L’OMBRE D’AGNEL­LI

VOGUE Hommes International - - SOMMAIRE TENDANCES - Oli­vier NI­CK­LAUS PRO­POS RECUEILLIS PAR PHO­TO­GRAPHE An­dy WA­RHOL

Pen­dant trente ans, Stuart Thorn­ton a sui­vi pas à pas l’em­blé­ma­tique pa­tron de Fiat. Au point de tout sa­voir sur les ob­ses­sions de cette fi­gure de l’élé­gance. PRO­POS RECUEILLIS PAR Oli­vier Ni­ck­laus PHO­TO­GRAPHE An­dy Wa­rhol

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Comment vous êtes–vous re­trou­vé à tra­vailler pour Gian­ni Agnel­li ?

STUART THORN­TON

Je suis né au nord–est de l’an­gle­terre, à New­big­gin– by–the–sea, une sta­tion tou­ris­tique hup­pée. Mon père et ma mère tra­vaillaient dé­jà comme ma­jor­dome et gou­ver­nante au ser­vice du duc et de la du­chesse de Nor­thum­ber­land. C’est là que j’ai ap­pris le mé­tier. J’ai en­suite tra­vaillé pour Ka­rim Aga Khan. Et en 1974, l’aga Khan a in­vi­té Gian­ni Agnel­li en week–end à Saint–mo­ritz. J’ai dû faire bonne im­pres­sion à Mon­sieur Agnel­li car il m’a tout de suite pro­po­sé de tra­vailler pour lui. J’étais ten­té mais aus­si un peu gê­né de quit­ter l’aga Khan comme ça. Heu­reu­se­ment, les deux hommes étaient très amis, donc ils se sont ar­ran­gés entre eux.

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Qu’est–ce qui vous a ten­té dans cette pro­po­si­tion ?

STUART THORN­TON

La vie de Mon­sieur Agnel­li ! Onze mai­sons énormes dis­sé­mi­nées dans le monde, des ba­teaux, des pro­messes de voyages sans fin. Dif­fi­cile de ré­sis­ter…

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Et alors, c’était aus­si ex­ci­tant que vous l’ima­gi­niez ?

STUART THORN­TON

Être ma­jor­dome pour Mon­sieur Agnel­li, ce n’est pas non plus de tout re­pos. Il faut se le­ver à 4 h 30 pour être prêt quand lui se lève, à 5 heures. Il y a un gros bou­lot d’or­ga­ni­sa­tion. Il faut que tout soit fluide pour lui, an­ti­ci­per le moindre pro­blème. À tout mo­ment, vous pou­vez vous re­trou­ver à conduire ou à mettre la table… En fait, vous rem­plis­sez les trous, en fonc­tion des cir­cons­tances. Je le sui­vais par­tout au­tour du globe, 24 h/24. La rou­tine quo­ti­dienne, c’était de prendre le pe­tit– dé­jeu­ner à Ve­nise, de dé­jeu­ner à Pa­ris et de dî­ner à New York — et il y avait en­core le Con­corde à l’époque ! J’ado­rais ça : j’avais l’im­pres­sion d’être constam­ment en va­cances… Comme il avait eu un grave ac­ci­dent de voi­ture en 1952, dans le­quel il avait qua­si­ment per­du une jambe, il man­quait d’équi­libre quand il mar­chait, et il fal­lait donc être constam­ment à ses cô­tés. Ce­la dit, c’est en étant comme son ombre en per­ma­nence que j’ai pu vivre au­tant de mo­ments in­ou­bliables. —›

Pen­dant trente ans, il a veillé sur la garde–robe de Gian­ni Agnel­li, na­vi­guant entre ses onze mai­sons et s’adap­tant à ses lu­bies du mo­ment. Stuart Thorn­ton était le ma­jor­dome du cha­ris­ma­tique pa­tron de Fiat. Il se sou­vient.

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Au­tant de voyages, ça veut dire faire des va­lises en per­ma­nence, non ?

STUART THORN­TON

Oui, mais vous sa­vez, quand on a les moyens d’avoir onze mai­sons, on a aus­si les moyens d’avoir onze garde–robes ! Ce qui fait qu’au fond, on ne trim­bal­lait pas tant de ba­gages que ça. Juste deux va­lises amé­ri­caines en alu­mi­nium rayées de bleu et de noir, et un sac Her­mès. Rien de plus.

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Comment dé­fi­ni­riez–vous le style de Gian­ni Agnel­li ?

