Lawrence anyways

Ils étaient faits pour s’ai­mer. Phé­no­mène lit­té­raire avec La Vie sexuelle de Ca­the­rine M., au­to­fic­tion sexuelle pa­rue au dé­but des an­nées 2000, Ca­the­rine MILLET, la di­rec­trice de la très se­lect re­vue Art Press, dé­clare sa flamme à D.H. Lawrence, le sul­fur

VOGUE Paris - - Livres - Pro­pos re­cueillis par Anne-Laure Su­gier.

ue l’au­teur de La Vie sexuelle de Ca­the­rine M. s’in­té­resse à l’au­teur de L’Amant de La­dy Chat­ter­ley semble si évident ! Oui, presque trop. C’est sans doute ce qui ex­plique que je l’ai lu très tard, par ha­sard, à l’oc­ca­sion d’un ar­ticle que l’on m’avait com­man­dé. Quand un livre est pré­cé­dé de mul­tiples com­men­taires, que toute une my­tho­lo­gie l’en­toure, ça peut vous en écar­ter. Vous vous mé­fiez. C’est, d’ailleurs, ce que beau­coup de gens ont dit à pro­pos de La Vie sexuelle de Ca­the­rine M. Et c’est exac­te­ment ce qui s’est pas­sé, dans mon cas, pour L’Amant de La­dy Chat­ter­ley. «Comme il ar­rive dans les his­toires d’amour, je n’ai­mais d’abord pas», écri­vez-vous… C’est sou­vent le cas, n’est-ce pas ? Comme Swann n’aime d’abord pas Odette qui va pour­tant de­ve­nir sa maî­tresse et le ren­dra fou. Lawrence ne m’a pas ren­due folle, mais en­fin… Il y a beau­coup d’écri­vains que j’aime énor­mé­ment. Mel­ville, Ber­na­nos, Proust évi­dem­ment, mais je n’ai ja­mais res­sen­ti ce sen­ti­ment qua­si­ment amou­reux, ex­clu­sif, qui m’a pous­sée à m’en­fer­mer avec Lawrence pen­dant plus de deux ans pour écrire ce livre. Amou­reuse au point d’avoir, comme une grou­pie, son portrait en fond d’écran ? Oui. Comme d’autres ont la pho­to de leurs en­fants ou de leur amou­reux. C’est une très jo­lie pho­to. Il semble un peu sur la dé­fen­sive. Je suis per­sua­dée que l’image des ar­tistes ou des écri­vains que nous ai­mons par­ti­cipe à l’in­té­rêt qu’on leur porte. Il y a quelques an­nées, on a consa­cré un nu­mé­ro d’Art Press à ce thème : «L’image de l’ar­tiste».

