genres, du noir à l’in­so­lence en pas­sant par le goût du louche. Un dé­fi­lé en exil en forme d’hom­mage. Qua­rante ans plus tôt, Yves Saint Laurent fê­tait au même en­droit qu’il nim­bait de « Chi­na spi­rit », le lan­ce­ment de son par­fum Opium aux va­peurs de scan­dale sous une cas­cade d’or­chi­dées et de lys. Tru­man Ca­pote, Cher, Cal­vin Klein, Dia­na Vree­land, Hal­ston étaient de la par­ty. Anthony Vac­ca­rel­lo, lui, n’était pas né. Rai­son peut–être pour la­quelle le créa­teur, pas­sé par la pres­ti­gieuse La Cambre de Bruxelles, flaire et res­pecte le mythe sans crou­ler sous son poids.

Ses robes in­can­des­centes et ses mi­cro­shorts en cuir taillés pour jambes ki­lo­mé­triques et tu­toyer la lune, ses blouses trans­pa­rentes, ses épaules sur­vol­tées et cri­blées de clous, ses dé­col­le­tés af­fo­lants per­mettent à la mai­son Saint Laurent de voir s’en­vo­ler son chiffre d’af­faires au–de­là du mil­liard d’eu­ros (+ 23 % en 2017). L’af­fir­ma­tion de sa mode homme de­vrait le pro­pul­ser vers d’autres cimes. Pas de quoi tour­ner la tête d’anthony Vac­ca­rel­lo. As­sis de­vant un ca­fé noir en ter­rasse du Flore à Saint–ger­main–des–prés, il a l’in­no­cente fraî­cheur d’un hé­ros de Ch­ris­tophe Ho­no­ré — Les Chan­sons d’amour, par exemple. Écorce dis­crète en jean et che­mise sombres, le che­veu dé­coif­fé, il se ré­vèle at­ten­tif, ré­ser­vé, les pieds sur terre et la tête dans les étoiles. Et qua­li­té rare, gen­til au sens noble du terme. Chic en somme.

GANG OF NEW YORK VOGUE HOMMES

Tu es à la tête de Saint Laurent de­puis près de trois ans, pour­quoi as–tu at­ten­du aus­si long­temps pour pré­sen­ter une col­lec­tion homme sur le po­dium ?

ANTHONY VAC­CA­REL­LO

Je n’avais ja­mais ima­gi­né de col­lec­tion homme avant d’en­trer chez Saint Laurent, il fal­lait sim­ple­ment que je me sente confiant pour me je­ter à l’eau.

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Pour­quoi as–tu choi­si New York pour dé­voi­ler ce dé­fi­lé ?

ANTHONY VAC­CA­REL­LO

Après avoir pré­sen­té mon dé­fi­lé femme sous la tour Eif­fel, j’ai pris conscience qu’il me se­rait très dif­fi­cile de faire aus­si spec­ta­cu­laire à Pa­ris. C’était un peu le sum­mum ! Très vite, l’idée de New York s’est im­po­sée. J’adore cette ville. Elle s’est construite en un éclair et te donne le sen­ti­ment que tout y est pos­sible. Elle m’évoque la li­ber­té, la Fac­to­ry, le mé­tis­sage… Elle a un cha­risme unique. Comme tout le monde, je l’ai dé­cou­verte dans les films et je me sou­viens de cette sen­sa­tion étrange, quand j’y ai mis les pieds la pre­mière fois à dix–sept ou dix–huit ans, de tout re­con­naître sans rien connaître. Et comme les États Unis ne tra­versent pas la meilleure pé­riode de leur his­toire, c’était aus­si une ma­nière de rendre hom­mage à cette ville. —›

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Une des ex­pres­sions de l’al­lure em­blé­ma­tique ima­gi­née par Yves Saint Laurent consis­tait en un dé­tour­ne­ment du dres­sing mas­cu­lin en écho à l’éman­ci­pa­tion des femmes. Dans ton dé­fi­lé, on a pu ob­ser­ver, à l’in­verse, que beau­coup de signes ex­té­rieurs de fé­mi­ni­té cla­quaient sur le dos des man­ne­quins : trans­pa­rences, im­pri­més léo­pard, bro­de­ries au ver­nis haute cou­ture, peau à l’air libre, un fi­nal tout en paillettes car­bone. Les hommes ont fi­na­le­ment le droit de s’amu­ser ?

