VA­NES­SA PA­RA­DIS : «JE ME SENS LIBÉRÉE»

«Je me sens libérée»

VOGUE Paris - - News -

Son nom qu’on ju­re­rait in­ven­té, son sou­rire si­gna­ture et une pho­to­gé­nie ren­ver­sante, Va­nes­sa Pa­ra­dis n’en fi­nit pas d’en­chan­ter. De sur­prendre aus­si. Comme dans le nou­veau film de Sa­muel Ben­che­trit, Chien, éton­nante fable cruelle qu’elle tra­verse avec aplomb. En­tre­tien. Propos recueillis par Anne-Laure Su­gier, por­trait Ka­rim Sad­li

Son nom qu’on ju­re­rait in­ven­té, son sou­rire si­gna­ture et une pho­to­gé­nie ren­ver­sante, Va­nes­sa Pa­ra­dis n’en fi­nit pas d’en­chan­ter. De sur­prendre aus­si. Comme dans le nou­veau film de Sa­muel Ben­che­trit, Chien, éton­nante fable cruelle qu’elle tra­verse avec aplomb. On re­trouve, dans l’his­toire de cet homme qui perd tout et va se lais­ser som­brer avec la gran­deur de ceux qui s’aban­donnent, son goût pour les aven­tures ar­tis­tiques fortes, les ren­contres in­tenses. Elle semble si lé­gère qu’on en ou­blie­rait presque qu’elle a tra­ver­sé, de­puis trente ans, la fil­mo­gra­phie de quelques monstres du genre, Jean-Claude Bris­seau, Jean Be­cker, Pa­trice Le­conte, Jean-Marc Val­lée, John Tur­tur­ro, qu’elle s’est me­su­rée à la puis­sance des De­par­dieu, De­lon, Bel­mon­do. C’est de Los An­geles qu’elle as­sure la pro­mo­tion de son der­nier film. Quand le té­lé­phone sonne, sa voix fu­mée, loin­taine mais as­su­rée, dé­clenche une ava­lanche de sou­ve­nirs, les siens qui sont aus­si les nôtres. Étrange mé­lange de fa­mi­lia­ri­té et de dis­tance, de sym­pa­thie joyeuse et de maî­trise par­faite de l’exer­cice de l’in­ter­view.

No­thing per­so­nal. Elle en sait trop sur ce mé­tier, ses cu­rio­si­tés mal­saines, ses vagues d’en­goue­ment et les mo­ments d’ou­bli, d’at­tente, pour jouer le jeu des confi­dences. Elle a, de­puis long­temps, choi­si son camp, ce­lui du plai­sir de jouer, de jouir de la vie avec sa garde rap­pro­chée, le camp des chan­sons qui font du bien, de la mé­lan­co­lie as­su­mée du temps qui passe. Propos recueillis par ANNE-LAURE SU­GIER. Por­trait KA­RIM SAD­LI. Réa­li­sa­tion JOE McKENNA.

