CHIC IN­CAR­NÉ

CHIC IN­CAR­NÉ

VOGUE Hommes International - - SOMMAIRE TENDANCES - Laurent RI­GOU­LET PRO­POS RECUEILLIS PAR PHO­TO­GRAPHES INEZ & VI­NOODH

La lé­gende Nile Rod­gers a ré­vo­lu­tion­né black mu­sic des an­nées 1970 en fu­sion­nant mode et mu­sique. En­tre­tien de style. PRO­POS RECUEILLIS PAR Laurent Ri­gou­let PHO­TO­GRAPHES Inez &Vi­noodh

Nile Rod­gers est une lé­gende. L’homme qui a pro­duit les tubes pla­né­taires Up­side down de Dia­na Ross et Let’s dance de Da­vid Bo­wie pré­pare le re­tour de son groupe Chic après une ab­sence de vingt–six ans. Deux al­bums sont prêts, jure–t–il — le pre­mier s’ap­pelle It’s about time, «il est grand temps»! Dans la fou­lée de son suc­cès spec­ta­cu­laire avec Daft Punk, en par­ti­cu­lier le hit Get lu­cky, Nile Rod­gers parle en­core de conqué­rir les jeunes gé­né­ra­tions. Il a 65 ans, les dents du bon­heur, un sou­rire ju­vé­nile, des dread­locks qui lui des­cendent jus­qu’au mi­lieu du dos, un bé­ret jaune ca­na­ri as­sor­ti à un pan­ta­lon mi­li­taire ci­tron ta­ché de gris, un t–shirt de Chic sur le­quel pend un col­lier de mous­que­tons ar­gen­tés. «Par­lons d’élé­gance, dit–il, je m’y connais un peu!»

VOGUE HOMMES

Quel est le pre­mier style qui vous a mar­qué ?

NILE ROD­GERS

Ce­lui de mes pa­rents. Ils étaient d’une classe folle. Nous ha­bi­tions Green­wich Village, à New York, à l’époque de la Beat Generation. Ma mère, Be­ver­ly, était une femme ma­gni­fique qui fai­sait pen­ser aux hé­roïnes des films de James Bond. Elle était jeune (elle m’a eu à l’âge de 13 ans) et por­tait des vê­te­ments aux cou­leurs pim­pantes ins­pi­rés par les pre­mières heures de Car­na­by Street, comme ceux de Twig­gy. Elle ar­bo­rait une im­pres­sion­nante coupe afro et in­car­nait le «black is beau­ti­ful» bien avant l’heure. Une beau­té na­tu­relle et libre. Son com­pa­gnon, mon beau–père, avait une gueule à la Ca­ry Grant, il était blanc et juif, im­mer­gé dans la culture noire et avait hé­ri­té d’un ate­lier de confec­tion.

C’était as­sez rare de voir un couple mixte à la fin des an­nées 1950. Ils étaient co­ol et in­ven­taient leur propre style, com­plè­te­ment en marge. Leur quo­ti­dien, c’était la drogue, l’hé­roïne, et ils vi­vaient leur ad­dic­tion avec une cer­taine poé­sie. Ils étaient en­tou­rés d’une faune ex­cen­trique: des hommes por­tant plas­trons, ja­bots ou cols rou­lés, bé­rets, cas­quettes et cha­peaux; des femmes avec des robes ba­rio­lées, des fume–ci­ga­rettes so­phis­ti­qués. Les mu­si­ciens de jazz les plus co­ol pas­saient chez nous. The­lo­nious Monk est même ve­nu ache­ter un man­teau de four­rure à ma mère! Le mauvais cô­té de l’af­faire, c’est qu’ils m’ha­billaient comme eux. J’avais l’air de sor­tir des pages d’un ma­ga­zine de mode et ça n’était pas tou­jours fa­cile à vivre dans les rues où je fré­quen­tais des pe­tites frappes ita­liennes ou por­to­ri­caines… J’étais un en­fant, je ne pou­vais pas dé­ci­der de ce que je por­tais, et je dé­tes­tais me pro­me­ner comme ça, en Pe­tit Lord Faunt­le­roy du ghet­to qui se fai­sait cham­brer et bous­cu­ler en per­ma­nence.

VOGUE HOMMES À quel mo­ment avez–vous fait le lien entre mode et mu­sique ?

