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VOGUE Paris - - Beauté -

quelques ex­cep­tions près, je n’ai ja­mais écrit que pour Vogue. Pour se faire une idée de ce qui me lie au ma­ga­zine, il faut sa­voir que ma pre­mière col­la­bo­ra­tion re­monte au dé­but des an­nées 80. Fi­nir en beau­té avec un ar­ticle sur Saint Laurent, j’y pen­sais en me ren­dant au ren­dez-vous fixé, rue de l’Uni­ver­si­té, par l’at­ta­ché de presse d’An­tho­ny Vac­ca­rel­lo, dans l’un de ces hô­tels par­ti­cu­liers que la rive gauche a su pré­ser­ver et où la mai­son a ins­tal­lé son stu­dio et ses ate­liers. Si je me mets en scène, c’est que ma lon­gé­vi­té m’au­to­rise à me sou­ve­nir de toutes les étapes de la car­rière d’Yves Saint Laurent, de ses dé­buts très cou­ture jus­qu’aux tri­bu­la­tions re­la­tives à sa suc­ces­sion. Je de­vais avoir une di­zaine d’an­nées quand il a suc­cé­dé à Ch­ris­tian Dior (chez Dior, donc) et, cu­rieu­se­ment, je m’in­té­res­sais dé­jà à la mode. Pour un en­fant en âge de feuille­ter les ma­ga­zines, son as­cen­sion avait va­leur d’exemple. Il ou­vrait la voie. Il en­traî­nait der­rière lui toute une gé­né­ra­tion. Com­bien de vo­ca­tions sont-elles nées dans son sillage ? Ce n’était pas en­core évident, à l’époque, de vou­loir de­ve­nir cou­tu­rier. Mais Saint Laurent bous­cu­lait la mode, il la ré­in­ven­tait à chaque col­lec­tion.

En tra­ver­sant la cour pa­vée, mon coeur a bu­té à plu­sieurs re­prises en re­pen­sant à ces chocs créa­tifs qui ont lais­sé sur ma ré­tine des flashs in­dé­lé­biles : la robe Mon­drian et les chaus­sures à boucles, le smo­king, la sa­ha­rienne, les cuis­sardes, les trans­pa­rences, les jupes de bo­hé­mienne, les patch­works, les four­rures sur­di­men­sion­nées, la col­lec­tion Bal­lets russes… Entre-temps, j’avais gran­di et les an­nées m’avaient dé­pos­sé­dé de cette his­toire à la­quelle j’avais fi­ni par m’iden­ti­fier comme le font les en­fants. L’his­toire de Saint Laurent se confond au­jourd’hui avec l’his­toire de la mode qui, elle-même, se confond avec l’his­toire du xxe siècle. Dres­sé comme la sta­tue du Com­man­deur, Saint Laurent est en­core très pré­sent, ce qui rend dif­fi­cile de prendre sa suite. Deux films coup sur coup ne sont-ils pas ve­nus, en 2014, souf­fler sur ces braises qui re­fusent de s’éteindre ? Deux mu­sées (un à Pa­ris et un à Mar­ra­kech) ou­vrant cet au­tomne ne glo­ri­fient-ils pas en­core plus ce pa­tri­moine ? L’hé­ri­tage est plu­tôt en­com­brant, étouf­fant, même.

C’est tout ce­la qu’a trou­vé An­tho­ny Vac­ca­rel­lo à son ar­ri­vée dans la mai­son en avril 2016. Ce­lui-ci s’af­firme comme im­mé­dia­te­ment sym­pa­thique et bien­veillant, quoique plu­tôt ré­ser­vé. En tout cas, il ne cherche pas à se faire re­mar­quer. Même dans sa fa­çon de s’ha­biller : un jean, un T-shirt, une barbe, les che­veux courts lé­gè­re­ment dé­coif­fés, mais sans exa­gé­ra­tion. Rien ne le dis­tingue des autres gar­çons de son âge. En­core fau­drait-il s’en­tendre sur son âge. Il est au mi­lieu de la tren­taine, mais il a l’air beau­coup plus jeune. Non seule­ment il a l’air jeune, mais il a même en­core par­fois un peu l’air d’un en­fant – confer la can­deur de son re­gard. Un en­fant un peu en re­trait qui écoute dis­cou­rir les autres sans trop par­ti­ci­per aux dé­bats. Il veut bien qu’on parle de lui, mais lui ne parle pas beau­coup.

