«Hi, it’s Calvin!»

En trente ans, il au­ra conver­ti les AMÉ­RI­CAINS AU MI­NI­MA­LISME, ren­du ban­kable l’an­dro­gy­nie, ré­in­ven­té le bu­si­ness du jean et du slip lo­go­ty­pé, et créé une flo­pée de scan­dales à coups de pubs fri­sant l’at­ten­tat à la pu­deur et/ou ou­ver­te­ment «gen­der fluid»

VOGUE Paris - - Mode - Par Théo­do­ra As­part.

Le té­lé­phone sonne pile à l’heure. 11 heures exac­te­ment, heure de New York, ou plu­tôt de Sou­thamp­ton, d’où il ap­pelle. «J’y passe beau­coup de temps l’été. L’hi­ver, je suis plu­tôt à New York ou à Los An­geles, où j’ai aus­si des ré­si­dences. En­fin voi­là, si vous vou­lez me trou­ver, cher­chez dans ces trois en­droits-là.» L’icône du mi­ni­ma­lisme à l’amé­ri­caine, 75 ans en no­vembre, a ven­du en 2002 (et pour 450 mil­lions de dol­lars tout de même) un em­pire re­grou­pant pêle-mêle col­lec­tions d’un luxe épu­ré, slips «bran­dés», jeans sexy et par­fums an­dro­gynes à l’image sul­fu­reuse. L’image, jus­te­ment, fait tout l’ob­jet du livre qui sort cet au­tomne (Calvin Klein, édi­tions Riz­zo­li New York). On y feuillette moins de pho­tos sa­ge­ment po­li­cées à des­ti­na­tion des élé­gantes New-Yor­kaises que de cam­pagnes à scan­dales, tout en seins, fesses et plus en­core, corps nus en­la­cés et mains… où vous sa­vez. Pre­mière du genre : celle shoo­tée par Ri­chard Ave­don en 1980, où Brooke Shields de­mande si on veut sa­voir ce qu’il y a entre elle et «son Calvin» et ré­pond évi­dem­ment «no­thing» dans le texte. Cen­sure im­mé­diate de di­verses chaînes de té­lé­vi­sion n’ap­pré­ciant pas l’éven­tua­li­té que Brooke ait fait l’im­passe sur la cu­lotte. Ce qui n’au­ra pas été l’unique contro­verse liée à CK, loin de là… Pour construire ce livre ré­tros­pec­tif, le de­si­gner au­ra pas­sé deux ans à faire le tri par­mi 15 000 pho­tos. Content du ré­sul­tat ? «Très. Ce qui m’a confor­té dans l’idée de l’édi­ter, c’est que j’ai trou­vé ex­trê­me­ment mo­dernes la plu­part de ces images. Si je di­ri­geais tou­jours la com­pa­gnie, je pour­rais les re­faire.» Peut-être pas en sus­ci­tant les mêmes po­lé­miques. En­core que.

Dans l’in­tro du livre, vous écri­vez que vous avez tou­jours ai­mé prendre des risques, que le monde soit prêt ou non. Est-il ar­ri­vé que le monde ne soit ef­fec­ti­ve­ment pas prêt du tout ?

Oui, on m’a par­fois ré­pon­du d’em­blée qu’on ne pou­vait pas pas­ser mes cam­pagnes, trop éro­tiques. Il y a aus­si eu de drôles de ré­ac­tions quand on a lan­cé CK One, en 1994. On avait clai­re­ment la vo­lon­té de rompre avec les codes de la par­fu­me­rie et, à l’époque, mon ex-femme Kel­ly me de­man­dait tout le temps si elle pou­vait em­prun­ter mes che­mises : voi­là comment m’est ve­nue l’idée du «sha­ring», du par­fum à par­ta­ger. C’était une op­tion mar­ke­ting que per­sonne n’avait en­core ex­ploi­tée. Sur­tout avec ce fla­con as­sez à part, en forme de flasque… Ça a désar­çon­né tout le monde. C’était très nou­veau. Un an­ti­par­fum. La cam­pagne mé­lan­geait des gens d’âges et d’eth­nies dif­fé­rents, les Amé­ri­cains ont ap­pa­rem­ment été un peu bous­cu­lés...

