Ma­cron et le « ruis­sel­le­ment éco­no­mique »

Voix du Midi (Toulouse) - - Politique - DE… LAURENT DU­BOIS

Une ex­pres­sion peut ré­su­mer une époque. « L’en­fant unique » suf­fit à ré­su­mer la Chine et sa po­li­tique de na­ta­li­té. Les « Trente Glo­rieuses » évoquent le plein-em­ploi. De­puis plu­sieurs se­maines, l’éti­quette « théo­rie du ruis­sel­le­ment » est uti­li­sée pour ca­rac­té­ri­ser la po­li­tique éco­no­mique d’Em­ma­nuelle Ma­cron. La for­mule est uti­li­sée sur le très sé­rieux pla­teau de France In­ter.

Mais sa cé­lé­bri­té est telle qu’elle se re­trouve éga­le­ment dans des sketchs d’hu­mo­ristes. La force et la sim­pli­ci­té de l’idée ex­pliquent son suc­cès et sa force de pro­pa­ga­tion. La « théo­rie du ruis­sel­le­ment » si­gni­fie sim­ple­ment que le gou­ver­ne­ment donne aux riches et que les pauvres vont bé­né­fi­cier de cet en­ri­chis­se­ment. Le pre­mier a for­mu­lé cette idée est un des pères du Li­bé­ra­lisme, le fa­meux Adam Smith. Cette ré­fé­rence est ab­sente des uti­li­sa­teurs de l’ex­pres­sion. In­utile de connaître les clas­siques de la pen­sée éco­no­mique pour sai­sir le cô­té po­lé­mique de l’af­faire. Une « re­dis­tri­bu­tion » de la ri­chesse par les riches, c’est dif­fi­ci­le­ment po­pu­laire.

Aux États-Unis, sous Rea­gan, le prin­cipe était as­su­mé. De l’autre cô­té de l’At­lan­tique, le « ruis­sel­le­ment » fait ruis­se­ler les cri­tiques et les in­vec­tives. C’est nor­mal. La pré­ten­due théo­rie éco­no­mique a prou­vé sa nul­li­té. Les faits le dé­montrent sans la moindre am­bi­guï­té. La gé­né­ro­si­té fis­cale en­vers les grosses for­tunes n’a ja­mais pro­fi­té aux plus dé­mu­nis. Il existe une règle ab­so­lue, va­lable sous tous les cieux et à toutes les époques. L’aug­men­ta­tion de la ri­chesse des plus for­tu­nés n’ali- mente pas la ma­chine éco­no­mique. Elle se tra­duit par une thé­sau­ri­sa­tion sup­plé­men­taire.

Pas­sé un cer­tain seuil, l’ar­gent n’est plus consom­mé et in­jec­té. Il est im­mo­bi­li­sé dans des pla­ce­ments. L’in­ves­tis­se­ment et le pou­voir d’achat ont des li­mites. Un smi­card ali­mente les caisses de l’État par la TVA et le chiffre d’affaires d’Édouard Le­clerc. Un mé­nage for­tu­né ne va pas mul­ti­plier le nombre de Ferrari et de yachts.

Le gou­ver­ne­ment a conscience de ces évi­dences. Le mi­nistre de l’Éco­no­mie, Bru­no Le Maire, ré­fute toute al­lé­geance à la « théo­rie du ruis­sel­le­ment ».

L’idée d’une pré­si­dence des riches fait des ra­vages. Elle colle aux basques d’Em­ma­nuel Ma­cron. Elle risque de de­ve­nir son « spa­ra­drap du Ca­pi­taine Had­dock ». Et pour une rai­son simple. Em­ma­nuel Ma­cron assume la né­ces­si­té d’une fis­ca­li­té fa­vo­rable aux plus riches. Les mots em­ployés sont pu­diques : fa­vo­ri­ser l’in­ves­tis­se­ment, li­bé­rer les en­tre­pre­neurs. Em­ma­nuel Ma­cron ne se dit pas fas­ci­né par les Ro­lex et les sa­laires à six chiffres.

Mais il est clai­re­ment fa­vo­rable aux en­tre­pre­neurs et aux in­ves­tis­seurs. En soi, ce n’est pas un pro­blème. Per­sonne ne peut pré­tendre que la ri­chesse éco­no­mique ne doit pas être fa­vo­ri­sée.

Mais il existe une ligne rouge. La loi de Fi­nances 2018 ou­bliait de taxer les yachts et les ta­bleaux. Des amen­de­ments de la ma­jo­ri­té doivent com­bler cette la­cune.

Ce­la prouve plus qu’une lé­gè­re­té po­li­tique. Ce n’est pas très adroit de faire des ca­deaux fis­caux sur des signes os­ten­ta­toires de ri­chesse. Ce­la montre sur­tout une faille dans la pen­sée éco­no­mique ma­cro­niste. Dé­fendre les en­tre­prises et les en­tre­pre­neurs, c’est lé­gi­time. In­utile d’adhé­rer au Me­def pour re­con­naître une évi­dence : ce sont les en­tre­prises qui créent l’em­ploi.

Mais un yacht ou un ta­bleau de maître ne crée pas de plus va­lue éco­no­mique. La va­leur ajou­tée se li­mite à un chan­tier na­val et à un ate­lier de peintre. Une dé­fis­ca­li­sa­tion ne pré­sente au­cun in­té­rêt gé­né­ral. Une fis­ca­li­té plus souple des re­ve­nus ou des di­vi­dendes peut re­pré­sen­ter une uti­li­té pour l’éco­no­mie fran­çaise. Ce n’est pas le cas pour un pa­lace flot­tant.

Il existe un hia­tus entre l’ef­fi­ca­ci­té éco­no­mique re­ven­di­quée par l’Ély­sée et des choix fis­caux po­li­ti­que­ment in­dé­fen­dables. Le très culti­vé et let­tré Em­ma­nuel Ma­cron est ca­pable d’uti­li­ser un vo­ca­bu­laire de corps de garde. Ce n’est pas le seul do­maine ou le chef de l’État est am­bi­va­lent.

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