ANTHONY VAC­CA­REL­LO

Ça me fait plai­sir que ça t’ait sau­té aux yeux. Je veux li­bé­rer l’homme d’un car­can, le sor­tir des cli­chés vi­rils, spor­tifs. Et lui don­ner la pos­si­bi­li­té d’as­su­mer sa sen­si­bi­li­té. Il n’est pas ques­tion de mon­trer un homme fé­mi­nin, ou sexy au pre­mier de­gré — c’est un mot que je n’aime pas, d’ailleurs –, mais plu­tôt de mon­trer un homme à fleur de peau et sûr de lui. L’idée d’être soi, de s’af­fi­cher comme on l’en­tend sans au­cune ar­rière–pen­sée sexuelle, sans être ju­gé, me plaît beau­coup. C’est une li­ber­té que je dé­fends d’au­tant plus que l’époque n’a ja­mais été aus­si lisse et asep­ti­sée.

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Cer­tains créa­teurs dé­fendent l’idée qu’un jour les hommes et les femmes par­ta­ge­ront la même garde–robe. Ça t’ins­pire quoi ?

ANTHONY VAC­CA­REL­LO

C’est la pen­sée du mo­ment. C’est uto­pique, et ce se­rait dom­mage. L’époque tend à gom­mer toutes les dif­fé­rences, à tout les­si­ver, uni­for­mi­ser dans le but que tout le monde se res­semble. Quelle tris­tesse ! Je crois et je dé­fends une plus grande flui­di­té des genres mais je ne crois pas qu’un jour les hommes por­te­ront des robes. C’est bien de ba­li­ser les ter­ri­toires. C’est la rai­son pour la­quelle j’étais heu­reux de faire ce dé­fi­lé homme.

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Quels sont les contours de la sil­houette Saint Laurent ?

ANTHONY VAC­CA­REL­LO

Af­fû­tée, sans com­pro­mis. C’est une épaule, une struc­ture qui im­pose un main­tien, une te­nue, in­duit une at­ti­tude, au risque par­fois de ne pas être confor­table. Et tant pis… C’est l’an­ti­thèse de la sil­houette re­lax, co­ol, sports­wear qu’on voit dé­sor­mais par­tout, jus­qu’à l’over­dose. Et c’est une sil­houette noire bien sûr.

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As–tu Saint Laurent en tête quand tu tra­vailles sur la col­lec­tion ?

ANTHONY VAC­CA­REL­LO

Au dé­but tou­jours. Je le vois en djel­la­ba, en sa­ha­rienne grosse cein­ture sur pan­ta­lon de ve­lours cô­te­lé, ou même en blou­son de cuir. Puis il s’es­tompe. La col­lec­tion s’éla­bore, les man­ne­quins se l’ap­pro­prient et m’em­mènent ailleurs.

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Dans quel état d’es­prit es–tu quand tu conçois une col­lec­tion homme ? Es–tu dans une vi­sion pure, un concept, ou plu­tôt dans la pro­jec­tion de ce que tu por­te­rais ?

ANTHONY VAC­CA­REL­LO

Un peu les deux. Il y a une part de pro­jec­tion de moi quand j’étais jeune, dans ce que je por­tais alors. À vingt ans, l’éclat sombre du créa­teur Xa­vier Del­cour me fas­ci­nait au point de me don­ner en­vie de faire ce mé­tier. Un gar­çon en noir, l’oeil char­bon­neux, une che­mise trans­pa­rente, une ligne de strass, des t–shirts et des vestes aux manches ar­ra­chées. La vague élec­tro 2000 ins­pi­rée des an­nées 1980. Et puis, il y a aus­si l’in­fluence ma­jeure de fi­gures avec les­quelles j’ai gran­di : Serge Gains­bourg, Jar­vis Co­cker ou en­core Brett An­der­son, le lea­der de Suede. —›

« L’idée d’être soi, de s’af­fi­cher comme on l’en­tend sans ar­rière–pen­sée sexuelle, sans être ju­gé, me plaît beau­coup. »

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Quels sont les hommes que tu trouves les plus ins­pi­rants ?

