PA­RIS PER­SON­NEL PAR HEDI SLIMANE

Fi­gure ma­jeure et sans com­pro­mis de la mode et de la pho­to­gra­phie, il eþ­plore et do­cu­mente la scène cultu­relle et ar­tis­tique de notre époque. De Ber­lin à Los An­geles où il vit, de New York à Pa­ris au­jourd ’hui, son re­gard af­fû­té capte, comme nul autre, l’

VOGUE Paris - - Contents - Pro­pos re­cueillis par ANNE-LAURE SU­GIER.

Fi­gure ma­jeure et sans com­pro­mis de la mode et de la pho­to­gra­phie, Hedi Slimane ex­plore et do­cu­mente la scène cultu­relle et ar­tis­tique de notre époque. Pour Vogue Pa­ris, le dis­cret créa­teur ré­vèle, sous la forme d’un jour­nal pho­to­gra­phique et per­son­nel, une cer­taine idée de Pa­ris. À l’honneur, icônes de la mu­sique, du ci­né­ma, de l’ar­chi­tec­ture, du spec­tacle et de la mode, mais aus­si jeunes es­poirs à la car­rière pro­met­teuse.

Pro­pos re­cueillis par Anne-Laure Su­gier. Textes de Théo­do­ra As­part, Phi­lippe Azou­ry, El­vire von Bar­de­le­ben, Sa­bri­na Champenois, Clé­lia Co­hen, Fran­cis Dor­léans, Ar­thur Drey­fus, Ju­lien Ges­ter, Clé­men­tine Gold­szal, Oli­vier Gra­noux, Alexis Jakubowicz, Nel­ly Ka­priè­lian, Jean-Marc La­lanne, Oli­vier Ni­ck­laus, Laurent Ri­gou­let et Fré­dé­ric Tad­deï

Com­ment est née l’en­vie de ce jour­nal pho­to­gra­phique d’ar­tistes fran­çais ?

Hedi Slimane : J’ai com­men­cé il y a deux, trois ans à do­cu­men­ter spé­ci­fi­que­ment la jeune scène mu­si­cale fran­çaise. Avec l’équipe de Vogue, nous sou­hai­tions par ex­ten­sion cé­lé­brer les ar­tistes fran­çais, ma­ni­fes­ter notre en­thou­siasme, notre sou­tien, notre at­ta­che­ment à une cer­taine idée de Pa­ris. Nous n’avions que quelques jours de­vant nous, il s’agit donc d’un ex­trait, une in­ten­tion.

Vous vi­vez et tra­vaillez de­puis dix ans à Los An­geles. Faut-il voir dans ce tra­vail pho­to­gra­phique la ten­ta­tion d’un re­tour en France ? La fin de votre pa­ren­thèse ca­li­for­nienne ?

J’ai ex­plo­ré la Ca­li­for­nie de fond en comble, no­tam­ment à tra­vers la pho­to­gra­phie et la créa­tion de mode. Los An­geles, c’était le champ des pos­sibles il y a dix ans, une sorte d’âge d’or avant la ruée vers l’Ouest de ces deux der­nières an­nées. Ce n’est plus une dé­cou­verte, mais Los An­geles est tou­jours la ville dans la­quelle j’aime vivre, un ob­ser­va­toire idéal.

Com­ment des­si­ne­riez-vous votre géo­gra­phie per­son­nelle, sen­ti­men­tale de Pa­ris ? Le 19e ar­ron­dis­se­ment où vous êtes né et avez gran­di, le Louvre, le Pa­lace et les Bains…

Les Buttes-Chau­mont à 12 ans, ca­mé­ra 16 mm en main. Le Tro­ca­dé­ro dans la fou­lée, sur roller skates en marche ar­rière. Les jar­dins de Ver­sailles le week-end, le Louvre tous les mer­cre­dis dans les salles de pein­tures. Très tôt, vers 15, 16 ans, les pre­mières sor­ties, La Pis­cine pé­riode new wave. Le Pa­lace, plan­qué sur une ban­quette, ob­ser­vant le dé­fi­lé des ha­bi­tués. Idem pour les Bains,

où je croi­sais tout le monde sans connaître per­sonne. Et puis échoué à Saint-Ger­main, squat­tant d’abord chez mes amis à 20 ans, tou­riste plu­tôt qu’étu­diant sur les bancs de l’Ins­ti­tut d’art de Mi­che­let. Je n’ai, par la suite, ja­mais quit­té ce quar­tier. En­core au­jourd’hui, je ne bouge pas de ce pé­ri­mètre qui va de la Clo­se­rie au sud aux quais de la rive gauche où j’ai long­temps ha­bi­té.

