Breakfast at F. D. Gallery

Dia­mants sur ca­na­pé et un as­sor­ti­ment de bi­joux si­gnés Car­tier, Van Cleef &Ar­pels, Tif­fa­ny, Bou­che­ron, Bul­ga­ri… À New York, la dis­crète FIO­NA DRU­CKEN­MIL­LER nous fait les hon­neurs de sa ga­le­rie, un écrin de rêve pour des pièces de haute joaille­rie qui ra­co

VOGUE Paris - - Bijoux - Par Fran­cis Dor­léans. Pho­to­graphe Clé­ment Pas­cal.

les bi­joux sont au monde du luxe ce que la poé­sie est à la lit­té­ra­ture : de même na­ture, ils ne s’adressent pas exac­te­ment au même pu­blic. Un cran au-des­sus. Au coeur de New York, la F.D. Gallery peau­fine en­core cette hy­po­thèse en ne pré­sen­tant que des pièces d’ex­cep­tion. Le meilleur de Car­tier, Van Cleef & Ar­pels, Tif­fa­ny, Bou­che­ron, Boi­vin, Bul­ga­ri, Re­pos­si, Har­ry Wins­ton… Les créa­tions les plus ca­rac­té­ris­tiques de Su­zanne Bel­per­ron, Jeanne Tous­saint, Jean Schlum­ber­ger, Ful­co di Ver­du­ra, Pierre Ster­lé, voire de To­ny Du­quette… Fio­na Dru­cken­mil­ler, qui pré­side aux des­ti­nées de cette ga­le­rie qu’elle a créée en 2010 (et qui porte d’ailleurs ses ini­tiales), sé­lec­tionne chaque nou­velle ac­qui­si­tion sur des cri­tères ex­trê­me­ment poin­tus. La re­cherche de la per­fec­tion semble être le but qu’elle s’est fixé, même si elle est trop bien éle­vée pour le for­mu­ler de la sorte et pré­fère par­ler de grands clas­siques. Grands clas­siques, mais alors au sens de quin­tes­sence. La quin­tes­sence de chaque marque comme de chaque pé­riode de l’his­toire de ces marques : Tut­ti Frut­ti et Pan­thère de Car­tier, Art Déco et ser­tis in­vi­sibles de Van Cleef, les an­nées 40 de Bou­che­ron, le mé­lange des ma­tières de Boi­vin, etc.

En dé­mé­na­geant ré­cem­ment au 26 East 80th Street, la ga­le­rie a trou­vé l’adresse idéale pour pré­sen­ter ses col­lec­tions. Entre Ma­di­son et la 5e ave­nue (Cen­tral Park), cette pe­tite rue bor­dée d’hô­tels par­ti­cu­liers pré­sente toutes les ga­ran­ties de dis­cré­tion pour un com­merce où la confi­den­tia­li­té s’im­pose. La preuve en est que Fio­na Dru­cken­mil­ler se re­fuse à nous dé­voi­ler le nom de ses clientes. Tout juste consent-elle à en bros­ser un por­trai­tro­bot: plus po­li­cées, plus ex­pertes, plus exi­geantes que la moyenne et en­clines à col­lec­tion­ner (col­lec­tion­ner ne vou­lant pas dire ac­cu­mu­ler). Pour les noms propres, on de­vra se conten­ter du pe­di­gree et de la pro­ve­nance des bi­joux (à quelques ex­cep­tions près, la ga­le­rie ne pro­pose que des bi­joux an­ciens, dont beau­coup ont ap­par­te­nu à des cé­lé­bri­tés). Un vé­ri­table Bot­tin mon­dain où le go­tha cô­toie des di­vas, des stars de ci­né­ma, des icônes de la mode, des ma­ha­rad­jahs et des femmes de mau­vaise vie comme s’il en pleu­vait. De Van­der­bilt en Ro­cke­fel­ler, de Pa­tia­la au Ka­pur­tha­la, notre at­ten­tion est mise à l’épreuve d’un ma­tra­quage aus­si épous­tou­flant qu’évo­ca­teur : une bague en co­rail, éme­raude et dia­mants, créée par Da­vid Webb pour Liz Tay­lor, un dia­mant de 10 carats, d’une taille ovale ex­trê­me­ment rare (et qui de­vait faire par­tie d’une pa­rure an­cienne), mon­té en bague pour He­le­na Ru­bin­stein, le fa­meux col­lier ba­roque s’ar­ti­cu­lant comme une guir­lande de feuilles re­haus­sée de ci­trines, de tour­ma­lines et de quartz fu­més, ima­gi­né par To­ny Du­quette pour la du­chesse de