ANTHONY VAC­CA­REL­LO

Serge Gains­bourg, en­core et tou­jours, en veste croi­sée rayée ten­nis Saint Laurent sur une che­mise en jean fa­ti­guée, des per­son­nages liés à la mu­sique, au cinéma, à la Nou­velle Vague… Ro­bert Map­ple­thorpe aus­si pour le cô­té sul­fu­reux, la marge, com­plè­te­ment trans­cen­dés. Es­sen­tiel­le­ment des per­son­nages d’hier. C’est dif­fi­cile de ci­ter un contem­po­rain. Timothée Cha­la­met a quelque chose d’in­tri­gant. La beau­té liée à la jeu­nesse an­ti­pa­thique, un poil ar­ro­gante sans doute. Il a l’air sûr de lui, ça a de la gueule. J’aime bien le cô­té « pe­tit mer­deux » !

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Le vêtement Saint Laurent par ex­cel­lence ?

ANTHONY VAC­CA­REL­LO

Le jean. Il a d’ailleurs sou­vent dit qu’il au­rait ai­mé l’in­ven­ter. Le jean est à Saint Laurent au­jourd’hui ce que la sa­ha­rienne a re­pré­sen­té dans les an­nées 1970.

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Ce nu­mé­ro de tourne au­tour du « chic ». Qu’est–ce qui est chic à tes yeux ? Vogue Hommes

ANTHONY VAC­CA­REL­LO

Je pense que si tu poses la ques­tion à un jeune, il ne sait pas ce que ça veut dire. Le co­ol a eu la peau du chic. Le chic est hors du temps, hors de la mode, avec un pe­tit quelque chose du pas­sé. C’est une at­ti­tude. C’est l’art de sa­voir har­mo­ni­ser des choses qui ne vont pas for­cé­ment en­semble. De fa­çon ul­tra­per­son­nelle. C’est don­ner une forme de co­hé­rence à l’in­co­hé­rence. C’est as­su­mer d’être dé­ca­lé.

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Quel est l’an­ti­dote au chic, le vêtement ou l’ac­ces­soire que tu éra­di­que­rais du ves­tiaire mas­cu­lin ?

ANTHONY VAC­CA­REL­LO

La grosse bas­ket. Sans hé­si­ter. —›

« On ne dit pas non à Saint Laurent. D’au­tant qu’on m’a sim­ple­ment dit en me don­nant les clefs, “à toi de jouer”.»

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Quels sont les basiques d’un dres­sing pour homme ?

ANTHONY VAC­CA­REL­LO

Une veste en laine rayée ten­nis, iden­tique à celle que por­tait Gains­bourg, une che­mise en jean bleu, un jean noir et un blou­son de cuir. Coupe se­ven­ties, cou­leur ta­bac.

VOGUE HOMMES Que t’ins­pire Yves Saint Laurent ? ANTHONY VAC­CA­REL­LO

Spon­ta­né­ment la fête. Et bi­zar­re­ment l’al­cool, la co­caïne, la dé­pres­sion, ces dé­mons qu’on as­so­cie sou­vent à Saint Laurent sont pour moi liés à la fête. Comme quoi, la vé­ri­té Saint Laurent est mul­tiple. Ça m’évoque aus­si le clan, la tri­bu. Bet­ty, Lou­lou, Pierre Ber­gé et An­dy Wa­rhol, Mick Jag­ger… Un cercle très fer­mé qu’on ado­rait ou qu’on dé­tes­tait, mais qui fas­ci­nait. J’es­saie de re­pro­duire ça avec les gens qui m’en­tourent.