Et bien sûr le 5 ave­nue Mar­ceau (où se trouve au­jourd’hui la fon­da­tion Pierre Ber­gé-Yves Saint Laurent). «C’est là que tout a com­men­cé, di­siez-vous dans une de vos rares in­ter­views, j’y ai beau­coup de sou­ve­nirs, une cer­taine idée de Pa­ris à la­quelle je suis pro­fon­dé­ment at­ta­ché.» Quels sont ces sou­ve­nirs ? Quelle est cette idée de Pa­ris ?

Ces pre­mières an­nées de mode, c’est l’âge de l’in­no­cence. On s’amu­sait beau­coup. Il y a en­core, ave­nue Mar­ceau à la fin des an­nées 90, cette lé­gè­re­té et cette in­sou­ciance in­dis­pen­sables à la mode. Je suis tou­ché par celles et ceux qui en­tourent Yves et Pierre, Lou­lou, Bet­ty, Cla­ra, Anne-Ma­rie. Na­tu­rel­le­ment, cet at­ta­che­ment pour la mai­son Yves Saint Laurent, ce qu’elle re­pré­sente, ne m’a ja­mais quit­té.

Il y a, dans cette ga­le­rie de por­traits, des fi­gures sta­tu­taires de la culture comme Mi­chel Le­grand, Jean Paul Gaul­tier, Fran­çoise Har­dy ou Claude La­lanne et des ar­tistes qua­si in­con­nus, un­der­ground, très jeunes. Pour­quoi le choix de ces dif­fé­rentes per­son­na­li­tés?

Il s’agis­sait de cor­res­pon­dances et d’une jux­ta­po­si­tion de cultures ar­tis­tiques. Connus ou in­con­nus, tout ce­la im­porte peu, puisque seul le ta­lent compte. Le reste on s’en fout com­plè­te­ment. Il y a des re­pères in­tan­gibles, qui me ras­surent d’une cer­taine ma­nière. Le tout est sen­ti­men­tal, de sorte que fi­gurent aus­si cer­tains de mes amis, Étienne Da­ho, Fé­lix de Gi­vry, Jacques Au­ber­ger, Bran­co de Phoe­nix, Mar­lon et Sa­cha du groupe La Femme.

Vous n’avez été de pas­sage à Pa­ris que quelques jours, à la fin de l’été. Il y a tous ceux qui ne pou­vaient pas être là, pour di­verses rai­sons, et aux­quels vous te­niez comme Ca­the­rine De­neuve, Leos Ca­rax, JeanPierre Léaud… Quels sont les noms qui com­plé­te­raient, dans l’idéal, votre pan­théon es­thé­tique fran­çais ?

Ils sont nom­breux. No­tam­ment les ar­tistes Pierre Huy­ghe, Phi­lippe Par­re­no, ain­si que la gé­né­ra­tion émer­gente de l’art contem­po­rain, des dan­seurs, ar­chi­tectes, écri­vains, c’est sans fin.

Il y a eu des mo­ments peut-être plus par­ti­cu­liers. Je pense à la pho­to d’An­dré Té­chi­né, sur les quais, un sa­me­di après-mi­di. Vous y te­niez beau­coup…

J’ad­mire An­dré Té­chi­né de­puis long­temps, et nous avons flâ­né sur les bords de Seine en sep­tembre der­nier. Entre deux por­traits, nous re­pre­nions notre conver­sa­tion.

On re­trouve ce mé­lange de nos­tal­gie et d’ab­so­lue mo­der­ni­té, d’in­té­rêt pour le pas­sé et de fas­ci­na­tion pour la jeu­nesse qui semble être l’es­sence même de votre tra­vail…

La jeu­nesse a tou­jours été pour moi le seul su­jet. L’ombre por­tée de l’in­sou­ciance et du bor­del étin­ce­lant des an­nées de jeu­nesse, c’est inexo­ra­ble­ment le temps qui passe. En pho­to­gra­phie, la jeu­nesse a l’avan­tage et le bon goût d’être éter­nelle.