Wind­sor, un coupe-pa­pier de Van Cleef & Ar­pels ayant ser­vi à Brooke As­tor, un sau­toir éga­le­ment si­gné Van Cleef en co­rail gra­vé, jade et dia­mant qui brillait au cou de Bet­sey Cu­shing Roo­se­velt Whit­ney, une des fa­meuses soeurs Cu­shing, dont Babe Pa­ley est la plus connue (il est amu­sant de le no­ter si l’on croit au ha­sard, mais en par­tant pour New York, j’avais ache­té à l’aé­ro­port le ro­man de Me­la­nie Ben­ja­min, Les Cygnes de la Cin­quième Ave­nue, qui re­trace l’ami­tié com­pli­quée de Babe Pa­ley et Tru­man Ca­pote, au­quel j’ai em­prun­té le titre de l’ar­ticle. Comme quoi tout se tient). Bref, des pièces de mu­sée. Mais des pièces de mu­sée qui sont à vendre. Ce qui ne fait pas une mince dif­fé­rence. Dans les mu­sées, les bi­joux perdent de leur éclat. Ils ne brillent pas de la même ma­nière. Il leur manque cette chose qui fait sa­li­ver : la convoi­tise. La F.D. Gallery res­semble d’ailleurs à tout sauf à un mu­sée. À tout, mais plus pré­ci­sé­ment à une de­meure par­ti­cu­lière, luxueuse et confor­table, où l’on trouve tout de suite ses marques. On nous ac­cu­se­ra de fa­ci­li­té si on dit que les trois étages de l’hô­tel par­ti­cu­lier se re­ferment comme un écrin sur les tré­sors qu’il contient, mais la dou­ceur qui se dé­gage de la dé­co­ra­tion nous y in­vite : des co­lo­ris soyeux, entre cham­pagne et mar­que­te­rie de paille, avec des ta­pis de soie dans les mêmes to­na­li­tés, des fau­teuils pro­fonds et des di­vans moel­leux. Cette pa­lette de cou­leurs convient à la blon­deur de Fio­na Dru­cken­mil­ler. As­sez pe­tite et tou­jours en mou­ve­ment, elle se­rait par­faite pour in­ter­pré­ter la fée Clo­chette dans Pe­ter Pan. À la dif­fé­rence qu’avant d’in­ves­tir son éner­gie dans le com­merce des bi­joux, cette fée Clo­chette a d’abord tra­vaillé dans la fi­nance. De son pas­sage à Wall Street, elle a conser­vé une idée pré­cise de ce que doit être un bon in­ves­tis­se­ment (dé­jà ne pas perdre de sa va­leur !). Cri­tère qu’elle ap­plique au­jourd’hui aux bi­joux, mais sans né­gli­ger pour au­tant leur por­tée sen­ti­men­tale. Quand on lui de­mande quel est, de tous les bi­joux qui lui sont pas­sés entre les mains, ce­lui qui l’a le plus mar­quée, c’est le sou­ve­nir de sa bague de fian­çailles qui lui vient en pre­mier à l’es­prit. «Quel autre ob­jet de luxe est ca­pable de me­su­rer les mou­ve­ments du coeur et la pro­fon­deur des sen­ti­ments ?», nous fait-elle fi­ne­ment re­mar­quer au pas­sage. On touche là un point cru­cial de l’amour que cer­taines femmes portent aux bi­joux et dont les hommes sont sou­vent in­ca­pables. (Les hommes, d’ailleurs peu nom­breux, qui s’in­té­ressent aux bi­joux les as­so­cient da­van­tage au pou­voir et autres sym­boles de puis­sance hé­ri­tés des temps an­ciens.)

Les bi­joux se­raient-ils le der­nier re­fuge d’une cer­taine idée du fé­mi­nin? S’ils ne s’af­fichent plus avec la même os­ten­ta­tion que lors des siècles pas­sés, il y a mille ma­nières de les por­ter au­tre­ment. Sur un pull, avec un che­mi­sier et même en jean. Tel est le raf­fi­ne­ment au­jourd’hui et Fio­na ne trouve rien à y re­dire. Chez elle, la nos­tal­gie pour les bi­joux an­ciens ne s’en­combre ni de re­grets ni de re­mords ni même de fan­tasmes. Elle s’adapte à l’air du temps. De toute fa­çon, cal­cu­lée en carats, la fri­vo­li­té gagne en sé­rieux et en res­pec­ta­bi­li­té. Cette plai­san­te­rie amuse Fio­na qui re­bon­dit en at­ti­rant notre at­ten­tion sur les quelques créa­teurs contem­po­rains qu’elle ex­pose éga­le­ment dans sa ga­le­rie. Prin­ci­pa­le­ment Ales­san­dro Sab­ba­ti­ni (Sab­ba) et Vi­ren Bha­gat. En rai­son de la confi­den­tia­li­té de leur pro­duc­tion, on les a tous les deux pré­sen­tés comme les hé­ri­tiers de JAR. On peut en dis­cu­ter, mais c’est vrai qu’ils ont des points com­muns. À com­men­cer par une dex­té­ri­té et une maî­trise tech­nique par­faites. Vi­ren Ba­ghat était le seul In­dien contem­po­rain qui fi­gu­rait dans l’ex­po­si­tion des joyaux de la col­lec­tion Al Tha­ni, «Des grands Mo­ghols aux ma­ha­ra­jahs», que l’on vient de voir au Grand Pa­lais. La haute joaille­rie n’est pas un art ré­vo­lu­tion­naire, elle a des comptes à rendre aux dieux.

ci-des­sus, de gauche à droite, bra­ce­let-montre en or Car­tier, mou­ve­ment hor­lo­ger Jae­ger-Le­coultre, vers 1945; ouvre-lettres en tour­ma­line Van Cleef & Ar­pels, 1960; col­lier en co­rail, onyx et dia­mants, bague et paires de boucles d’oreilles, Van Cleef & Ar­pels. En des­sous, broche en dia­mants, XIXe ; et bagues en éme­raudes et dia­mants, et en sa­phir et dia­mants, Ba­ghat. page de gauche, Fio­na Dru­cken­mil­ler dans sa ga­le­rie new-yor­kaise.

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