LGV à Tou­louse : un casse-tête à plu­sieurs mil­liards d’eu­ros

En plein lob­bying pour por­ter la LGV Bor­deaux-Tou­louse, voi­ci comment les col­lec­ti­vi­tés de Tou­louse et de la ré­gion veulent trou­ver les 7 mil­liards d’eu­ros pour fi­nan­cer le pro­jet.

Voix du Midi (Toulouse) - - La Une - An­tho­ny As­sé­mat

« La LGV Bor­deaux-Tou­louse est une ar­naque. C’est in­croyable de voir comment les élus conti­nuent à faire sem­blant de croire en ce pro­jet alors qu’ils savent très bien, au fond d’eux, qu’il ne ver­ra pas le jour. » La pré­dic­tion de cet élu éco­lo­giste tou­lou­sain date de 2010. Une pé­riode gla­ciaire vu comment notre époque fait dé­fi­ler le temps, mais d’une ac­tua­li­té très pré­sente en 2017 et d’une ter­rible acui­té à l’aune de ce pro­jet-ser­pent de mer.

« Les en­ga­ge­ments de la LGV datent de Mi­chel Ro­card, en… 1991 ! » , rap­pelle, pour la bonne bouche, Jean- Louis Chau­zy, pré­sident de l’as­so­cia­tion Eu­ro­sud Trans­port, dont l’ac­ti­vi­té consiste à faire du lob­bying pour les pro­jets de trans­ports dans le grand Sud-Ouest eu­ro­péen.

Les bonnes nou­velles cô­té pile…

Cô­té pile, on a un ca­len­drier ins­ti­tu­tion­nel plu­tôt fa­vo­rable à la LGV Bor­deaux-Tou­louse (qui met­trait la Ville rose à 3h10 de Pa­ris en train), fai­sant même pâ­lir d’autres pro­jets sur une voie de ga­rage. De­puis le rap­port Du­ron de 2013, le gou­ver­ne­ment Hol­lande avait mis le tron­çon par­mi la prio­ri­té des prio­ri­tés. En 2016, l’an­cien se­cré­taire d’État aux Trans­ports Alain Vi­da­lies si­gnait la Dé­cla­ra­tion d’uti­li­té pu­blique (DUP) et va­li­dait le pro­jet GPSO (Grand pro­jet du Sud-Ouest), mal­gré l’avis né­ga­tif de la com­mis­sion d’en­quête pu­blique.

Cô­té pile, on a en­core en tête la grande mê­lée lob­byiste du Sud-Ouest et de l’Oc­ci­ta­nie, le 4 oc­tobre 2017, à l’oc­ca­sion de la jour­née de sou­tien du monde po­li­tique (même le maire RBM de Bé­ziers Ro­bert Mé­nard avait été in­vi­té…), éco­no­mique et spor­tif. Tweets à pro­fu­sion, pho­tos, mes­sages vi­déos : Tou­louse et la ré­gion n’ont pas lé­si­né sur l’af­fi­chage d’une cer­taine una­ni­mi­té.

… les doutes et les mil­liards à trou­ver cô­té face

Voi­là pour les in­ten­tions et le ca­len­drier of­fi­ciel. Cô­té face, la si­tua­tion est beau­coup moins brillante. De­puis l’élec­tion d’Em­ma­nuel Ma­cron à l’Ély­sée, les dé­cla­ra­tions des mi­nistres ne vont pas dans le sens d’un pro­lon­ge­ment de la grande vi­tesse vers Tou­louse. Pre­mier acte dé­but juillet quand Em­ma­nuel Ma­cron, dans son dis­cours d’inau­gu­ra­tion de la LGV Pa­ris-Rennes, a af­fir­mé sa vo­lon­té de prio­ri­ser les trans­ports du quo­ti­dien. Deuxième acte fin août avec Ni­co­las Hu­lot, mi­nistre de la Tran­si­tion éner­gé­tique. « L’État ne pour­ra pas tout faire. Il fau­dra dé­fi­nir ce qui est prio­ri­taire. Faire de nou­velles lignes à grande vi­tesse, ce n’est fran­che­ment pas la prio­ri­té. Si on avait les moyens, vo­lon­tiers mais on n’a pas les moyens. En tout cas moi, je dé­couvre qu’on n’a pas les moyens. Le ré­seau fer­ré perd un mil­liard d’eu­ros chaque an­née. On peut dis­si­mu­ler ce­ci et on creuse la dette… Il me semble que la prio­ri­té, c’est d’amé­lio­rer le quo­ti­dien des trans­ports des Fran­çais. Et la deuxième prio­ri­té, c’est de s’at­ta­quer au trans­fert du trans­port rou­tier vers le fret… » .

