En­voyé Spé­cial : le reportage de la po­lé­mique

Le ma­ga­zine En­voyé Spé­cial, dif­fu­sé jeu­di 7 sep­tembre sur France 2, dé­non­çait le ma­na­ge­ment in­dus­triel à l’hô­pi­tal et no­tam­ment au CHU de Tou­louse. Di­rec­tion et syn­di­cats ré­agissent.

Voix du Midi (Toulouse) - - La Une - Nathalie Cau­quil

En­voyé Spé­cial dé­nonce des ré­per­cus­sions graves sur le personnel. Pour ré­pondre à des ob­jec­tifs de per­for­mance, les sa­la­riés, contraints d’ac­cé­lé­rer la ca­dence au­près des pa­tients, n’au­raient plus la pos­si­bi­li­té de faire leur travail cor­rec­te­ment. Une in­fir­mière de l’hô­pi­tal des en­fants té­moigne. « Comme nous ne sommes pas suf­fi­sam­ment nom­breux pour tra­vailler, les soins que l’on fait ne sont pas faits aux bonnes heures. On ex­plique aux mé­de­cins que les prises en charge ne sont pas réa­li­sables. Ils les changent pour qu’elles le de­viennent. Un pa­tient qui doit être sui­vi toutes les heures va l’être toutes les trois ou six heures. Ce­la a un im­pact sur la san­té des en­fants. Au­jourd’hui, je rentre chez moi en me de­man­dant si j’ai fait ce qu’il fal­lait, et si un en­fant ne va pas mou­rir sur ma jour­née de travail » .

En 2016, quatre membres du personnel, à bout, au­raient mis fin à leurs jours. Le reportage cite le rap­port d’un ca­bi­net d’ex­per­tise, réa­li­sé l’an der­nier, à la suite du sui­cide d’un agent sur son lieu de travail. Il dé­nonce un « ma­na­ge­ment dé­lé­tère et trop au­to­ri­taire » et une « in­dus­tria­li­sa­tion des or­ga­ni­sa­tions de travail » .

« L’hô­pi­tal n’est pas une en­tre­prise »

En cause, la vo­lon­té de l’État de réduire le dé­fi­cit de six mil­liards d’eu­ros de la Sé­cu­ri­té so­ciale. Le mi­nis­tère de la San­té im­po­se­rait donc aux éta­blis­se­ments pu­blics d’être gé­rés comme ceux du pri­vé. À Tou­louse, le dé­fi­cit se­rait pas­sé de 29 à 19 mil­lions d’eu­ros en un an, au prix de me­sures dras­tiques, se­lon Julien Ter­rié, se­cré­taire au Co­mi­té d’hy­giène, de sé­cu­ri­té et des condi­tions de travail (CHSCT) du CHU, et membre de la CGT. Il confie à Voix du Mi­di Tou­louse. « Le dé­fi­cit est en baisse parce qu’on paye la dette du CHU. On la paye en n’em­bau­chant pas, en ne rem­pla­çant pas le personnel. Il faut an­nu­ler cette dette. En un an, le CHU a dû payer des in­té­rêts de 14 mil­lions d’eu­ros à des banques pri­vées. C’est l’équi­valent de 400 postes… Alors certes, an­nu­ler la dette en­gen­dre­rait un manque de bé­né­fices pour les banques. Mais est- ce que c’est plus grave que de prendre des risques sur la qua­li­té des soins ap­por­tés aux pa­tients ? »

La jour­na­liste Ju­lie Pi­chot a ef­fec­tué une pre­mière de­mande d’in­ter­view à la di­rec­tion du CHU. Re­fu­sée plu­sieurs fois, sa re­quête a fi­na­le­ment été ac­cep­tée, après que l’équipe a in­ter­pel­lé, ca­mé­ra al­lu­mée, Ray­mond Le Moi­gn, le di­rec­teur gé­né­ral du CHU, sur un par­king de l’hô­pi­tal. Ce­lui-ci ex­plique. « Il se passe un pro­ces­sus im­por­tant de mu­ta­tion des mé­tiers, des pra­tiques pro­fes­sion­nelles et des or­ga­ni­sa­tions, qui conduit un cer­tain nombre de per­son­nels à s’in­ter­ro­ger. Il y a ce sen­ti­ment au CHU de Tou­louse, qu’il faut que j’ac­com­pagne. Un grand nombre de ces agents ont été sur­sol­li­ci­tés ces der­nières an­nées » . Et d’ajou­ter. « L’hô­pi­tal n’est pas et ne se­ra ja­mais une en­tre­prise. La ca­pa­ci­té à in­dus­tria­li­ser la prise en charge des pa­tients est hors de pro­pos » .

Au len­de­main de la dif­fu­sion du ma­ga­zine, Julien Ter­rié sa­lue « un reportage sé­rieux et do­cu­men­té, profond » . Le re­pré­sen­tant syn­di­cal se dit tou­te­fois « cho­qué que les membres du personnel doivent té­moi­gner à vi­sage cou­vert. Ce­la montre les pres­sions qu’ils peuvent su­bir ».

Mais l’hô­pi­tal n’est pas du même avis… Le CHU sou­ligne qu’ « il est re­gret­table qu’une image tron­quée ait pu être don­née de notre éta­blis­se­ment de san­té » . Un deuxième mes­sage, pos­té par un mé­de­cin de Lar­rey, dé­nonce « les pro­cé­dés dé­loyaux uti­li­sés par la jour­na­liste » , ci­tant no­tam­ment l’exemple du tour­nage sur le par­king. Il pré­cise que « des contre­vé­ri­tés fla­grantes » au­raient été faites : « Les té­moi­gnages ont été fa­bri­qués ou mis en scène pour pré­sen­ter une image né­ga­tive du CHU de Tou­louse et dis­qua­li­fier le travail des pro­fes­sion­nels hos­pi­ta­liers » . Se­lon le CHU, un ra­dio­logue, pré­sen­té à l’écran comme membre du personnel, se­rait au­jourd’hui re­trai­té. Quant à une in­fir­mière de gé­ria­trie, qui évoque des toi­lettes à la chaîne dans des chambres à 3 lits, la di­rec­tion in­dique. « Le CHU de Tou­louse ne dis­pose plus de chambres à trois lits de­puis près de 10 ans » . Les chambres à 3 lits n’existent donc plus, se­lon la di­rec­tion, qui re­met en cause la cré­di­bi­li­té du té­moi­gnage re­cueilli. Pour Julien Ter­rié, tou­te­fois. « Ces chambres n’existent plus struc­tu­rel­le­ment. Mais ponc­tuel­le­ment, quand il y a un manque de places, ce­la peut ar­ri­ver. Je ne re­mets pas en cause la pa­role de l’in­fir­mière. La di­rec­tion n’a pas conscience de tout ce qu’il se passe » .

Le CHU de Tou­louse est poin­té du doigt.

© Flo­rian Mar­ti­nez

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