NILE ROD­GERS

Le pre­mier disque qu’on m’a of­fert était Blue Suede Shoes d’el­vis Pres­ley et ma grand–mère, qui me l’a ache­té, m’a aus­si fait ca­deau des chaus­sures en daim bleu. J’avais cinq ans, j’al­lais dans une école ca­tho­lique et je por­tais un uni­forme bleu ma­rine bro­dé d’or avec ces bot­tines bleu royal. Ça me ren­dait très sin­gu­lier. J’ai long­temps pen­sé en­suite qu’on m’of­fri­rait un vêtement avec chaque nou­veau disque! Comme j’ai com­men­cé très jeune par jouer dans un or­chestre clas­sique, je por­tais des smo­kings pour les ré­ci­tals. Je sa­vais soi­gner chaque dé­tail. Le noeud de cra­vate par exemple: la plu­part des hommes ne savent pas les faire et choi­sissent des cra­vates avec un fer­moir. Je dé­teste ça! Vous ne ver­rez ja­mais Nile Rod­gers at­ta­cher une cra­vate avec un fer­moir!

Pro­duc­teur de Dia­na Ross, in­time de Da­vid Bo­wie, Nile Rod­gers re­vient sur une vie d’élé­gance et de goût.

VOGUE HOMMES

Vous fré­quen­tiez les Black Pan­thers pen­dant votre ado­les­cence, leur style vous a–t–il in­fluen­cé ?

NILE ROD­GERS Non, j’étais un hip­pie. C’est vrai­ment la ré­vo­lu­tion qui a mar­qué ma jeu­nesse. On ache­tait des vê­te­ments d’oc­ca­sion, on en fa­bri­quait nous–mêmes. J’avais des fleurs bro­dées par­tout, des cou­leurs ex­cen­triques. Le mou­ve­ment hip­pie a pro­fon­dé­ment mar­qué l’amé­rique et c’était une ma­nière de m’af­fir­mer. Je ne me suis ja­mais trou­vé par­ti­cu­liè­re­ment beau, beau­coup moins que mes amis ou que mon pe­tit frère, qui était vrai­ment sé­dui­sant. Il fal­lait que je m’ex­prime au­tre­ment, que je fa­çonne ma propre iden­ti­té à l’aide des vê­te­ments et des coif­fures. Pen­dant toute ma vie, je n’ai ja­mais eu une coupe de che­veux or­di­naire: je les tein­tais avec des co­lo­rants ali­men­taires, c’est tout ce dont on dis­po­sait à l’époque. Le style, c’était l’ex­pres­sion de ma li­ber­té. Je por­tais ce qui me plai­sait, et c’est en­core le cas. Re­gar­dez mes ongles de pieds (il en­lève chaus­sures et chaus­settes pour dé­cou­vrir un ver­nis bleu éme­raude, ndlr), je les peins de­puis qu’un ami m’a dit qu’il fai­sait ça pour avoir quelque chose de beau à re­gar­der le soir, quand il se cou­chait. «Es­saie, m’a–t–il dit, et si ça ne te plaît pas, ar­rête!» Je l’ai écou­té et ça m’a sem­blé tom­ber sous le sens. Chaque soir, je me couche nu et je re­garde mes pieds dé­co­rés, c’est un spec­tacle beau­coup plus plai­sant que des ongles ra­cor­nis. Je ne me ver­nis pas les ongles des mains sim­ple­ment parce que je les ronge et que je les abîme en jouant de la gui­tare. —›

VOGUE HOMMES

D’où vous est ve­nue l’idée de Chic ?

NILE ROD­GERS

Au mi­lieu des an­nées 1970, ma co­pine m’a em­me­né voir son groupe pré­fé­ré, Roxy Mu­sic, dont je n’avais ja­mais en­ten­du par­ler. J’ai été si­dé­ré. Ils étaient d’une élé­gance à tom­ber et leur pu­blic leur res­sem­blait. Sur scène, ils por­taient des cos­tumes de cou­tu­riers et je n’avais ja­mais vu ça, un groupe s’ha­billant pour être en ac­cord avec la mu­sique qu’il joue. Je me suis dit mon dieu, si on adapte cette idée à la mu­sique noire, si on en crée notre propre ver­sion, ça va être puis­sant! À la fin des an­nées 1970, nous tra­ver­sions en Amé­rique une des pires crises de­puis celle de 1929 et les Noirs es­sayaient tou­jours de s’ar­ra­cher à leur condi­tion. Je me suis de­man­dé à quel mo­ment, dans l’his­toire amé­ri­caine, ils avaient es­sayé de se mé­lan­ger aux hautes sphères de la so­cié­té. Et j’ai pen­sé à la grande époque du jazz, aux mu­si­ciens qui se pro­cla­maient comte (Count Ba­sie), duc (Duke El­ling­ton), roi (King Oli­ver) et se sa­paient comme des sei­gneurs. Quand nous avons for­mé Chic, à la fin des an­nées 1970, nous avons sui­vi cette piste: un mé­lange de mode et de design, des cos­tumes comme ceux de Roxy Mu­sic et de l’âge d’or du jazz, le nom du groupe en lettres ca­pi­tales comme Kiss, des po­chettes de disque res­sem­blant à des cou­ver­tures de ma­ga­zine et ce terme, Chic, qui sem­blait ve­nu d’ailleurs. Nous vou­lions lais­ser pen­ser que nous dé­bar­quions de France, notre mu­sique était so­phis­ti­quée, plus dé­ri­vée du jazz que du blues et du gos­pel, et nous ne vou­lions pas nous lais­ser en­fer­mer dans une case à une époque où l’amé­rique pen­sait en­core for­te­ment en termes de race et où les pro­gram­ma­teurs se mé­fiaient de tout ce qui avait une co­lo­ra­tion trop funk, trop ghet­to. Les gens n’avaient pas vu des Noirs por­ter des cos­tumes haute cou­ture de­puis l’époque de Cab Cal­lo­way. Ça a mar­ché!