Je ne se­rais pas tom­bée amou­reuse de Lawrence de la même fa­çon s’il n’avait pas eu ce vi­sage un peu ren­fro­gné que je trouve très sé­dui­sant. Ce qui est amu­sant, c’est que ça n’est pas le père de la ré­vo­lu­tion sexuelle qui vous a plu mais son cô­té pu­ri­tain… C’est parce qu’elle est contra­dic­toire que la per­son­na­li­té de Lawrence est in­té­res­sante. Il était très pu­dique, au point de re­fu­ser de se désha­biller de­vant ses amis à l’oc­ca­sion d’une bai­gnade. Je suis tom­bée amou­reuse de Lawrence, mais je pense qu’il n’au­rait ja­mais pu tom­ber amou­reux de Ca­the­rine M. (rires) De la même fa­çon que cer­tains jour­na­listes, au mo­ment de la pa­ru­tion de La Vie sexuelle de Ca­the­rine M., s’éton­naient de votre look très sage, Lawrence n’a pas la tête de l’em­ploi. Oui, c’est pos­sible. Certes, on peut dif­fi­ci­le­ment par­ler de moi comme d’une pu­ri­taine. Mais je pense que j’ai une cer­taine forme de pu­deur. Bien qu’ayant la vie que j’ai ra­con­tée dans La Vie sexuelle…, je ne suis pas quel­qu’un de pro­vo­cant avec les hommes. Je ne par­tage pas la pru­de­rie de Lawrence mais sa pu­deur, oui. Les per­son­nages de Lawrence ne voient pas le mal dans le sexe. Est-ce aus­si votre cas ? Je me suis lan­cée dans la vie avec can­deur, lé­gè­re­té. Ce sont les autres qui m’ont dit, plus tard, que ça pou­vait être grave (rires). Lawrence a re­çu une édu­ca­tion très re­li­gieuse et cette ques­tion l’a pré­oc­cu­pé toute sa vie. On trouve en per­ma­nence dans ses es­sais des ré­fé­rences à la Bible. Un de ses der­niers livres, L’Homme qui était mort, ra­conte l’his­toire in­vrai­sem­blable de la ren­contre du Ch­rist res­sus­ci­té avec une déesse égyp­tienne qui va éveiller son corps, re­ve­nu à la vie, au dé­sir. Mais en dé­pit de cette édu­ca­tion très re­li­gieuse, il avait je crois d’em­blée – comment l’ex­pli­quer ? – la cer­ti­tude qu’il n’y a pas de mal dans le rap­port sexuel. Au contraire, il y voit une fa­çon de rendre grâce, si­non à Dieu, en tout cas à la na­ture. Cette idée très belle tra­verse toute son oeuvre. Ses per­son­nages ont pour seule règle de ne pas faire de mal au­tour d’eux. Ils ne culpa­bi­lisent pas. Lorsque La­dy Chat­ter­ley trompe son ma­ri, sa pre­mière pré­oc­cu­pa­tion est qu’il ne le sache pas pour ne pas le bles­ser. La no­tion de faute, de pé­ché est ab­sente. C’est quelque chose que je par­tage avec Lawrence. Alors que le sexe, dans sa re­pré­sen­ta­tion la plus crue, est par­tout, à por­tée de clics. En quoi les scènes éro­tiques de Lawrence gardent-elles de l’in­té­rêt ? C’est sûr que si l’on cherche une simple sti­mu­la­tion éro­tique, il vaut mieux al­ler voir des films por­nos! Mais si vous vou­lez re­trou­ver des ef­fets de vé­ri­té sur ce qu’est un rap­port sexuel, li­sez Lawrence. Ce­la