Quand Sui­cides. Les Proies Vir­gin

VOGUE Paris - - Beauté - Les Proies, sor­tie le 23 août.

So­fia Cop­po­la

dé­barque en mai der­nier sur la ter­rasse du Be­ver­ly Hills Ho­tel de Los An­geles, on est frap­pé de consta­ter à quel point le temps semble ca­jo­ler la réa­li­sa­trice. Sil­houette ado­les­cente neu­tra­li­sée en jean et pull ma­rine, che­veux mouillés, elle dif­fuse la même im­pres­sion que celle que l’on res­sen­tait douze ans plus tôt alors qu’on la croi­sait ré­gu­liè­re­ment à l’oc­ca­sion d’un nu­mé­ro de Noël de Vogue dont elle était la ré­dac­trice en chef in­vi­tée. Même teint trans­pa­rent sem­blable à ce­lui de ses jeunes hé­roïnes in­dé­cises, mêmes lèvres pleines dé­li­ca­te­ment glos­sées, comme un ri­deau de chair tendre sur un émail éblouis­sant, même nez de ca­rac­tère, même phra­sé su­cré.

Cette es­cale en Ca­li­for­nie en pré­cède une autre, à Cannes, quelques jours plus tard où son nou­veau film, Les Proies, fer­raille en com­pé­ti­tion of­fi­cielle. À cet ins­tant, elle ignore qu’elle y dé­cro­che­ra le pres­ti­gieux prix de la mise en scène. À Los An­geles – où elle a vé­cu un temps – So­fia as­siste à la pre­mière mon­diale du court-mé­trage qu’elle a réa­li­sé pour le (re)lan­ce­ment de la montre Pan­thère de Car­tier (un must hor­lo­ger ima­gi­né au mi­tan des an­nées 80 qu’elle porte à son poi­gnet, ver­sion or dix-huit ca­rats). Un pe­tit film ultra-lé­ché, suc­ces­sion d’images va­po­reuses, at­ta­ché au quo­ti­dien 100 % soie d’une jeune hé­roïne tout oc­cu­pée à ai­mer, na­ger sous les pal­miers, dan­ser, et brû­ler le bi­tume au vo­lant de sa Mer­cedes 450 SL. Un exer­cice de style au­quel Miss Cop­po­la s’est dé­jà frot­tée pour les beaux yeux d’un grand par­fum pa­ri­sien ou pour ha­biller la ru­gueuse mé­lo­die du I Just Don’t

Know What To Do With My­self des White Stripes, où elle fil­mait dans un noir et blanc clas­sieux une Kate Moss las­cive en lin­ge­rie, vir­tuose du pole dance. «Ce type de pro­jets m’amuse beau­coup, dit-elle. Je les aborde de fa­çon plus lé­gère, plus drôle. Sans doute parce que les contraintes sont mi­nimes com­pa­rées à celles d’un long-mé­trage. Ici, les dia­logues ou les pro­blé­ma­tiques de nar­ra­tion im­portent peu. Seules comptent la beau­té des images et l’at­mo­sphère. J’ai un peu le sen­ti­ment de faire une séance pho­tos. Et, ce­rise sur le gâ­teau, j’ai eu la chance de tour­ner le film “Pan­thère” juste après

Les Proies, en­tou­rée de mon équipe. C’était idyl­lique.» Sixième opus tout juste dé­bar­qué sur grand écran (après Vir­gin Sui­cides, Lost in Trans­la­tion, oscar du meilleur scé­na­rio en 2003, Ma­rie-An­toi­nette, etc.), Les Proies, re­make d’un clas­sique de Don Sie­gel adap­té d’un ro­man de Tho­mas Cul­li­nan, est sans doute le cha­pitre le plus sombre à ce jour de l’oeuvre de So­fia Cop­po­la. Plan­té en pleine guerre de Sé­ces­sion, ce huis clos en­tiè­re­ment dé­rou­lé dans un pen­sion­nat de jeunes filles hup­pé scrute la dé­rive pas­sion­nelle d’un gy­né­cée au bord de la crise de nerfs dès lors qu’il est confron­té à l’ar­ri­vée d’un élé­ment ex­té­rieur, l’hé­ber­ge­ment ac­ci­den­tel d’un sol­dat nor­diste bles­sé, beau comme un ca­mion. Cette prise mâle va court- cir­cui­ter le cours in­do­lent et oua­té du des­tin de ce clan de re­cluses dia­phanes dans un cres­cen­do psy­cho­lo­gique élé­gam­ment tri­co­té jus­qu’au dé­noue­ment, aus­si gore que ju­bi­la­toire. «J’ai­mais l’idée d’une in­trigue ar­ti­cu­lée au­tour d’un groupe de femmes entre elles, tout à coup per­tur­bées par la pré­sence d’un homme, la sen­sa­tion du dé­sir cui­sant, du dan­ger face à l’en­ne­mi, de la ten­sion sexuelle. Quand j’ai vu le film ter­mi­né, Ni­cole Kid­man, Kirs­ten Dunst, Elle Fan­ning, le teint cré­pus­cu­laire dans des robes pâles, j’ai pen­sé à