Sa­muel Ben­che­trit ra­conte qu’il était sûr que vous di­riez non! Ne se­rait-ce que parce que le rôle qu’il vous pro­po­sait est as­sez court. Ah bon? Peut-être le pen­sait-il parce qu’on ne se connais­sait pas en­core. J’ai ou­vert le script et l’his­toire com­mence par une scène de rup­ture, drôle et cruelle, cette femme, que je joue, qui quitte son ma­ri d’une ma­nière si ab­surde et si lâche. J’étais heu­reuse qu’on me pro­pose un rôle pa­reil. C’est gon­flé. J’aime tous les rôles à par­tir du mo­ment où ils me font vi­brer, où ils m’ap­pellent. Une mi­nute dans un film, si c’est sen­sa­tion­nel à jouer, ça m’at­tire au­tant qu’un pre­mier rôle. Et puis, ce qui compte aus­si, c’est de faire par­tie d’un film dont je suis fière, un film que j’irais voir comme spec­ta­trice. Ils sont rares, ces films-là. Il y a de tout, dans le cinéma, mais il y a des pro­po­si­tions qui vous font plus vi­brer que d’autres. Le film est l’adap­ta­tion de son livre, qu’il a écrit suite à une dé­pres­sion. Vous re­trou­vez-vous dans cet éloge du lâ­cher prise, dans l’idée qu’il faut par­fois ac­cep­ter de se lais­ser som­brer ? Je ne sais pas si je m’y re­trouve, dans ma vie per­son­nelle, mais c’est une grande le­çon de sa­gesse. Dans sa fa­çon d’ac­cep­ter sa si­tua­tion, le hé­ros se com­porte en maître boud­dhiste. Ac­qué­rir cette dis­tance, sans ai­greur, cette gran­deur, ça de­mande beau­coup de tra­vail sur soi-même. Le film est aus­si une cri­tique très forte de l’in­jonc­tion so­ciale à tout réus­sir: tra­vail, vie fa­mi­liale, couple. Et… une re­mise en ques­tion de ce qui nous pousse à cou­rir après l’im­pos­sible. Oui. C’est un film qui cé­lèbre la per­son­na­li­té de cha­cun. Ne pas écou­ter la norme so­ciale qui nous fait avan­cer en trou­peau alors que la beau­té de notre monde, de notre so­cié­té, tient dans nos dif­fé­rences, dans notre sen­si­bi­li­té. Ce sont les émo­tions fortes de la vie qui nous ras­semblent, peu im­porte d’où on vient. Cette pres­sion de la réus­site, vous avez dû la res­sen­tir comme ar­tiste ? J’ai quand même en­vie de re­la­ti­vi­ser. Être ac­teur de­mande beau­coup d’ef­forts mais ça n’est pas le mé­tier le plus dif­fi­cile au monde! Votre mé­tier est quand même par­ti­cu­lier. On dé­pend du re­gard des autres, du dé­sir d’un met­teur en scène, un étrange mé­lange d’at­tente, de sou­mis­sion… Je ne dis pas qu’il n’y a pas de dif­fi­cul­tés. Et oui, quand on est in­ter­prète, le plus dur est cette dé­pen­dance au dé­sir d’un autre. Ça peut être as­sez bou­le­ver­sant quand on n’est pas choi­si, quand on est un peu ou­blié. On sus­cite des vagues d’élan, d’in­té­rêt, on connaît d’in­tenses pé­riodes de tra­vail et tout d’un coup plus rien. C’est très dé­sta­bi­li­sant. Ce mé­tier ne peut pas avoir que des avan­tages ! Vous avez com­men­cé très jeune. Cette ques­tion du dé­sir, de l’at­tente, comment l’ap­pré­hen­dez-vous au­jourd’hui ? Avec sa­gesse ? Avec sa­gesse, il faut le dire vite. Ça dé­pend des jours ! Di­sons que oui, en règle gé­né­rale, for­cé­ment avec sa­gesse et fa­ta­lisme. Mais quand on est ar­tiste, on peut aus­si faire des choses par soi-même : ini­tier des pro­jets, ras­sem­bler des gens, écrire, réa­li­ser – même si ça n’est pas mon cas. Je n’ai d’ailleurs au­cune en­vie de réa­li­ser des films. Je n’en ai ni le dé­sir ni le ta­lent. Il faut dire aus­si que j’ai une po­si­tion as­sez par­ti­cu­lière puisque j’ai un autre mé­tier qui ac­ca­pare la plu­part de mon temps, la mu­sique, c’est une grande chance. Une très grande chance. Ne pas mettre ses dé­si­rs dans le même pa­nier, c’est le se­cret ? En tout cas, la mu­sique me per­met de me sen­tir plus libre, in­dé­pen­dante. Quand je fais un disque, je tra­vaille avec des au­teurs, des réalisateurs, des mu­si­ciens, je dé­pends de toute une équipe. On ne fait ja­mais ce mé­tier tout seul. Mais c’est un do­maine dans le­quel je peux res­ter maître de mes en­vies, ex­pri­mer mes goûts, prendre mon temps, alors qu’au cinéma, on dé­pend du dé­sir d’un réa­li­sa­teur et on est lié au tem­po de la pro­duc­tion. Une dé­pen­dance qui peut être vio­lente, non? Hit­ch­cock ne di­sait-il pas: «On de­vrait trai­ter les ac­teurs comme du bé­tail» ? C’est bien pour ça qu’on es­père tou­jours tom­ber sur des gens bien­veillants. Le monde du cinéma n’est pas dif­fé­rent des autres. Il y a de tout. Tous les genres d’édu­ca­tion, de po­li­tesse. Mais en règle gé­né­rale, on est heu­reux et plein de gra­ti­tude de pou­voir faire ce mé­tier. C’est quand même, le plus sou­vent, une fête de se re­trou­ver. Sur un tour­nage, en par­ti­cu­lier quand on ne rentre pas chez soi le soir, on vit des choses ma­gni­fiques. Il y a des ami­tiés qui se créent, au dé­but on est un peu ti­mide, on es­saie de se rap­pe­ler du pré­nom de cha­cun, et au bout d’une se­maine, tout le monde a trou­vé ses marques. Je ne dis pas que c’est une co­lo­nie de va­cances car c’est beau­coup de tra­vail, des ho­raires in­fer­naux, ça peut être phy­si­que­ment et mo­ra­le­ment très éprou­vant, mais comme on tra­vaille à faire quelque chose de joyeux, à di­ver­tir ou à in­ter­pel­ler les gens, c’est in­croyable à vivre. J’en dé­duis que ce mé­tier vous amuse tou­jours? Ah oui! Même si j’ai un trac fou avant chaque pro­jet. Comme un spor­tif. À chaque com­pé­ti­tion, les comp­teurs sont re­mis à zé­ro, il faut réus­sir son truc. Donc le trac est là mais l’ex­pé­rience, la tech­nique, les per­sonnes qu’on re­trouve d’un pro­jet à l’autre, font que je m’amuse même da­van­tage au­jourd’hui. Je me sens libérée de moi-même, de mon propre ju­ge­ment. Quand on se laisse al­ler, qu’on se sent en confiance, il y a plus de plai­sir à prendre, et c’est vrai­ment le cas en ce mo­ment. Il ne man­que­rait plus que je vous dise que je ne m’amuse pas ! Quand on est ac­teur, on se lève, on vous pré­pare, on vous ha­bille, et on va jouer, comme quand on avait 6 ans dans la cour d’école ou avec ses co­pains en va­cances. On met énor­mé­ment de soi, mais c’est un ter­rain où il n’y a pas de li­mites, on peut être ex­ces­sif, ri­di­cule, mé­chant, gen­til, grand, pe­tit, tout. Quelles sont vos en­vies de rôles au­jourd’hui? Je ne me pose pas tel­le­ment la ques­tion ain­si. Il n’y a pas un per­son­nage his­to­rique que je rêve de jouer, ou une en­vie pré­cise de ce genre. Peut-être est-ce parce que je ne vis pas ma vie com­plè­te­ment dans le cinéma. Si j’étais une ac­trice à plein temps, j’y pen­se­rais sans doute beau­coup plus.