tient à des dé­tails, à la pré­ci­sion avec la­quelle il se risque à dé­crire l’or­gasme fé­mi­nin. Je n’ai ja­mais rien lu d’aus­si juste, d’aus­si exact. Sans par­ler de tous les pe­tits gestes, les re­gards. Par rap­port à votre mi­lieu so­cial prin­ci­pa­le­ment com­po­sé d’ar­tistes et d’in­tel­lec­tuels, en quoi la lec­ture de Lawrence vous fait-elle l’ef­fet d’une «bien­fai­sante purge»? J’ai écrit ça ? Sur la ques­tion de la li­ber­té sexuelle, par rap­port aux an­nées de ma jeu­nesse, je constate ef­fec­ti­ve­ment une forme de ré­gres­sion. Mais puisque vous m’in­ter­ro­gez sur mon mi­lieu, je pense aus­si que les in­tel­lec­tuels ont ten­dance à en­vi­sa­ger cette li­ber­té d’une fa­çon per­verse car cé­ré­brale: c’est parce que cer­taines pra­tiques sexuelles sont consi­dé­rées comme dé­viantes qu’ils les trouvent ex­ci­tantes. Or il n’y a pas du tout cette phi­lo­so­phie chez Lawrence. Il est l’op­po­sé de Georges Ba­taille pour qui le plai­sir est lié à la fange, au mal. L’oeuvre de Lawrence pro­pose un des plus vastes in­ven­taires de fi­gures fé­mi­nines de la lit­té­ra­ture, mais vous no­tez qu’on n’y trouve au­cune femme sou­mise, au­cune nym­phette, au­cune vamp, contrai­re­ment à la mode de l’époque post-vic­to­rienne. La pre­mière chose qui a sus­ci­té mon in­té­rêt, c’est qu’elles sont comme vous et moi. Des femmes très ac­tuelles et sur­tout des femmes bien. Cer­taines sont ar­tistes, d’autres écri­vains… Les hé­roïnes de Femmes amou­reuses font ce qu’elles ont en­vie de faire, sans se sou­cier du qu’en-di­ra-t-on, sans se de­man­der si les hommes qu’elles choi­sissent se­ront un bon ou­til de re­pré­sen­ta­tion so­ciale. Elles s’as­sument et sont très libres. Con­seille­riez-vous aux femmes, comme le fait Lawrence par la voix d’un de ses per­son­nages, de «glis­ser votre corps dans les bras d’un beau gars» ? Il ne fau­drait pas ré­duire son mes­sage à cette in­jonc­tion. Il dit aus­si aux femmes: res­tez telles que vous êtes, gar­dez votre li­ber­té. Mais «glis­sez votre corps dans les bras d’un beau gars», oui bien sûr. C’est for­mi­dable d’être avec un homme in­tel­li­gent et qui fait bien la conver­sa­tion, mais se glis­ser dans les bras d’un type très beau, très ex­ci­tant, qui fait moins bien la conver­sa­tion, c’est pas mal aus­si. Vous ex­pli­quez, dans votre livre, à pro­pos de votre édu­ca­tion sexuelle, que la lec­ture de L’Amant de La­dy Chat­ter­ley vous au­rait fait ga­gner du temps… Pen­sez-vous que ce­la vaut pour nous toutes ? Les femmes que je peux ob­ser­ver conti­nuent à être par­ta­gées entre leur dé­sir d’avoir une re­la­tion avec un homme qui ne soit pas ex­clu­si­ve­ment sexuelle, d’égal à égal, et leur dé­sir pour des hommes avec les­quels elles n’ont au­cune af­fi­ni­té in­tel­lec­tuelle.

