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Voix du Midi (Toulouse) - - Sommaire - DE… MI­CHEL DA­GRAS

• Le bloc-notes du père Mi­chel Da­gras, prêtre du dio­cèse et pro­fes­seur émé­rite à la fa­cul­té de théo­lo­gie de Tou­louse

es im­mi­grés passent nos fron­tières. Ac­cueils mi­ti­gés ! Sur­tout quand la han­tise des at­ten­tats pousse l’opi­nion à croire que des is­la­mistes se cachent dans leurs rangs. Mais la plu­part de ces exi­lés fuient jus­te­ment les sé­vices et les atro­ci­tés d’ex­tré­mistes à com­battre par­tout avec la plus grande dé­ter­mi­na­tion !

Pour ob­te­nir des pa­piers ces étran­gers sont contraints à de longues dé­marches. En bout de par­cours cer­tains ob­tiennent les pré­cieux documents qui leur per­mettent de de­meu­rer lé­ga­le­ment sur notre sol.

D’autres conti­nuent d’af­fron­ter des ma­quis ad­mi­nis­tra­tifs et lorsque les rai­sons de leur exode re­posent sur des faits in­suf­fi­sam­ment avé­rés, ils fi­nissent dé­bou­tés du droit d’asile. S’ils le peuvent, grâce à l’ap­pui d’élé­ments nouveaux, ils en­gagent des re­cours aléa­toires.

En cas d’échec ils re­çoivent l’Ordre de quit­ter le ter­ri­toire (OQTF). Et la han­tise du re­tour pousse cer­tains à res­ter, clan­des­tins, sans pou­voir se lo­ger ni tra­vailler, sauf au noir. On ima­gine les pro­blèmes éco­no­miques et so­ciaux po­sés par ces ar­ri­vées mal an­ti­ci­pées et dif­fi­ciles à gé­rer.

Pour­tant, même agran­di et dé­for­mé par des lor­gnettes mé­dia­tiques dé­fa-

Dvo­rables, un pro­blème pro­fon­dé­ment hu­main de­meure : des per­sonnes et des fa­milles échouent chez nous après avoir su­bi chez eux pis que pendre. Le contact di­rect avec ces étran­gers, comme d’ailleurs avec d’autres dé­mu­nis moins exo­tiques mais tout aus­si mar­gi­na­li­sés, ne sau­rait lais­ser in­dif­fé­rent. Il ques­tionne jusqu’à nos ré­flexes de leur don­ner un coup de main.

Tout com­mence par l’émo­tion éprou­vée de­vant des per­sonnes du­re­ment éprou­vées. Émo­tion vite ac­com­pa­gnée du sen­ti­ment d’être déso­rien­tés et dé­pas­sés. Parce que les évé­ne­ments pré­cis qui ont pous­sé ces étran­gers hors de chez eux res­tent dans le flou. La guerre et la mi­sère de­meurent certes des rai­sons ob­jec­tives.

Mais des ré­cits pré­fa­bri­qués ca­mouflent par­fois la réa­li­té de drames fa­mi­liaux, voire de me­naces ve­nues de ré­seaux maf­fieux. Un sens de la vérité dif­fé­rent du nôtre com­plique en­core les choses !

N’em­pêche ces pauvres sont là, sous nos yeux, dans la dé­tresse. Il im­porte donc de se bou­ger, de fran­chir des fos­sés cultu­rels, so­ciaux, psy­cho­lo­giques, creu­sés pro­fond entre glo­ba­le­ment nan­tis et im­mé­dia­te­ment in­di­gents.

Pro­po­ser un ser­vice, n’est pas non plus fa­cile, ni tou­jours bien per­çu, sauf à consen­tir de part et d’autre à une re­la­tion as­sis­tant-as­sis­té. Re­la­tion com­pré­hen­sible quand l’ur­gence im­pose aides et se­cours im­mé­diats. Mais type de rap­port à terme dé­lé­tère car il la­mi­ne­rait la res­pon­sa­bi­li­té des se­cou­rus sous la pres­sion des bonnes vo­lon­tés prêtes à prendre en charge, à faire à la place de l’autre en sa­chant ce qui est bien pour lui.

Évi­ter ces risques conduit à en­vi­sa­ger des modes d’ac­com­pa­gne­ments où les uns et les autres s’ap­pliquent à lut­ter contre la dé­tresse. Des ques­tions comme «Au­rais-je eu à leur place, l’au­dace de par­tir à l’aven­ture, pour fuir seul ou avec les miens, la mi­sère et la per­sé­cu­tion ?» éveillent au constat de fa­meux cou­rages même s’ils sont par­fois mê­lés de mo­ti­va­tions contes­tables.

En outre les sen­si­bi­li­tés et les at­tentes de l’autre ne manquent pas de dé­pay­ser. En par­ti­cu­lier quand l’in­té­gra­tion so­ciale cède le pas de­vant le re­pli dans des com­mu­nau­ta­rismes her­mé­tiques. Pour­tant quand s’éta­blissent des re­la­tions mu­tuel­le­ment sin­cères et confiantes, les écrans cultu­rels et so­ciaux fai­blissent pour lais­ser se tis­ser de bé­né­fices d’échanges.

Ceux qui croyaient alors se conten­ter de ré­pondre à des ap­pels au se­cours tem­pèrent leur as­cen­dant de bien­fai­teurs pour ac­cueillir, sans com­plexe d’in­fé­rio­ri­té, des ap­ports in­at­ten­dus sur le cou­rage dans l’ad­ver­si­té, la soif de li­ber­té, le consen­te­ment à l’hu­mi­li­té et l’épreuve mo­rale de bles­sures in­fli­gées ici par l’in­dif­fé­rence, le mé­pris et le re­jet, ces pos­tures dé­gra­dantes pour ceux qui les in­fligent… au pays pour­tant ré­pu­té être ce­lui des Droits de l’Homme. Pré­ten­tieux de s’en­ga­ger en so­lo dans ces ac­com­pa­gne­ments ré­ci­proques ! Le sou­tien de groupes, d’as­so­cia­tions, de ré­seaux, s’im­pose pour dé­cou­vrir sans illu­sion der­rière les his­toires en­se­men­cées de bon grain et d’ivraie, des êtres hu­mains as­pi­rant au bon­heur per­du chez eux de vivre en­fin dans la paix.

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