Je tour­ne­rais beau­coup plus de films, aus­si. Quand j’ouvre un scé­na­rio, c’est comme avec un livre. Je suis to­ta­le­ment ac­ca­pa­rée par les pre­mières phrases et ça donne en­vie d’y al­ler, de jouer cette his­toire. J’at­tends ça. Vous avez aus­si tour­né dans le film très at­ten­du de Yann Gon­za­lez, Un cou­teau dans le coeur, qui a l’air d’être un ov­ni et confirme votre goût pour les films hors des sen­tiers bat­tus… Ah ça oui! J’ai vrai­ment eu beau­coup de chance cette an­née, celle de pou­voir tra­vailler avec des met­teurs en scène ex­cep­tion­nels. Yann Gon­za­lez, dont c’est le deuxième film, a une écri­ture qui m’im­pres­sionne. Il m’a pro­po­sé un rôle que je n’au­rais ja­mais pu ima­gi­ner jouer un jour. Le film est un thril­ler. Il y a beau­coup de sus­pense, beau­coup de trouille, beau­coup d’hu­mour et tel­le­ment d’hu­ma­ni­té, de ten­dresse. Ça se passe en 1979 dans l’uni­vers du por­no gay avant l’ar­ri­vée du si­da. La femme que je joue est une pro­duc­trice. Elle est aus­si al­coo­lique, les­bienne, elle vient de se faire lar­guer. Elle est to­ta­le­ment dé­sta­bi­li­sée et va es­sayer de mon­ter un film pour ré­cu­pé­rer sa femme. Elle fait des choses ex­tra­or­di­naires par amour. Je n’ai pas vu le film. Je ne sais pas ce que Yann a gar­dé mais, à vivre, c’était ex­cep­tion­nel de gé­né­ro­si­té. Il a aus­si été ques­tion, cette an­née, d’un pro­jet de théâtre avec Pascal Greg­go­ry que vous avez fi­na­le­ment aban­don­né. Ça ne vous tente pas, le théâtre ? Si, si, ça me tente ab­so­lu­ment. Le pro­jet n’a sim­ple­ment pas pu se faire parce que je n’avais pas le temps. Mais ça me tente vrai­ment. Seule­ment pour le faire bien il faut être dis­po­nible, ça vous prend mi­ni­mum six mois de votre vie et là, c’était im­pos­sible. De­puis quelques mois, vous avez en­re­gis­tré plu­sieurs re­prises, très belles : Le Bai­ser d’Alain Sou­chon, Du bout des