J’étais tel­le­ment oc­cu­pé à tra­vailler que je ne me suis pas pré­oc­cu­pé de cette po­lé­mique. Mon pro­pos, c’était de lan­cer une fra­grance co­ol, pour tout le monde, sans con­si­dé­ra­tion d’âge, de race, de sexe. Je ne vou­lais pas faire une pub lamb­da, avec une fille qui marche toute seule dans la rue, comme les autres. Quel in­té­rêt ? Alors, j’ai for­mé un gang avec, en ef­fet, des gens d’ori­gines dif­fé­rentes, des filles un peu tom­boy et des gar­çons dont on sen­tait qu’ils pou­vaient por­ter des jupes. Di­riez-vous que vous avez mis l’an­dro­gy­nie à la mode ?

En tout cas, per­sonne n’avait pa­rié sur des phy­siques comme ceux-ci pour une pub avant le lan­ce­ment de CK One. Par ailleurs, j’ai aus­si beau­coup shoo­té Kate Moss. Elle était hy­per sexy, tout en ayant un corps de gar­çon. Je me sou­viens d’une fashion week de Pa­ris, où je re­gar­dais les man­ne­quins avec leurs seins, leurs fesses… Que du vo­lup­tueux – et, à mon avis, un peu de chi­rur­gie. Rien d’at­ti­rant, se­lon moi. C’est à cette époque que j’ai ren­con­tré Kate, et une bande de filles au look an­dro­gyne qui tom­baient à pic. La cam­pagne de CK One n’est pas la seule à avoir sus­ci­té une contro­verse. Bien avant ça, on vous a trai­té de mi­so­gyne et de por­no­graphe pour vos pubs sexy. Le groupe Wo­men Against Por­no­gra­phy vous a dé­cer­né le prix du «Pig of the Year», en 1982… Cer­tains de ces scan­dales vous ont-ils plus sur­pris que d’autres ?

Oui, un en par­ti­cu­lier. Nous étions dé­jà très forts sur les sous-vê­te­ments fé­mi­nins et mas­cu­lins quand nous avons lan­cé ceux pour en­fants. Ma­rio Tes­ti­no a shoo­té la cam­pagne à Pa­ris. J’étais sur le set. L’am­biance était ex­cel­lente, les en­fants étaient évi­dem­ment ac­com­pa­gnés de leurs pa­rents, pour la plu­part des connais­sances de Ma­rio. Ils sau­taient sur des ma­te­las, ça don­nait des images char­mantes à nos yeux. On a af­fi­ché la pub sur Times Square. Connais­sez-vous la pré­sen­ta­trice Ro­sie O’Don­nell ? À l’époque, elle avait un talk-show quo­ti­dien, dif­fu­sé d’un bout à l’autre des États-Unis. Ma fille, qui tra­vaillait à la télé, m’a ap­pe­lé un ma­tin pour me dire : «Dad, Ro­sie vient de te dé­mon­ter.» Pour­quoi ? Parce que les en­fants ne por­taient pas de T-shirts, ils étaient torse nu et elle ju­geait ça cho­quant au point de dire en di­rect que ja­mais elle n’achè­te­rait la moindre pièce si­glée Calvin Klein. C’était une ba­taille qu’on ne pou­vait pas ga­gner.

Votre cam­pagne la plus em­blé­ma­tique ?

Sans doute celle de 1981, avec Brooke Shields. Et, si j’en juge par les ré­ac­tions dé­clen­chées, il y en a une autre: un jour, je m’ar­rête en voi­ture sur Sun­set Bou­le­vard, à Los An­geles, de­vant un jeune homme su­blime, très ath­lé­tique. Je l’aborde, lui fais le to­po et lui pré­sente Bruce We­ber. Bruce le shoote en sous­vê­te­ments, en ex­té­rieur, de­vant une struc­ture as­sez phal­lique. Ré­sul­tat : les femmes ou­vraient les pan­neaux des ar­rêts de bus pour vo­ler les af­fiches. Pour­quoi tant de vos pubs sont-elles éro­tiques ?