Le coup de grâce (pen­sait-on) avait été don­né par la mi­nistre des Trans­ports, Eli­sa­beth Borne, mi- sep­tembre, lors­qu’elle a évo­qué « la re­mise à plat du mo­dèle fer­ro­viaire, « les TER qui doivent trans­por­ter plus de voya­geurs » et l’en­det­te­ment de la SNCF qui se creuse à coups de mil­liards. Son der­nier pas­sage, sur France In­ter, mar­di 24 oc­tobre, n’a pas ôté les doutes…

Réunion im­por­tante le 8 no­vembre à Pa­ris

Les mil­liards d’eu­ros, c’est l’autre ver­sant du cô­té face, alors qu’est pré­vue une nou­velle ren­contre au mi­nis­tère des Trans­ports, le 8 no­vembre, en pré­sence des quatre grandes col­lec­ti­vi­tés (Tou­louse Mé­tro­pole, Bor­deaux Mé­tro­pole, Ré­gions Oc­ci­ta­nie et Nou­velle-Aqui­taine).

GPSO se di­vise en quatre vo­lets : Bor­deaux- Tou­louse (en­vi­ron 7,1 mil­liards d’eu­ros), Bor­deaux-Dax (2 mil­liards), les amé­na­ge­ments du sud de Bor­deaux et du nord de Tou­louse (1 mil­liard pour les deux pro­jets), soit 10 mil­liards d’eu­ros. Et même 12 mil­liards, puisque le com­bat mis en lu­mière par la pré­si­dente de la Ré­gion Oc­ci­ta­nie Ca­role Del­ga, le 4 oc­tobre, por­tait éga­le­ment sur la ligne Mont­pel­lier- Per­pi­gnan ( dont le coût est es­ti­mé à 2 mil­liards d’eu­ros).

Des sommes ver­ti­gi­neuses… et pra­ti­que­ment au­cune cer­ti­tude. Hor­mis sur les sommes dé­pen­sées par les col­lec­ti­vi­tés tou­lou­saines pour fi­nan­cer le tron­çon Tours-Bor­deaux, mis en ser­vice en juillet 2017 : 220 mil­lions d’eu­ros ré­par­tis entre l’exRé­gion Mi­di-Py­ré­nées (102 mil­lions), le Conseil dé­par­te­men­tal de la Haute-Ga­ronne (68 mil­lions) et Tou­louse Mé­tro­pole (54,1 mil­lions).

Sur les 12 mil­liards d’eu­ros, une pe­tite par­tie de la somme a été thé­sau­ri­sée, mais la Ré­gion Oc­ci­ta­nie re­fuse d’en ré­vé­ler le mon­tant « du­rant cette pé­riode de né­go­cia­tions » . Une chape de plomb ré­cem­ment dé­non­cée par les élus éco­lo­gistes de Tou­louse, qui avaient ré­cla­mé à Jean-Luc Mou­denc, maire LR de Tou­louse et pré­sident de Tou­louse Mé­tro­pole, le do­cu­ment de fi­nan­ce­ment. Le­quel avait en­voyé la pa­tate chaude aux Ré­gions Oc­ci­ta­nie et Nou­velle-Aqui­taine, qui fi­nancent cette étude du ca­bi­net in­ter­na­tio­nal Ernst & Young… Après l’aban­don de la so­lu­tion du Par­te­na­riat pu­blic-pri­vé (PPP) sur le mo­dèle de Tours-Bor­deaux (dont la conces­sion a été ac­cor­dée à Vin­ci) – « ce mo­dèle n’est plus te­nable, il reste en­core 300 mil­lions d’eu­ros à trou­ver pour fi­nan­cer cette ligne… » , ex­plique Jean-Louis Chau­zy – le pacte de fi­nan­ce­ment re­part pra­ti­que­ment à zé­ro.