VOGUE HOMMES Tu es snob ? ANTHONY VAC­CA­REL­LO

Un peu, comme lui d’ailleurs. Tout en étant très po­pu­laire. Saint Laurent, c’est en­core une fois un club fer­mé. Ça me plaît l’idée que la mode et l’état d’es­prit Saint Laurent ne soient pas à la por­tée de tout le monde. Quand je re­garde toutes les pho­tos de l’époque, ça me fait rê­ver, c’est une tri­bu à la­quelle j’au­rais ai­mé ap­par­te­nir.

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As–tu eu la chance de le ren­con­trer ?

ANTHONY VAC­CA­REL­LO

Ja­mais. Ses proches en re­vanche, oui. Pierre Ber­gé, évi­dem­ment, mais aus­si Bet­ty Ca­troux ou en­core Do­mi­nique De­roche, qui a tra­vaillé à ses cô­tés pen­dant près de qua­rante ans. C’est ca­pi­tal de res­ter en contact avec L’ADN de cette mai­son pour l’an­crer à au­jourd’hui. C’est la mai­son pa­ri­sienne la plus em­blé­ma­tique, la plus mo­derne. Saint Laurent a tout in­ven­té.

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Les deux mots qui re­viennent le plus à ton su­jet sont dis­cret et dé­ter­mi­né. Ça te semble juste ?

ANTHONY VAC­CA­REL­LO

Di­sons que je ne parle pas beau­coup et que je sais ce que je veux. Je pres­sen­tais qu’un jour une grosse mai­son pa­ri­sienne al­lait me tom­ber des­sus. Quand le groupe Ke­ring m’a con­tac­té, je pen­sais qu’ils al­laient me pro­po­ser Ba­len­cia­ga. En fait, c’était Saint Laurent. On ne dit pas non à Saint Laurent. D’au­tant qu’on ne m’a ja­mais dit quoi faire en me don­nant les clefs, sim­ple­ment « à toi de jouer ». J’au­rais dû avoir le ver­tige mais, chaque ma­tin, en­core au­jourd’hui, quand je me rends au stu­dio de la rue de l’uni­ver­si­té, je ne réa­lise pas. D’une cer­taine ma­nière, ça me pro­tège, ça me dé­leste de pas mal de pres­sion.

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Cette mai­son est un Graal à l’ori­gine de beau­coup d’at­tentes et de fan­tasmes. Il faut un gi­let pare–balles quand on est le créa­teur à la tête d’une telle lé­gende. Comment vis–tu l’ex­pé­rience ?

ANTHONY VAC­CA­REL­LO

Quand je suis ar­ri­vé chez Saint Laurent, j’ai consta­té que tous les créa­teurs qui m’avaient pré­cé­dé s’étaient fait ta­per des­sus, par­fois même dé­mo­lir. J’étais pré­pa­ré et je sa­vais que je n’al­lais pas y cou­per. Une fois qu’on en a conscience, ce n’est pas bien mé­chant. Je reste dé­ta­ché des at­taques. Et, à l’in­verse, de toute flat­te­rie. Tout le monde a le sen­ti­ment de sa­voir mieux que per­sonne ce qu’est et ce que de­vrait être Saint Laurent. On l’as­so­cie le plus sou­vent au smo­king, aux ors de la haute cou­ture, à la bour­geoise des an­nées 1980 et beau­coup moins à la li­ber­té, l’éman­ci­pa­tion, à la fronde sty­lis­tique qu’il a in­car­né dans les an­nées 1970. En­core une fois, la vé­ri­té Saint Laurent est mul­tiple. Et ten­ter de la faire évo­luer n’est pas une pro­fa­na­tion.

En haut : Che­mise en laine et che­mise en soieVeste en ca­che­mire,jean en de­nim et pen­den­tif en lai­tonSa­ha­rienne en de­nim et che­mise en éta­mine de soieCi–contre : Sa­ha­rienne en cuir, jean en de­nim et chaîne en lai­tonPage de gauche : Man­teau en laineSAINT LAURENT PAR ANTHONY VAC­CA­REL­LO PRIN­TEMPS–ÉTÉ 2019

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