Elles ne le sont pas toutes. Pour beau­coup d’entre elles, je pré­fère par­ler de sen­sua­li­té plu­tôt que d’éro­tisme. Sur­tout pour celles des vê­te­ments, sou­vent vo­lup­tueuses, sans que ça aille trop loin. Si vous pre­nez le par­fum Eter­ni­ty, c’est car­ré­ment l’op­po­sé : Ch­ris­ty Tur­ling­ton shoo­tée par Bruce We­ber sur une plage, avec ma­ri et en­fant… Rien d’éro­tique là-de­dans, car la fra­grance est ro­man­tique. Par contre, pour Ob­ses­sion, là oui, évi­dem­ment, on a un peu pous­sé le bou­chon… Entre pa­ren­thèses, les his­toires des par­fums ont sou­vent com­men­cé par un nom. Un lien avec ma vie. Quel lien entre votre vie et Ob­ses­sion ?

Un jour, j’ai réa­li­sé que j’étais ob­sé­dé par tout un tas de choses : l’amour, l’ami­tié, la réus­site… Je ne trou­vais pas ça né­ga­tif, c’était juste la dé­fi­ni­tion de qui j’étais, dans le monde qui était le mien. Il n’y avait rien de sexy, au dé­part. J’ai sim­ple­ment été in­ter­pel­lé par le mot. Cer­taines po­lé­miques ont-elles été in­ten­tion­nelles ? Vous est-il ar­ri­vé de cho­quer sciem­ment ?

Ja­mais. J’ai es­sayé de faire des images fraîches, nou­velles, sur les­quelles les gens s’ar­rêtent en feuille­tant les ma­ga­zines. Qu’ils s’in­ter­rogent, se de­mandent ce que j’avais dans la tête au mo­ment M, pour­quoi pas, mais qu’ils se sentent of­fen­sés, non. J’ai vou­lu sur­prendre, pas cho­quer. Vous n’êtes pas an­ti­con­for­miste par cal­cul ?

Non. Je sais que je ne vis pas la même vie que la plu­part des gens, que je ne pense pas tou­jours pa­reil, c’est un fait. Pre­nez ma mode : j’ai tou­jours pré­fé­ré le mi­ni­ma­lisme et, pen­dant un temps, j’ai pra­ti­que­ment été seul dans ce re­gistre. J’ai­mais ça, point, ce n’était pas une vo­lon­té de me dé­mar­quer à tout prix. Vous vous consi­dé­rez comme le pion­nier du mi­ni­ma­lisme amé­ri­cain ?

Je ne me suis ja­mais en­vi­sa­gé comme tel. Je vais vous dire la vraie rai­son de mon amour pour le mi­ni­ma­lisme : ma mère avait une pas­sion pour la dé­co­ra­tion et les vê­te­ments. Quand j’étais en­fant, nous vi­vions dans une mai­son hy­per or­ne­men­tée. Pas un cen­ti­mètre car­ré qui ne soit oc­cu­pé par un mo­tif, un des­sin, un ob­jet. Ça me sor­tait par les yeux, vrai­ment, je dé­tes­tais ça !

«Je ne vou­lais pas faire une pub lamb­da, avec une fille qui marche toute seule dans la rue. Alors j’ai for­mé un gang avecdes gens d’ori­gines

dif­fé­rentes, des filles un peu tom­boy et des gar­çons dont on sen­tait qu’ils pou­vaient por­ter des jupes.»

Plus tard, étu­diant en art, j’ai dé­cou­vert d’autres styles, d’autres fa­çons de vivre, et je me suis ar­rê­té sur l’es­thé­tique ja­po­naise. En noir et blanc. Apai­sante comme tout. Voi­là comment j’ai com­pris que j’étais un mi­ni­ma­liste dans l’âme. J’ai tou­jours col­lé à ce style-là, re­mar­quez, je n’en ai pas dé­vié d’un io­ta, qu’il soit à la mode ou non. Ce­ci étant, je n’étais pas dans quelque chose de sim­pliste non plus : les coupes et les ma­tières étaient ex­trê­me­ment so­phis­ti­quées. Comment ex­pli­quez-vous que le mi­ni­ma­lisme ait été exac­te­ment ce dont les Amé­ri­caines avaient be­soin dans les an­nées 80 et 90 ?