lèvres de Bar­ba­ra, Cette bles­sure de Léo Fer­ré. On se sou­vient du Tour­billon de la vie, de votre re­prise, ma­gni­fique, avec M, de Ma dé­cla­ra­tion, de France Gall. Vous êtes une sur­douée des re­prises. Quel plai­sir pre­nez-vous à cet exer­cice dans le­quel vous ex­cel­lez ? Écou­tez, ça se­rait dom­mage que je le fasse au­tre­ment. Quand on a la chance de chan­ter de grandes chan­sons, le plai­sir est à son maxi­mum. Les re­prises, ça me fait le même ef­fet qu’à vous. Il y a des chan­sons qu’on chante sous la douche, qui vous font du bien. Alors oui, il y a le cô­té hom­mage, mais il y a sur­tout le plai­sir égoïste d’in­ter­pré­ter ces chan­sons. Chan­ter, c’est ce que je pré­fère faire dans la vie. Donc évi­dem­ment cet exer­cice me plaît. Ce­la annonce-t-il un nou­vel al­bum? Oui, mais il n’y au­ra pas de re­prises. Ça se­ra un al­bum ori­gi­nal sur le­quel je suis jus­te­ment en train de tra­vailler. Ça me prend beau­coup de temps et j’es­père que le ré­sul­tat se­ra à la hau­teur. Pour pou­voir plaire aux autres, il faut d’abord que l’al­bum me plaise. Un autre do­maine pour le­quel vous êtes une sur­douée, et ce n’est pas moi qui le dis, mais le réa­li­sa­teur Jean-Marc Val­lée : l’art de vivre. Vous re­con­nais­sez-vous dans cette for­mule? Sur­douée… je ne sais pas. Mais, oui, j’aime la vie. Ça pa­raît très bête de dire ça. J’aime man­ger, boire, voir mes amis, par­ler, dan­ser, chan­ter… Après, est-ce que je suis douée pour le bon­heur? On a tous une fa­çon par­ti­cu­lière de l’être. Avec Jean-Marc, on s’est beau­coup re­trou­vés sur cer­taines va­leurs comme la fa­mille et sur ce qu’on donne en amour. Vous dé­ga­gez tou­jours quelque chose de se­rein et d’heu­reux. Peut-être est-ce une forme de pro­tec­tion, d’ailleurs ? La pro­tec­tion de ma vie pri­vée, oui. Ce mé­tier, avec les ré­seaux so­ciaux, de­vient de pire en pire. La cu­rio­si­té hu­maine fait qu’on aime peut-être bien sa­voir où les gens passent leurs va­cances, mais fran­che­ment, je suis convain­cue que ce qui les in­té­resse da­van­tage, ce sont les chan­sons, les concerts, les films. Ne pas par­ta­ger tout le reste me semble une évi­dence. Il m’ar­rive de faire la gueule, d’être triste ou désa­gréable, mais je le garde pour moi. Dans la vie, on n’est pas tous lo­gés à la même en­seigne. On est dix pour cent, sur la pla­nète, à avoir la chance que j’ai. Ce n’est pas beau­coup. Et par­ta­ger cette chance me semble le mi­ni­mum qu’on puisse faire. Vous ou­vri­rez la 43e cé­ré­mo­nie des Cé­sar le 2 mars pro­chain. À 17 ans, vous re­ce­viez ce­lui du meilleur es­poir fé­mi­nin. Êtes-vous d’une na­ture nos­tal­gique? Oui, quand même. C’est un mé­tier où l’on se voit en pho­to, sur grand écran, et voir le temps qui passe peut me rendre mé­lan­co­lique. Mais c’est sur­tout les gens qui me manquent et tous les beaux mo­ments que j’ai vé­cus avec eux. Je ne vis pas dans une nos­tal­gie per­ma­nente mais oui, c’est dans mon ADN, for­cé­ment. Des bon­heurs, des manques qui font qui je suis. Dans votre cas, ce qui est un peu par­ti­cu­lier, c’est que votre pas­sé est aus­si le nôtre. Vous sa­vez, j’ai com­men­cé à le com­prendre il y a seule­ment dix ans. Pen­dant les concerts, quand je chante Dis-lui toi que je t’aime, tout d’un coup, oh la la, les amou­reux, les couples, ça s’en­lace, ça danse, et je vois sur leurs vi­sages qu’ils sont trente ans en ar­rière, qu’ils ont, eux aus­si, tou­jours 17 ans. Et c’est si émou­vant. Parce que je suis comme eux, moi aus­si j’ai des chan­sons qui sont des ma­de­leines de Proust in­fer­nales et quand l’une de vos chan­sons en est une, ça fait plai­sir, je me sens un pe­tit peu doc­teur. De sen­tir que mes chan­sons peuvent faire du bien… Les gens vous le disent par­fois mais quand on le voit de ses propres yeux de­puis la scène, c’est bou­le­ver­sant. Chien, de Sa­muel Ben­che­trit, avec Va­nes­sa Pa­ra­dis, Vincent Ma­caigne, Bou­li Lan­ners. Sor­tie le 14 mars.

Une mi­nute dans un film, si c’est sen­sa­tion­nel jouer, ça m’at­tire au­tant qu’un pre­mier rôle. à Et puis, ce qui compte aus­si, c’est de faire par­tie d’un film dont je suis fière, un film que j' irais voir comme spec­ta­trice. Ils sont rares, ces films-là.

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