Quand on l’in­ter­roge sur ses sources d’ins­pi­ra­tion, il évoque une femme Saint Laurent qui se­rait plu­tôt une sen­si­bi­li­té, une at­ti­tude, une ma­nière d’être… Il cite Hel­mut New­ton pour rap­pe­ler à notre sou­ve­nir cette femme en smo­king fu­mant au coin d’une rue dé­serte. Il s’ar­range tou­te­fois pour nous faire com­prendre qu’il n’est pas là pour faire de la re­cons­ti­tu­tion his­to­rique. Né à Bruxelles de pa­rents ita­liens, il ne se montre guère pro­lixe sur ses sou­ve­nirs d’en­fance. Il n’est pas du genre à vous pré­sen­ter son ours en pe­luche ou à dis­ser­ter in­dé­fi­ni­ment sur sa grand- mère. Sur ses in­fluences belges, il se contente de ci­ter Mar­gie­la et De­meu­le­mees­ter, sans dé­layer. De son pro­pos n’émerge qu’un mince pro­fil, as­sez sem­blable à un rai de lu­mière fil­trant d’une porte close. On ai­me­rait en­fon­cer cette porte, mais elle reste ver­rouillée. Il re­trace ses études à la pres­ti­gieuse école de La Cambre à Bruxelles, son 1er prix du ju­ry au fes­ti­val d’Hyères, en 2006, la créa­tion de sa marque, en 2009, son grand prix de l’An­dam, en 2011, son pas­sage éclair chez Fen­di, et sa col­la­bo­ra­tion avec Do­na­tel­la Ver­sace qui, im­pres­sion­née pas son ta­lent, le dé­signe pour di­ri­ger Ver­sus. Un par­cours sans faute qui ren­seigne sur ses ca­pa­ci­tés, mais point de dé­tails crous­tillants pour as­sor­tir ce cur­ri­cu­lum vitæ.

Bref, An­tho­ny Vac­ca­rel­lo n’aime pas par­ler de lui. «Cent fois sur le mé­tier re­met­tez votre ou­vrage» vaut mieux se­lon lui que tous les dis­cours de la terre. C’est un ma­nuel. Un ma­nuel avec des doigts de fée. Le tra­vail ne lui pèse guère. J’en au­rai la confir­ma­tion en vi­si­tant les ate­liers qui oc­cupent les deux der­niers étages de l’hô­tel par­ti­cu­lier. Les robes qui s’alignent sur les por­tants parlent pour lui. Des di­zaines de mo­dèles comme au­tant de pièces à con­vic­tion. Il tra­vaille avec ré­gu­la­ri­té et dé­ter­mi­na­tion. Rien n’est lais­sé au ha­sard et il lui en faut tou­jours plus. Sa connais­sance du mé­tier force l’ad­mi­ra­tion de tous. Non seule­ment il sait ce qu’il veut, mais il sait com­ment l’ob­te­nir. L’une des pre­mières d’ate­lier qui a tra­vaillé du temps d’Yves Saint Laurent n’hé­site pas à faire le rap­pro che­ment. Tech­ni­que­ment au top, il a, se­lon elle, ce quelque chose en plus qui fait la dif­fé­rence. Une sorte de science in­fuse des doigts cou­rant sur la toile blanche, dé­pla­çant les épingles, ar­ra­chant les bâ­tis… Une forme d’in­no­cence. La grâce, tu l’as ou tu ne l’as pas. En qua­rante ans de mai­son, on ne la lui fait pas, elle sait de quoi elle parle. Et s’il fal­lait, en ef­fet, trou­ver un point com­mun entre Mon­sieur Saint Laurent et An­tho­ny Vac­ca­rel­lo, la cou­ture se­rait la meilleure ap­proche. Mais, dans le cas du se­cond, une cou­ture dé­sa­cra­li­sée et im­mé­dia­te­ment ac­ces­sible. Sur me­sure pour la jeu­nesse. Une cou­ture qui s’ac­corde à la pro­fu­sion et au rythme que s’im­pose la mode au­jourd’hui. Jus­te­ment notre der­nière ques­tion por­tait là-des­sus. Sur ces ca­dences et ce constant sou­ci de ren­ta­bi­li­té im­mé­diate… En­core  une  fois ,  An­tho­ny Vac­ca­rel­lo se dé­robe avec sou­plesse, fei­gnant de ne pas com­prendre ce qu’on veut lui faire dire. Il af­firme ne pas su­bir de pres­sion. Se sen­tir libre. De la sou­plesse, il lui en faut pour s’ adap­ter aux  ob­jec­tifs  com­mer­ciaux de la mode sans rien perdre de son in­no­cence. On y re­vient tou­jours, à ce trait de ca­rac­tère qui se confond avec sa dé­ter­mi­na­tion. Une in­no­cence qui le pré­serve de l’an­goisse d’échouer. Et lui per­met aus­si d’être à la hau­teur du dé­fi qu’il s’est lan­cé.

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