VOGUE HOMMES

Vous avez été les pre­miers à ci­ter les créa­teurs de mode dans vos chan­sons ?

NILE ROD­GERS

Oui « Hal­ston, Guc­ci, Fio­ruc­ci » avec Sis­ter Sledge. Le len­de­main, il y avait plein de fringues dans mon bu­reau ! Main­te­nant, c’est de­ve­nu très com­mun pour les mu­si­ciens de traî­ner avec les fi­gures de la mode et même de créer leur marque ou leur ligne. Mais à l’époque, c’était to­ta­le­ment nou­veau. Comme de faire po­ser des man­ne­quins en cou­ver­ture de nos disques. Mais nous avons ap­pris tout ça par ac­ci­dent, grâce aux filles que nous fré­quen­tions. Da­vid Bo­wie, qui est sans doute le mu­si­cien le plus élé­gant que j’aie ja­mais fré­quen­té et por­tait le cos­tume comme per­sonne, de­vait tout à Ola Hud­son, la mère de Slash, le gui­ta­riste de Guns N’ Roses. C’était une sty­liste re­mar­quable et c’est elle qui a fait de lui le dan­dy qu’il est de­ve­nu au mi­lieu des an­nées 1970. Ça n’était pas du tout dans sa culture. Ce sont les femmes qui nous ont construits.

VOGUE HOMMES

Le style reste tou­jours im­por­tant dans votre vie de mu­si­cien ?

Il l’a tou­jours été. Vogue est ve­nu ré­cem­ment pho­to­gra­phier mon dres­sing car j’ai une col­lec­tion fa­bu­leuse: je garde tous les vê­te­ments que j’ai por­tés de­puis les dé­buts de Chic. Et si vous aviez vu ma chambre d’hô­tel hier soir, vous au­riez hal­lu­ci­né! J’ai 65 ans, je pèse des mil­lions de dol­lars, mais je lave tou­jours mes vê­te­ments moi–même le soir après le concert, dans le la­va­bo. Je me mé­fie du net­toyage à sec. Hen­ri VIII ne confiait pas ses vê­te­ments au pres­sing! Je veux que mes fringues res­tent ma­gni­fiques pour l’éter­ni­té, j’ai un cos­tume Ver­sace en soie de­puis trente–cinq ans et il n’a rien per­du de sa fraî­cheur. Je reste chic, tout en étant créa­tif et j’ar­rive à me sen­tir à ma place dans les so­cié­tés les plus fer­mées en conser­vant ma touche d’ex­cen­tri­ci­té. J’ai été très ému quand j’ai vu que le pu­blic de Chic se sa­pait pour ve­nir à nos concerts. Nous in­car­nions une nou­velle classe, une nou­velle as­pi­ra­tion dans l’amé­rique noire, celle qui al­lait voir mû­rir Ba­rack Oba­ma ou Oprah Win­frey. À pré­sent, nous vou­lons re­ve­nir avec d’autres idées et d’autres modèles pour une gé­né­ra­tion plus libre qui re­ven­dique l’éga­li­té so­ciale, l’éga­li­té entre les genres, l’ac­ces­sion des femmes au pou­voir. C’est pour ça que notre nou­vel al­bum s’ap­pelle It’s about time — «il est grand temps » !

VOGUE HOMMES Ci–contre : Nile Rod­gers avec Bernard Ed­wards, le bas­siste de Chic, en 1978, dans la po­chette in­té­rieur de l’al­bum C’est Chic !

NILE ROD­GERS

«J’ai 65 ans, je pèse des mil­lions de dol­lars, mais je lave tou­jours mes vê­te­ments moi– même le soir après le concert, dans le la­va­bo. »

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.