STUART THORN­TON

Con­trai­re­ment à ce que beau­coup ima­ginent, Mon­sieur Agnel­li ne pas­sait pas ses jour­nées à ré­flé­chir à comment il al­lait s’habiller. Ce qui est pour moi la vraie élé­gance : ne pas y pen­ser. Certes, il ne met­tait pas n’im­porte quoi et se four­nis­sait chez les meilleurs tailleurs, que ce soit pour les chemises ou les cos­tumes, mais une fois que c’était dans sa garde–robe, il ne met­tait pas trois heures à choi­sir. Il était peut–être un peu plus at­ten­tif à la cra­vate, qui était se­lon lui à l’époque la ma­nière dont un homme pou­vait choi­sir de don­ner le ton de sa jour­née. Ou de sa soi­rée.

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Il a pour­tant créé des fi­gures de style te­naces, à com­men­cer par la montre por­tée sur le poi­gnet de la che­mise…

STUART THORN­TON

Alors ça, ça n’a ja­mais été le cal­cul qu’on croit. Avant que je tra­vaille pour lui, il por­tait des chemises clas­siques avec col fran­çais et poi­gnets bi­seau­tés. Mais son tailleur de l’époque lui fai­sait des manches sur me­sure si ajus­tées qu’il n’avait tout sim­ple­ment pas la place de glis­ser sa montre sous sa che­mise. Ça a com­men­cé comme ça, pour une rai­son très pra­tique :

la montre n’était ja­mais la même. Et pour les chemises, il a évo­lué. Il s’est mis à por­ter des cols but­ton–down en dé­bou­ton­nant les ra­bats, ce qui a aus­si été un geste d’élé­gance très sui­vi. Mais lui ne pen­sait qu’à être à l’aise. C’était ça son cre­do en ma­tière d’élé­gance. D’ailleurs pour ses chemises au col but­ton–down, il ai­mait celles de l’amé­ri­cain Brooks Bro­thers, ce qui prouve bien sa sim­pli­ci­té. Il au­rait pu les faire réa­li­ser par des tailleurs ita­liens. Juste, il veillait à ce qu’elles soient presque tou­jours blanches ou bleu clair. Mais il osait beau­coup plus qu’on croit : por­ter un col rou­lé sous la che­mise, par exemple, ou por­ter la cra­vate par–des­sus un pull. Pa­reil : la lé­gende du noeud de cra­vate de tra­vers, c’est moins un geste dan­dy qu’une preuve de sa dé­sin­vol­ture. En fait, avant moi, il por­tait beau­coup de cos­tumes gris fla­nelle sur me­sure. Et puis, au cours des an­nées 1970, son style a évo­lué dans une di­rec­tion plus dé­con­trac­tée : beau­coup de jeans (très ajus­tés au dé­part, puis plus amples, des Le­vi’s 501), des chaus­sures spor­tives avec les cos­tumes, etc.

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Quel par­fum por­tait–il ?

STUART THORN­TON

Au­cun ! Pour lui comme pour moi, un homme ne de­vrait pas se par­fu­mer. La seule odeur qu’il to­lé­rait sur lui, c’était un af­ter–shave men­tho­lé. Rien d’autre.

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Ça n’était ja­mais en­nuyeux comme mé­tier ?

STUART THORN­TON

Ja­mais. Sans doute aus­si parce que Mon­sieur Agnel­li avait beau­coup d’hu­mour et qu’il était simple. Je me sou­viens que lorsque nous al­lions en Corse, il pou­vait s’as­seoir avec de vieux Corses sur un banc, et dis­cu­ter avec eux. Il était à l’aise dans n’im­porte quelle cir­cons­tance. Et puis, vous sa­vez, être en per­ma­nence avec lui, c’était comme voya­ger avec l’am­bas­sa­deur d’ita­lie. Les hommes po­li­tiques du monde en­tier le consul­taient : il avait des idées très fines. C’était tou­jours très amu­sant, au point que je n’ai ja­mais eu l’im­pres­sion de tra­vailler. C’est d’ailleurs ce que je dis à mes pe­tits–en­fants : tâ­chez de trou­ver un bou­lot où vous n’avez pas l’im­pres­sion de tra­vailler.

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Jus­te­ment, comment peut–on avoir une vie de fa­mille quand on est le ma­jor­dome d’une telle per­son­na­li­té ?

STUART THORN­TON

Une anec­dote ré­sume tout. En 1982, ma femme s’est plainte de ne ja­mais me voir à Por­to Cer­vo, en Sar­daigne, où nous nous étions ins­tal­lés. J’ai donc fait mine de quit­ter Mon­sieur Agnel­li. Il a alors ima­gi­né que je pour­rais tra­vailler six mois pour lui, ba­sé à Tu­rin, et six mois pour l’aga Khan, ba­sé à Por­to Cer­vo. Je crois que ce­la ré­sume bien quel genre d’homme il était : gé­né­reux et in­gé­nieux !

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«Mon­sieur Agnel­li ne pas­sait pas ses jour­nées à ré­flé­chir à comment il al­lait s’habiller. C’est la vraie élé­gance : ne pas y pen­ser. »

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