Quel rap­port en­tre­te­nez-vous avec l’époque ? Avec le pré­sent ?

Il y a au­jourd’hui un dé­ca­lage entre un monde vir­tuel anes­thé­siant, à base de sur­en­chère de sel­fies, et le réel qui nous rat­trape. L’époque est au re­nou­veau ar­tis­tique, l’émer­gence iné­luc­table d’une jeu­nesse en­ga­gée.

Les mu­si­ciens sont bien sûrs très pré­sents. Vous les pho­to­gra­phiez de­puis plus de trente ans. Vous par­lez, à ce pro­pos, «d’une quête ob­ses­sion­nelle et infinie». On pour­rait par­ler éga­le­ment de votre ob­ses­sion d’une même sil­houette, l’ob­ses­sion pour la jeu­nesse. Où en êtes-vous de vos ob­ses­sions ?

Les ob­ses­sions fi­nissent par de­ve­nir une gram­maire sty­lis­tique, et le style, il est re­com­man­dé de n’en avoir qu’un. Alors cette quête s’ac­cé­lère à me­sure que le temps se ré­tracte. Ce vo­ca­bu­laire ré­pé­ti­tif, sé­riel, qu’il s’agisse d’une sil­houette ou d’une pho­to­gra­phie, est im­muable. Avec le temps, il est de­ve­nu iden­ti­fiable, il m’ap­par­tient dans la constance, et j’ai fi­ni par m’y ré­soudre.

Quels rap­ports en­tre­te­nez-vous avec ceux que vous pho­to­gra­phiez ?

Un at­ta­che­ment sin­cère. Po­ser pour un por­trait n’est pas ano­din. Dans la chambre noire, on plonge les tirages dans un «ré­vé­la­teur». On donne quelque chose de soi.

Que trou­vez-vous dans la pho­to que vous ne trou­vez pas dans la mode, et vice-ver­sa ? Ou, pour re­prendre la belle in­ter­ro­ga­tion de Ro­land Barthes, qu’est-ce qui fait, à vos yeux, «le gé­nie propre de la pho­to­gra­phie» ?

Une pho­to­gra­phie ne s’ef­face pas. Outre la per­ma­nence, il y a une forme de li­ber­té et de concen­tra­tion, être seul avec un su­jet. La mode c’est le contraire, de l’éner­gie pure, éphé­mère, l’ac­cé­lé­ra­tion du temps, le tout est ter­mi­né avant d’avoir com­men­cé. Cette lé­gè­re­té, sur le pa­pier, c’est as­sez gri­sant, et pour moi com­plé­men­taire. En­fin, la pho­to­gra­phie, no­tam­ment le por­trait, a tou­jours in­for­mé la mode que je des­sine, et non le contraire. Elle s’ins­crit dans une époque don­née, et l’en­semble est par na­ture do­cu­men­taire.

À quoi res­semble votre quo­ti­dien sans la mode ? Est-elle d’ailleurs si ab­sente que ce­la ?

Elle ne l’est pas. Les col­lec­tions dé­filent per­pé­tuel­le­ment dans ma tête, un tra­vail de dé­can­ta­tion in­cons­cient, d’écri­ture au­to­ma­tique qui ne s’ar­rête ja­mais. Plus concrè­te­ment, je tra­vaille en ce mo­ment sur plu­sieurs livres et des pro­jets d’ex­po­si­tions. Je voyage aus­si un peu plus que je ne le fai­sais au­pa­ra­vant.

Pour­quoi te­nez-vous tant à ce que votre nom ne soit as­so­cié qu’à votre tra­vail pho­to­gra­phique et pas à une marque ?

C’est une règle in­con­tour­nable afin que les deux dis­ci­plines de créa­tion co­existent et pro­gressent dis­tinc­te­ment. Quand j’ai com­men­cé à des­si­ner des col­lec­tions, je ne pen­sais pas que la mode puisse de l’ex­té­rieur prendre un as­cen­dant sur la pho­to­gra­phie. J’ai par ailleurs tou­jours pré­fé­ré les ins­ti­tu­tions, la tra­di­tion des mai­sons de cou­ture, la trans­mis­sion.

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