Les chiffres ex­plo­sifs de la pau­vre­té

Alors que la trêve hi­ver­nale a dé­bu­té le 1er no­vembre, les as­so­cia­tions de so­li­da­ri­té n’ont ja­mais re­çu au­tant de per­sonnes en dif­fi­cul­té à Tou­louse. fait le point.

Voix du Midi (Toulouse) - - La Une -

Le chô­mage, le tra­vail à temps par­tiel et le coût de la vie ont fait ex­plo­ser les de­mandes dans la Ville rose, qui pré­sen­tait en 2016 un taux de pau­vre­té de 18 % ( chiffres In­see). Le tis­su as­so­cia­tif, si sou­vent loué pour son tra­vail, est sou­vent dé­bor­dé. Plus de 36 000 per­sonnes, en Hau­teGa­ronne, sont bé­né­fi­ciaires du RSA (Re­ve­nu de so­li­da­ri­té ac­tive), d’un mon­tant de 545 eu­ros au 1er sep­tembre 2017.

Quant à Tou­louse, si elle n’est pas la ville la plus pauvre de la ré­gion en pro­por­tion, près de 106 000 per­sonnes vivent sous le seuil de pau­vre­té, soit un ha­bi­tant sur quatre. La sta­tis­tique la plus éle­vée des villes de la grande ré­gion, en va­leur ab­so­lue.

En Oc­ci­ta­nie, un ha­bi­tant sur six est dans ce cas-là se­lon les chiffres dé­voi­lés en juillet lors du Co­mi­té ré­gio­nal de l’ali­men­ta­tion. Dans notre ré­gion, l’aide ali­men­taire re­pré­sen­tait 116 000 tonnes en 2016, pour 2,6 mil­lions de re­pas dis­tri­bués, toutes as­so­cia­tions ha­bi­li­tées confon­dues…

« On ar­rive à sa­tu­ra­tion »

Des chiffres étour­dis­sants qui se re­trouvent sur le ter­rain. « Nous re­ce­vons dix ap­pels par jour et par site. C’est énorme » , constate May­li Du­cos, char­gée de com­mu­ni­ca­tion à Em­maüs Tou­louse, qui pos­sède trois sites en Haute-Ga­ronne : à Saint-Jo­ry, Es­cal­quens et La­barthe-sur-Lèze. 130 per­sonnes sont ac­com­pa­gnées, re­pré­sen­tant 39 na­tio­na­li­tés. Une ca­pa­ci­té qu’Em­maüs, qui fête ses 40 ans cette an­née dans la Ville rose, ne peut pas étendre mal­gré les sol­li­ci­ta­tions.

Un pro­blème que doivent aus­si gé­rer les épi­ce­ries so­ciales et so­li­daires. Exemple avec La Main Ten­due, créée en 2011 et qui oeuvre dans les quar­tiers du 31200, prin­ci­pa­le­ment à Mi­nimes-Bar­rière de Pa­ris, avoue ne pas pou­voir ac­com­pa­gner au-de­là de 180 fa­milles. « On ar­rive à sa­tu­ra­tion, on ne prend plus per­sonne, sauf s’il y a des ro­ta­tions » , ad­met Chris­tian Sou­lié, le pré­sident de l’as­so­cia­tion.

Les per­sonnes ac­cueillies (après un en­tre­tien et la four­ni­ture de do­cu­ments comme la si­tua­tion fa­mi­liale ou la dé­cla­ra­tion de res­sources), orien­tées la plu­part du temps par des tra­vailleurs so­ciaux, peuvent faire leurs courses avec des pro­duits « en moyenne 70 à 90 % moins chers que dans les grandes sur­faces » , ex­plique Chris­tian Sou­lié.

Pour bé­né­fi­cier de cette forme d’épi­ce­rie, le reste à vivre (le cal­cul de ce qui reste une fois en­le­vées les charges fixes comme le loyer, l’élec­tri­ci­té…) par bé­né­fi­ciaire doit être com­pris entre 3 et 8 eu­ros par jour.