Un em­prunt et trois taxes

Pre­mière so­lu­tion : l’em­prunt. À l’image de Tis­séo, qui va sol­li­ci­ter les mar­chés fi­nan­ciers pour des prêts at­trac­tifs en vue de sa troi­sième ligne de mé­tro, la LGV se­ra fi­nan­cée en grande par­tie par ce biais-là. Jean-Luc Gi­be­lin, vice-pré­sident PCF aux Trans­ports à la Ré­gion Oc­ci­ta­nie, pré­cise. « À ce stade, on ne peut pas dire quelle se­ra la pro­por­tion de l’em­prunt. Mais pour une construc­tion qui va du­rer 70 à 80 ans, ce genre d’em­prunt ne se fe­ra pas sur 15-20 ans. Il fau­dra s’en­ga­ger ré­so­lu­ment à très long terme, comme le Grand Pa­ris Ex­press » .

« Ce dis­po­si­tif avait été re­te­nu en 1924 pour ai­der le pays à se re­cons­truire après la Grande Guerre. On l’ou­blie mais l’État avait rem­bour­sé jus­qu’en 1974 » , re­mé­more le pré­sident d’Eu­ro­sud Trans­port, qui plaide pour un em­prunt dé­pas­sant les 50 % de l’in­ves­tis­se­ment. La Caisse des Dé­pôts et la Banque eu­ro­péenne d’in­ves­tis­se­ment (BEI), « qui avait prê­té deux mil­liards d’eu­ros pour le Grand Pa­ris Ex­press «, rap­pelle Jean-Louis Chau­zy » , ont été sol­li­ci­tées, sans comp­ter les in­ves­tis­seurs pri­vés.

Ces der­niers mois, l’idée de dé­ve­lop­per des « fi­nan­ce­ments in­no­vants » – pour que Tou­louse soit maître de son des­tin, à l’image du Grand Pa­ris – s’est vite pro­pa­gée. De l’in­no­va­tion… et des taxes. Ex­pli­ca­tions de Jean-Luc Mou­denc. « Nous tra­vaillons sur trois taxes dont le pro­duit an­nuel cou­vri­rait 77 % de l’an­nui­té d’em­prunt pour fi­nan­cer l’en­semble des pro­jets : la pre­mière sur les bu­reaux, une deuxième sur les poids lourds et une autre sur la ré­par­ti­tion de la TICPE (Taxe in­té­rieure de consom­ma­tion sur les pro­duits éner­gé­tiques, ndlr). Nous vou­lons étendre le mo­dèle du Grand Pa­ris pour les grands pro­jets de pro­vince. Le Pre­mier mi­nistre, que j’ai ren­con­tré ré­cem­ment, a ap­pré­cié que nous n’ayons pas la dé­marche clas­sique de de­man­der à l’État de payer » .

Un su­jet consen­suel entre la Ré­gion et la Mé­tro­pole, mais avec une dif­fé­rence d’ap­pré­cia­tion. Quand Jean-Luc Mou­denc parle de 77 % de la somme pou­vant être cou­verte, Ca­role Del­ga avance le chiffre de 60 %. Une di­ver­gence qui s’ex­plique par le fait que l’an­cienne mi­nistre de Fran­çois Hol­lande prend sys­té­ma­ti­que­ment en compte la ligne Mont­pel­lier-Per­pi­gnan dans la cal­cu­lette… « Pour nous, les lignes Bor­deaux-Tou­louse et Mont­pel­lier-Per­pi­gnan ont la même place im­por­tante, en sa­chant que la liai­son Tou­louse- Nar­bonne res­te­ra à trai­ter. Pour Tou­louse, la sa­tu­ra­tion de l’aé­ro­port est une ques­tion évi­dente. Si­non, la ques­tion d’un deuxième aé­ro­port re­vien­dra sur le ta­pis, ce qui se­rait une hé­ré­sie » , pense Jean-Luc Gi­be­lin, le vice-pré­sident aux trans­ports à la ré­gion.