C’est simple : elles avaient des jobs, des en­fants, elles étaient «on-the-go» et à peu près per­sonne ne leur avait en­core pro­po­sé de vê­te­ments qui puissent pas­ser l’air de rien de salle de réunion en salle de ci­né­ma. La bonne idée, se­lon moi, c’était de leur des­si­ner une garde-robe qu’elles puissent por­ter toute la jour­née. Par­mi toutes les tops avec les­quelles vous avez tra­vaillé, la­quelle est par ex­cel­lence l’in­car­na­tion de la marque ?

Peut-être Ch­ris­ty Tur­ling­ton, que j’ai ren­con­trée quand elle avait 17 ans ; elle fai­sait des études, elle était brillante. Brooke Shields, aus­si. Na­ta­lia Vo­dia­no­va. Kate Moss, évi­dem­ment. Glo­ba­le­ment, que des filles in­tel­li­gentes, et ça se voyait sur les pho­tos. Votre cible, c’était les jeunes ou les gens qui pen­saient jeune ?

Les deux. Quand ma fille a eu son di­plôme d’uni­ver­si­té, elle a ob­te­nu son pre­mier stage au «Sa­tur­day Night Live» et m’a dit qu’elle avait be­soin de vê­te­ments pour al­ler tra­vailler. Je lui ai ré­pon­du qu’elle pou­vait pio­cher dans la col­lec­tion, mais elle m’a ré­tor­qué que tout était trop cher, que ça se voyait, et que ce n’était pas l’idéal pour ser­vir le ca­fé à des cé­lé­bri­tés. À cô­té de ça, mon amie Don­na Ka­ran avait conçu sa ligne bis DKNY pour sa fille Gab­by. Voi­là comment sont nées les col­lec­tions CK et CK Jeans, plus fa­ciles, plus abor­dables. Est-ce que vous as­su­mez tout, de Aà Z? Y a-t-il des choses que vous re­fe­riez dif­fé­rem­ment ? Bonne ques­tion. J’ai tra­vaillé sur des pro­jets ex­ci­tants avec des gens que j’ado­rais et que je res­pec­tais ; j’ai eu l’im­pres­sion de faire de mon mieux. On a sou­vent pro­vo­qué mal­gré nous, OK. Mais on a créé des choses très co­ol, que je n’ai pas en­vie de re­nier. Sur­tout qu’ar­ri­vé à un cer­tain point, j’ai eu le sen­ti­ment d’avoir dit tout ce que j’avais à dire et j’ai ar­rê­té, tout sim­ple­ment. J’avais en­vie d’ar­chi­tec­ture et de voyages. Jus­te­ment, vous avez ven­du la marque il y a quinze ans. Comment oc­cu­pez-vous vos jour­nées de­puis ?

Au dé­part, j’ai conti­nué à tra­vailler comme consul­tant pour le groupe afin d’as­su­rer la tran­si­tion. Je me suis en­suite consa­cré à la dé­co­ra­tion de mon ap­par­te­ment de New York et de ma mai­son de Sou­thamp­ton, dont j’ai conçu le moindre dé­tail. Je n’ai pas ex­ploi­té «com­mer­cia­le­ment» ma pas­sion pour l’ar­chi­tec­ture d’in­té­rieur, même s’il y a eu quelques dis­cus­sions au­tour de pro­jets d’hô­tels – et il n’est pas ex­clu que les choses se concré­tisent un jour. Avec Kel­ly, j’ai tra­vaillé bé­né­vo­le­ment pour une école de Har­lem, des­si­né les uni­formes, amé­lio­ré le site web… J’ai aus­si beau­coup voya­gé. Ce week-end, je vais à un sa­lon à San­ta Fe avec Don­na Ka­ran, par exemple. Je ne me dé­place plus pour vi­si­ter des usines mais pour voir la beau­té du monde. Et ça change tout, croyez-moi...

«J’ai es­sayé de faire des images fraîches sur les­quelles les gens s’ar­rêtent en feuille­tant les ma­ga­zines. J’ ai vou­lu sur­prendre, pas cho­quer.»

Calvin Klein et ses man­ne­quins en 1983. ci-des­sus, Kate Moss par Da­vid Sims, en 1993.

Kate Moss par Ma­rio Sor­ren­ti, en 1993.

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