Chaque di­manche soir, la Main Ten­due dis­tri­bue 6500 à 7000 re­pas par an aux Sans Do­mi­cile Fixe ( SDF), et a mis en place « So­li­da­ri­bus «, un ac­cueil de jour mo­bile au moyen d’un bus qui sillonne la ville. « Ce n’est pas de la ma­raude, il s’agit de pro­vo­quer une ren­contre et pas­ser du temps avec eux » , pour­suit le res­pon­sable de l’épi­ce­rie so­ciale et so­li­daire. La Main Ten­due fait par­tie des neuf épi­ce­ries so­ciales et so­li­daires de la Hau­teGa­ronne, prin­ci­pa­le­ment si­tuées à Tou­louse. Ces struc­tures aident, suivent et conseillent 1500 fa­milles par se­maine, soit en­vi­ron 5000 per­sonnes. Les dé­tails avec Jean-Louis Clé­ment, pré­sident du Grou­pe­ment des épi­ce­ries so­ciales et so­li­daires ( Ges­mip) de Mi­di- Py­ré­nées, qui re­groupe une quin­zaine d’épi­ce­ries. « On constate une hausse constante de­puis 2008 mais pas d’ex­plo­sion de la de­mande car ce mo­dèle était alors peu dif­fu­sé. Et nous n’ac­cueillons pas seule­ment des per­sonnes pré­caires, mais aus­si des gens qui ont connu des ac­ci­dents de vie, qui ont des prêts très im­por­tants à rem­bour­ser ou qui ont per­du du pou­voir d’achat sur une courte pé­riode. Nous ne sommes pas dans l’as­sis­ta­nat mais dans un pro­jet concret com­mun » .

Le mo­dèle des épi­ce­ries so­ciales et so­li­daires n’est pas près de s’es­souf­fler. En Hau­teGa­ronne, deux pro­jets de­vraient voir le jour à Bal­ma et Plai­san­ce­du-Touch. Un autre dans le Gers et les Hautes-Py­ré­nées, près de Tarbes, sont éga­le­ment en dis­cus­sion.

Les fa­milles mo­no­pa­ren­tales, sou­vent des femmes seules avec en­fant(s), re­pré­sentent 40 % des per­sonnes ai­dées à la Main Ten­due. Une pro­por­tion (32 %) que l’on re­trouve, peu ou prou, au Se­cours Ca­tho­lique (dé­lé­ga­tion Ariège et Haute-Ga­ronne). De­puis 20 ans, elle or­ga­nise tous les ma­tins les « Pe­tits-dé­jeu­ners du ca­nal » , au­jourd’hui dé­lo­ca­li­sés che­min du Rai­sin. « Nous ac­cueillons de 70 à 130 per­sonnes tous les jours, dont en­vi­ron 30 % d’ha­bi­tués » , ex­plique Ly­die Car­loux-Yog, dé­lé­guée du Se­cours Ca­tho­lique dans la zone. Quatre soirs par se­maine, c’est qua­si­ment 120 per­sonnes à la rue que ren­contrent les bé­né­voles du Se­cours Ca­tho­lique avec les ma­raudes.

Pour Ly­die Car­loux- Yog, la si­tua­tion s’ag­grave clai­re­ment à Tou­louse. « Le pro­fil des gens qui viennent nous voir ne change pas. En re­vanche, les dif­fi­cul­tés s’ac­croissent, et l’on suit da­van­tage de tra­vailleurs pauvres. Au­jourd’hui, les aides ali­men­taires di­rectes ne suf­fisent plus. Il faut al­ler plus loin que le pre­mier ac­cueil et la dis­tri­bu­tion de den­rées. Nous de­vons être pré­sents dans les squats, se rap­pro­cher da­van­tage des gens en dif­fi­cul­té et dé­ve­lop­per des idées d’ac­ti­vi­tés qui éma­ne­raient des per­sonnes elles-mêmes » .

Au Se­cours Ca­tho­lique, gé­né­ro­si­té et al­truisme se conjuguent au quo­ti­dien. Se­lon les chiffres de la dé­lé­ga­tion, 110 000 per­sonnes sont ai­dées ou re­çues en en­tre­tiens in­di­vi­duels en Hau­teGa­ronne et Ariège. « Mais nous ne comp­tons pas les per­sonnes pré­sentes sur nos lieux d’ac­cueils col­lec­tifs, où un comp­tage pré­cis n’est pas for­cé­ment fait » , pré­cise Ly­die Car­loux-Yog.

