La vraie vie des en­fants sages

Dès 1970, les Car­pen­ters s’en­volent au som­met des charts du monde en­tier. In­car­nant une jeu­nesse blanche et ré­ac en plein bou­le­ver­se­ment hip­py, Ri­chard et Ka­ren fi­ni­ront Dans le par pas­sion­nant som­brer avec La Dis­pa­ri­tion le rêve amé­ri­cain. de Ka­ren Carpe

VOGUE Paris - - Livres - Par Nel­ly Ka­priè­lian.

Avec pour toile de fond le rock suave des Beach Boys et les meurtres sau­vages de la fa­mille Man­son, l’Amé­rique des pre­miers jours de 1970 ne va pas tar­der à bas­cu­ler : la ré­vo­lu­tion hip­py est lan­cée et la guerre du Viet­nam met du plomb dans l’aile du rêve amé­ri­cain. Au mi­lieu de ce chaos, les Amé­ri­cains vont s’ac­cro­cher aux disques des Car­pen­ters comme aux re­frains nos­tal­giques de temps sé­cu­ri­sants. Car le groupe chante la joie de vivre et les flirts bon en­fant. Is­sus de la middle-class pa­villon­naire, un frère et une soeur au look de pre­miers de la classe vont in­car­ner les bonnes vieilles va­leurs d’une époque en train de som­brer.

Ce se­ra même la clé de leur suc­cès in­ouï (des mil­lions de disques ven­dus). Des mé­lo­dies su­crées com­po­sées par Ri­chard, la voix an­gé­lique de Ka­ren, des pa­roles ro­man­tiques voire niaises, et un sens par­fait des re­prises – leur ver­sion du (They Long To Be) Close To You de Burt Ba­cha­rach res­te­ra pre­mier des charts pen­dant quatre se­maines. Pour les re­mer­cier, le ré­ac Ri­chard Nixon les in­vi­te­ra deux fois à la Mai­son blanche. Et le rêve au­rait pu se pour­suivre ain­si, por­té par le sou­rire écla­tant de Ri­chard et les robes vir­gi­nales de Ka­ren. Mais ce que vont tra­ver­ser ces en­fants trop sages va s’avé­rer cruel jus­qu’au tra­gique. Si le jour­na­liste Clo­vis Goux a choi­si d’in­ti­tu­ler son pre­mier livre La Dis­pa­ri­tion de Ka­ren Car­pen­ter, ce n’est pas seu­le­ment parce que le suc­cès du groupe va al­ler en s’ame­nui­sant. C’est sur­tout parce que le pro­ces­sus de dis­pa­ri­tion de Ka­ren s’est amor­cé bien avant, à même son corps. Dans ce texte pas­sion­nant, Clo­vis Goux ex­pose toutes les étapes mor­bides et les mé­ca­nismes au tra­vail der­rière les ap­pa­rences trop pro­prettes des Car­pen­ters. Ka­ren souffre d’ano­rexie men­tale : très jeune et ron­de­lette, elle se met à en­chaî­ner les ré­gimes, à se ga­ver de laxa­tifs jus­qu’à ne plus pe­ser que 36 ki­los pour 1,60 mètre. Pen­dant que son frère s’en­fonce dans la dé­pen­dance aux bar­bi­tu­riques. Le corps de Ka­ren semble se ré­duire à me­sure que les idéaux de l’Amé­rique s’éva­porent (le coup fa­tal se­ra la dé­mis­sion de Nixon en 1973 après l’af­faire du Wa­ter­gate). Le pays a dé­fi­ni­ti­ve­ment per­du son in­no­cence. L’écri­vain dope son texte de ses re­cherches ma­niaques pour dres­ser le double portrait d’une jeu­nesse désa­bu­sée et d’une jeune fille dé­çue, ra­con­ter toutes les my­tho­lo­gies d’une époque pour mieux bra­der celle d’un con­tinent. Ka­ren n’a peut-être pas eu la vie qu’elle au­rait sou­hai­tée. D’abord, elle aban­donne la bat­te­rie, qu’elle adore, quand son frère lui im­pose de chan­ter et d’oc­cu­per le de­vant de la scène ; alors qu’elle tente de s’éman­ci­per en en­re­gis­trant un disque so­lo, la mai­son de disques re­fuse de le sor­tir; elle rêve d’avoir des en­fants, mais son se­cond ma­ri lui avoue, après leur ma­riage, qu’il a su­bi une va­sec­to­mie. Elle qui rêve d’une vie de fa­mille tran­quille s’épuise en tour­nées pha­rao­niques. Elle mour­ra le 4 fé­vrier 1983 d’un ar­rêt car­diaque – elle avait 33 ans. La Dis­pa­ri­tion de Ka­ren Car­pen­ter, de Clo­vis Goux, édi­tions Actes Sud

Ri­chard et Ka­ren Car­pen­ter sur le lac Ta­hoe en 1970. ci-contre, concert à Londres en 1976.

en haut, les Car­pen­ter en 1974.

OC­TOBRE 2017

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