Ce film en est l’écho sombre. Plu­tôt que d’em­bras­ser la vio­lence contre elles-mêmes, elles la dé­chaînent contre l’ob­jet de leur fan­tasme. Je crois d’ailleurs que c’est la pre­mière fois que je filme le sang.» Pour le reste, ex­hale la sen­si­bi­li­té très per­son­nelle de la réa­li­sa­trice : pré­cel­lence du point de vue fé­mi­nin, ob­ses­sion du dé­sir em­pê­ché, su­per­fi­cia­li­té et in­do­lence vé­né­neuses, ivresse des faux-sem­blants, spasmes de mé­lan­co­lie, sen­ti­ment d’op­pres­sion, sens du dé­tail vi­suel acé­ré et une es­thé­tique à cou­per le souffle, trans­cen­dée par de su­perbes plans en longues fo­cales. Au fil de ses pro­jets, So­fia Cop­po­la a af­fir­mé et af­fi­né son style, loin des sen­tiers du pa­ter lé­gen­daire. «J’ai au­jourd’hui da­van­tage confiance en moi, dit- elle, même si la peur et l’ex­ci­ta­tion m’ac­com­pagnent à chaque nou­veau tour­nage. J’ai eu la chance d’avoir ac­cès dès ma pe­tite en­fance à une édu­ca­tion ex­cep­tion­nelle, d’être sur des pla­teaux dé­ments alors que je sa­vais à peine mar­cher. J’étais tou­jours dans le gi­ron de mon père. D’ailleurs, j’ai son ca­rac­tère obs­ti­né, te­nace, sa mo­ti­va­tion. Il m’a trans­mis son en­thou­siasme, ses va­leurs, son in­té­gri­té, son res­pect pour le point de vue. Fa­ta­le­ment, les gens ont eu ten­dance à pen­ser que tout avait été plus fa­cile pour moi. Ça ne me contra­rie pas plus que ça, c’est sans doute le prix à payer. Au fond, ce­la ne m’a pas dé­ran­gée qu’au dé­but on ne m’ait pas prise au sé­rieux. Ça m’a même lais­sé la la­ti­tude de sur­prendre.»

Quand elle ne tourne pas, So­fia mène une vie dis­crète à New York avec Tho­mas Mars ( lea­der du groupe Phoe­nix), le père ses deux pe­tites filles, et s’offre quelques es­cales à Pa­ris.

«J’ai­me­rais sur­prendre, vous vous dire des choses ori­gi­nales, mais mes jours se res­semblent.

J’ac­com­pagne mes filles à l’école le ma­tin dans le West Vil­lage, je prends des ca­fés avec mon amie Ta­ma­ra Jen­kins, elle aus­si réa­li­sa­trice, on parle ci­né­ma et édu­ca­tion de nos en­fants, je dé­jeune ja­po­nais, je vais voir des films…» La pu­deur et la dé­li­ca­tesse qui émanent de cette «gra­cieuse dame de fer» dis­suadent tout in­ter­lo­cu­teur de s’aven­tu­rer sur un ter­rain trop per­son­nel. Tout au plus ap­pren­drons-nous qu’elle au­rait ado­ré tour­ner La Dolce Vi­ta et que ses réa­li­sa­teurs de pré­di­lec­tion sont Jane Cam­pion, Mar­tin Scor­sese, Gus Van Sant, Fe­de­ri­co Fel­li­ni, Wong Kar-wai, Ta­ma­ra Jen­kins ou en­core son père. C’est lui d’ailleurs qui lui a of­fert à Noël il y a près de vingt ans le coeur en dia­mant qui en­so­leille son cou. «J’adore les bi­joux, dit-elle. On les garde à vie et ils exa­cerbent en­core le plai­sir de s’ha­biller. Ce coeur en dia­mant est le bi­jou au­quel je suis la plus at­ta­chée. Il y a aus­si cet an­neau que Tho­mas m’a of­fert pour la nais­sance de ma pre­mière fille. Il res­semble à une al­liance d’ailleurs…» Di­vin ha­sard ou étin­ce­lante coïn­ci­dence, la bague est grif­fée Car­tier.

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