«Lawrence a la cer­ti­tude qu’il n’y a pas de mal dans le rap­port seþuel. Au contraire, il y voit une fa­çon de rendre grâce, si­non à Dieu, en tout cas à la na­ture.»

J’ai presque en­vie de dire que pas­ser outre cette contra­dic­tion est en­core plus im­por­tant pour les femmes d’au­jourd’hui que pour les contem­po­raines de Lawrence. Elles tra­vaillent, sont libres de jouir de leur corps et res­tent, pour­tant, en­core prises dans les fi­lets de la culpa­bi­li­té. Elles se re­tiennent de se com­por­ter comme cer­tains hommes qui as­sument très bien leurs «amours sexuelles». Lawrence est le seul écri­vain homme dont le thème ma­jeur est le plai­sir sexuel des femmes, y com­pris dans son in­sa­tis­fac­tion, dans ses ra­tages. En quoi est-ce si par­ti­cu­lier à vos yeux ? L’in­sa­tis­fac­tion sexuelle… c’est sans doute le pre­mier constat qu’il a fait. Lawrence a beau­coup ai­mé sa mère et il s’est un jour ren­du compte qu’elle – et les femmes de sa gé­né­ra­tion – avaient eu une vie, no­tam­ment sexuelle, sac­ca­gée par les hommes. Il s’est at­ta­ché à cette ques­tion et a été très at­ten­tif à la fa­çon dont les femmes qu’il ob­ser­vait au­tour de lui usaient de leur li­ber­té pour trou­ver du plai­sir. C’est la re­com­man­da­tion de la tante Eva à sa nièce, Cons­tance Chat­ter­ley, que vous re­le­viez tout à l’heure : ne faites pas comme moi, ne sa­cri­fiez pas votre vie à un homme qui ne vous rend pas heu­reuse sexuel­le­ment. Je vous par­lais des des­crip­tions de l’or­gasme dans les ro­mans de Lawrence, mais il y a des scènes très justes de ra­tages no­tam­ment dans L’Amant de La­dy Chat­ter­ley : le garde-chasse a trou­vé du plai­sir mais il a été un peu trop ra­pide et Cons­tance lui en veut. C’est quand même un pro­blème que les femmes connaissent bien, non ? Anaïs Nin et Hen­ry Miller le qua­li­fiaient d’an­dro­gyne, de «moi­tié fé­mi­nin», ex­pli­quant qu’il écri­vait comme une femme. On a beau­coup dit de vous que vous écri­viez comme un homme… Mais je crois que c’était pour d’autres rai­sons. Pour Ca­the­rine M., je ne suis pas al­lée cher­cher des té­moi­gnages d’hommes pour rendre compte de ce qu’ils res­sen­taient au mo­ment du rap­port sexuel. J’ai ra­con­té mon in­té­rio­ri­té, au contraire. On trou­vait sur­tout éton­nant qu’une femme écrive tout un livre sur le sexe alors que ce sont les hommes qui s’étaient char­gés du bou­lot jus­qu’à pré­sent ! Vous re­pre­nez les mots d’Hen­ry Miller à pro­pos de Lawrence en sou­li­gnant qu’il se bat contre «un monde ma­lade d’amour idéal». Cette ab­sence de sen­ti­men­ta­lisme que vous sem­blez par­ta­ger ? Ab­so­lu­ment. On est en­core pri­son­niers d’une forme d’idéo­lo­gie sen­ti­men­tale, ro­man­tique, qui tient ab­so­lu­ment à as­so­cier l’amour et la sexua­li­té. Je crois qu’on peut avoir des «amours sexuelles» qui n’en­gagent pas autre chose que vos zones éro­gènes. Vous pre­nez votre propre exemple : «Je consi­dère avoir eu de la chance, à 18 ans, de vivre ma pre­mière ex­pé­rience sexuelle avec un autre homme que ce­lui dont j’étais amou­reuse», écri­vez-vous. (Rires) Oui, et ça m’a per­mis de com­prendre, très tôt, que l’on pou­vait dis­so­cier les deux. Je n’ai pas d’en­fant, c’est peut-être mieux pour ob­ser­ver les gens qui vous en­tourent, et j’ai l’im­pres­sion que beau­coup sont en­core pris dans les fi­lets d’une vi­sion très sen­ti­men­tale du couple, re­plié sur lui-même. Vous ne trou­vez pas? Vous sou­li­gnez l’im­por­tance de la ten­dresse chez Lawrence (ce mot a failli don­ner son titre à son ro­man le plus cé­lèbre). Le sexe dans ce qu’il a de plus cru et la ten­dresse, ça pour­rait pa­raître contra­dic­toire ? Quand on lit Lawrence, on voit que ça ne l’est pas. Dans une même page, le garde-chasse peut dire à Cons­tance Chat­ter­ley «qu’elle a le plus beau cul du monde» et lui re­mettre, dans un geste très tendre, une mèche de che­veux en place. À la fin de sa vie, Lawrence était très ma­lade. L’Amant de La­dy Chat­ter­ley me semble être comme un rêve, le rêve d’une his­toire d’amour à la fois sexuelle et tendre. Lawrence écrit comme un peintre, no­tez-vous. La plu­part des femmes de Lawrence sont gui­dées par leur re­gard. La pein­ture, le re­gard, vous en avez fait votre mé­tier. Il est là, le vrai point com­mun entre vous ? Vous avez rai­son. Lawrence avait dé­ci­dé­ment tout pour me plaire ! J’ai eu beau­coup de mal à ar­rê­ter d’écrire ce livre. J’au­rais pu faire tout un cha­pitre sur la cou­leur. Lawrence a été peintre. Il a même ex­po­sé ses toiles sur la fin de sa vie. Elles ont fait scan­dale car il avait choi­si des su­jets très osés. Je ne les ai ja­mais vues mais j’ai cru com­prendre qu’il était bien meilleur écri­vain. Il re­joint Proust dans ses des­crip­tions des toi­lettes des femmes, des cou­leurs qu’elles portent, la ma­nière dont elles les as­sor­tissent, la fa­çon dont est por­té un cha­peau, les bas… C’est ma­gni­fique.

«On est pri­son­niers d ’une idéo­lo­gie ro­man­tique qui tient à as­so­cier l’amour et la seþua­li­té. Je crois qu’on peut avoir des “amours sexuelles” qui n’en­gagent que vos zones éro­gènes. »

L’écri­vain et cri­tique d’art Ca­the­rine Millet.

D.H. Lawrence en 1922, à San­ta Fe.

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