Le Se­cours Ca­tho­lique a consta­té ces der­niers mois une hausse de 8 % du nombre de chô­meurs sans droits re­con­nus, et une pro­gres­sion de 7 % de gens qui viennent par rap­port à des pro­blèmes de rè­gle­ment de la fac­ture d’eau. « Ce­la nous ques­tionne » , com­mente-t-on du cô­té de la rue de Pé­riole, le siège du Se­cours Ca­tho­lique.

Se­cours Po­pu­laire : deux fois plus de monde en 20 ans

Au Se­cours Po­pu­laire, qui gère 14 an­tennes en Haute-Ga­ronne (dont deux ré­centes ou­ver­tures à L’Union et Gra­gnague), « on ne re­fuse ja­mais quel­qu’un qui vient de­man­der une aide » , ex­plique une bé­né­vole.

En 2016, l’as­so­cia­tion a ai­dé, ponc­tuel­le­ment ou ré­gu­liè­re­ment, 31 884 per­sonnes, dont 23 804 Tou­lou­sains. Ain­si, 1 ha­bi­tant sur 20 de la Ville rose a fait ap­pel aux ser­vices du Se­cours Pop’ l’an­née der­nière. Dé­li­rant… Notre bé­né­vole pour­suit. « Nous re­ce­vons prin­ci­pa­le­ment des se­niors et des étu­diants et le nombre de per­sonnes ai­dées est en forte hausse. D’ailleurs, de­puis 19 ans que je suis au Se­cours Po­pu­laire, le nombre n’a ja­mais bais­sé chaque an­née et a même pra­ti­que­ment dou­blé sur le long terme. La ten­dance s’ex­plique aus­si par l’ar­ri­vée des mi­grants, qui sont di­ri­gés au­to­ma­tique- ment chez nous » .

Un dou­ble­ment du nombre de per­sonnes ré­cem­ment confir­mé par le chef de file des com­mu­nistes de Tou­louse, Pierre La­caze, lors d’une confé­rence de presse com­mune avec l’an­cien maire de Tou­louse Pierre Co­hen (PS) et l’éco­lo­giste An­toine Mau­rice. À l’ori­gine, le Se­cours Po­pu­laire était res­treint au pé­ri­mètre des aides ali­men­taire et ves­ti­men­taire. En 2017, l’as­so­cia­tion a dû se di­ver­si­fier en met­tant en place des pôles d’in­for­ma­tions et d’ac­cès à la san­té, aux droits et à l’em­ploi. Et le plan­ning de ren­dez-vous est sou­vent com­plet du­rant trois se­maines…

De nom­breuses as­so­cia­tions viennent cher­cher des co­lis di­rec­te­ment dans les Banques Ali­men­taires. L’an­tenne Haute-Ga­ronne-Ariège et Tarn-et-Ga­ronne (197, ave­nue de Fron­ton, à Tou­louse) a dis­tri­bué, par l’in­ter­mé­diaire de ces as­so­cia­tions, 2000 tonnes de den­rées pour en­vi­ron 30 000 bé­né­fi­ciaires. « 80 % des per­sonnes à qui les re­pas sont dis­tri­bués sont de Tou­louse et de l’aire ur­baine » , dé­crypte Thier­ry Bas­tié, son pré­sident.

Quant aux Res­tos du Coeur, qui dé­butent leur cam­pagne hi­ver­nale le 21 no­vembre, ce sont 300 re­pas chauds que leurs équipes dis­tri­buent tous les soirs dans le dé­par­te­ment. Mal­heu­reu­se­ment, Co­luche avait eu le nez creux dans les an­nées 80 en lan­çant les « Res­tos » en 1985. 32 ans plus tard, une tren­taine de centres de jour maillent la Haute-Ga­ronne pour cou­vrir les im­menses be­soins.

Ges­tion de l’ur­gence, as­so­cia­tions dé­bor­dées, pro­fils de per­sonnes ai­dées qui se mul­ti­plient : en at­ten­dant les chiffres de 2017, le ta­bleau noir de la pré­ca­ri­té tou­lou­saine n’au­gure rien de bon pour la suite…

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