Ce sont les mo­da­li­tés de ces trois taxes qui se­ront à l’ordre du jour pa­ri­sien du mer­cre­di 8 no­vembre. « La taxe sur les bu­reaux doit-elle concer­ner tous les bu­reaux ? Les nou­velles construc­tions ? Les parcs d’ac­ti­vi­tés ? Quelles villes ? Se­lon la ré­ponse, le mon­tant es­pé­ré est très va­riable » , ex­plique le mon­sieur Trans­ports de l’Oc­ci­ta­nie. Se­lon un do­cu­ment de tra­vail, les re­cettes fis­cales gé­né­rées par la So­cié­té du Grand Pa­ris (SGP) s’élè­ve­raient à 500 mil­lions d’eu­ros par an. De quoi don­ner des idées si la loi per­met, de­main, à l’Oc­ci­ta­nie et à la Nou­velle-Aqui­taine, de créer ce même type de so­cié­té de pro­jet… Même cur­seur à trou­ver pour la taxe poids lourds. Se­rait-elle ap­pli­quée sur le tra­fic de tran­sit ? La longue dis­tance ? Tou­che­rait-elle les trans­por­teurs lo­caux ?

Et les 23 % res­tants ? « Ils se­ront pris dans les bud­gets des col­lec­ti­vi­tés » , pour­suit Jean-Luc Mou­denc. Mais quelles col­lec­ti­vi­tés pour le nou­veau tour de table ? « Nous tra­vaillons à l’ ad­hé­sion de Mont­pel­lierMé­tro­pole, des dé­par­te­ments del’ Hé­rault et des Py­ré­néesO­rien­tales », in­dique JeanLouis Chau­zy… Et le Conseil dé­par­te­men­tal du Tarn-et-Ga­ronne a vo­té, le 18 oc­tobre, une mo­tion de sou­tien à la LGV tout en conti­nuant de se battre pour l’ins­tau­ra­tion d’une gare TGV à Bres­sols.

Dé­ci­sion fin 2017

Des chiffres, des hy­po­thèses… Si elle n’est pas aban­don­née in fine par le gou­ver­ne­ment, la LGV Bor­deaux-Tou­louse n’a qu’un en­tre­bâille­ment de porte pour te­nir les dé­lais de mise en ser­vice en 2024. « Nous conti­nuons de dire qu’il faut te­nir l’échéance de 2024. Mais c’est com­pli­qué… » , re­con- naît Jean-Luc Gi­be­lin. « Nous sommes da­van­tage sur 2025 avec le ré­glage de l’in­gé­nie­rie fi­nan­cière » , pense Jean-Louis Chau­zy. Ce 8 no­vembre marque le dé­but du mo­ney time pour la LGV. Mer­cre­di 29 no­vembre, une deuxième jour­née de sou­tien au pro­jet GPSO et à la ligne Mont­pel­lier-Per­pi­gnan se tien­dra à Per­pi­gnan (Py­ré­nées-Orien­tales) sur les mêmes mo­da­li­tés que la mo­bi­li­sa­tion éco­no­mique et po­li­tique tou­lou­saine de dé­but oc­tobre. Le 13 oc­tobre, JeanLuc Mou­denc a en­fon­cé le clou en re­layant les sta­tis­tiques de la SNCF, qui ont fait d’un dou­ble­ment du tra­fic fer­ro­viaire entre Tou­louse et Pa­ris de­puis la mise en ser­vice de la LGV Tours-Bor­deaux. « Bor­deauxPa­ris, c’est 34 000 voya­geurs par jour sur les six pre­mières se­maines de mise en ser­vice, et un mil­lion de pas­sa­gers en juillet et août » , étaye JeanLouis Chau­zy.

L’ave­nir de la grande vi­tesse à Tou­louse se­ra dé­ci­dé fin 2017 avec le vote d’une loi de pro­gram­ma­tion, qui se­ra la consé­quence des As­sises de la Mo­bi­li­té lan­cées à la ren­trée par la mi­nistre Eli­sa­beth Borne. « On dé­fi­ni­ra les pro­jets que l’on va faire. Il faut hié­rar­chi­ser, faire des choix » , a rap­pe­lé l’an­cienne pa­tronne de la RATP sur France In­ter, mar­di 24 oc­tobre.

« Pour une poi­gnée de mil­liards » fe­rait un bon titre de wes­tern, à sus­pense. Le ser­pent de mer va en­fin échouer sur la terre ferme. Reste à sa­voir si ce­la se­ra du bon cô­té de la rive.

© Pu­bli­heb­dos

L’ave­nir de la Ligne à grande vi­tesse (LGV) Bor­deaux-Tou­louse se­ra dé­ci­dé fin 2017.

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