LA NOS­TAL­GIE, FOR­CÉ­MENT LA NOS­TAL­GIE…

Sur les écrans des aé­ro­ports, on lit Hô Chi Minh-Ville. Mais les ha­bi­tants de l’éner­gique ca­pi­tale éco­no­mique du Viet­nam pré­fèrent dire Sai­gon. La nos­tal­gie de l’In­do­chine flotte en ef­fet sur son coeur his­to­rique, res­té dans son jus. Pour mieux l’ap­pré­hen

Voyages d'Affaires - - SOMMAIRE - 1 Re­por­tage Serge Barret

Avec un rien de rag­time, trois notes de char­les­ton, deux pas de fox-trot et une trom­pette jaz­zy ; avec ces airs en­traî­nants qui ont fait le bon­heur des An­nées folles, lorsque Saï­gon sa-ï-gon-nait, l’illu­sion se­rait par­faite. Tout est là, in­tact ou presque ; à com­men­cer par le théâtre mu­ni­ci­pal cam­pé sur sa place de­puis 1900 et, sur­tout, la ter­rasse juste en face, en l’oc­cur­rence celle de l’hô­tel Con­ti­nen­tal, l’un des mo­nu­ments his­to­riques de la ville. N’était ce re­vê­te­ment in­con­gru – du faux ga­zon vert gre­nouille –, tout y se­rait im­ma­cu­lé : les tables, les chaises, les nappes et même la mar­quise en sur­plomb qui abrite fort avan­ta­geu­se­ment les consom­ma­teurs, tan­tôt des dé­luges de la mous­son, tan­tôt du so­leil as­sas­sin des tro­piques. À vrai dire, comme en té­moignent les ti­rages sé­pia ac­cro­chés aux murs du hall d’en­trée, le vrai chic ne pou­vait se conce­voir au­tre­ment qu’en grand blanc dans l’In­do­chine co­lo­niale. Blanches les robes des dames, blanches leurs ca­pe­lines ; blanc les cos­tumes des mes­sieurs et blancs leurs cha­peaux. Tou­jours. L’en­semble était fa­çon­né dans des co­tons lé­gers, de la soie par­fois, en tout cas des tis­sus et des coupes per­met­tant de sup­por­ter un tout pe­tit peu mieux la moi­teur de l’air de la ville, os­cil­lant entre 25 et 30° toute l’an­née. Ce qui est évi­dem­ment en­core le cas.

“Dix heures et de­mie du soir en été”, ti­trait en son temps la grande Mar­gue­rite Du­ras. L’ac­croche pour­rait par­fai­te­ment fonc­tion­ner au­jourd’hui, no­tam­ment sur cette ter­rasse qui est bon­dée ce soir, les consom­ma­teurs dé­lais­sant le Byr­rh, le Du­bon­net ou la Ma­rie Bri­zard d’an­tan, pour un beau­coup plus contem­po­rain cock­tail mul­ti­co­lore, un cham­pagne frap­pé, un Chablis bien frais ou plus sim­ple­ment une Bia Sai­gon, une bière lo­cale, for­cé­ment lo­cale. Et comme le lieu se prête par­fai­te­ment à la réunion les soirs d’ar­ri­vée d’avion, les guides et confé­ren­ciers y tracent vo­lon­tiers les grands traits d’un fu­tur voyage mer­veilleu­se­ment nos­tal­gique.

On ap­prend ain­si que c’était là, entre les deux guerres, le lieu de pré­di­lec­tion des gens du monde, des voya­geurs, des aven­tu­riers, des ar­tistes, des écri­vains et des jour­na­listes ; entre autres Mal­raux, qui le men­tionne dans ses

An­ti­mé­moires, mais aus­si le grand re­por­ter Lu­cien Bo­dard et sur­tout Gra­ham Greene qui pei­gnit son dé­cor dans Un

Amé­ri­cain bien tran­quille. Pen­dant la “guerre amé­ri­caine”, le Con­ti­nen­tal est de­ve­nu le QG des jour­na­listes et des es­pions qui le sur­nom­mèrent Ra­dio Ca­ti­nat, du nom de la rue qui le borde. Celle qui était ja­dis à Sai­gon ce qu’est la Ca­ne­bière à Mar­seille, ou les Champs-Ély­sées à Paris, a été re­bap­ti­sée en 1954 Tu Do – c’est-à-dire “li­ber­té” –, puis Dong Khai, la “rue du sou­lè­ve­ment gé­né­ral”, en 1975.

Le pro­gramme ? Deux jours bien rem­plis qui suf­fi­ront pour s’af­fran­chir des prin­ci­paux lieux de la ca­pi­tale éco­no­mique du Viet­nam, le quar­tier his­to­rique n’étant au fi­nish pas très éten­du. Al­lons-y alors

pour un ci­ty tour en mi­ni­bus, un peu en de­çà de la vi­tesse d’un che­val au pas tant les em­bou­teillages sont à toute heure ter­ri­ble­ment puis­sants. Rien à voir avec des ra­len­tis­se­ments pro­vo­qués par de trop nom­breuses voi­tures, non plus que par des éboueurs oeu­vrant en pleine jour­née, voire des li­vreurs in­dé­li­cats. Non, à Saï­gon, c’est le scoo­ter qui est roi. Et même roi des rois, puisque chaque ma­tin ce sont huit mil­lions de deux roues, Hon­da c’est plus chic, qui s’élancent à la conquête du ma­ca­dam. Huit mil­lions pour 11 mil­lions d’ha­bi­tants !

Aux heures de pointes, donc tout au long de la jour­née dans cette ville hy­per ac­tive, le flux est si com­pact qu’il fait pra­ti­que­ment of­fice de mur. C’est Dante et Jé­rôme Bosch réunis, c’est l’en­fer d’un tsu­na­mi ima­gi­naire qui au­rait pul­vé­ri­sé un vrai bar­rage sur le Pa­ci­fique. Tout est pour­tant or­ches­tré, po­li­cé, cha­cun condui­sant sa ma­chine le re­gard fixe, droit de­vant. On avance à l’Asia­tique, dis­ci­pli­nés, roue avant contre roue ar­rière, dans un en­tê­tant bo­lé­ro de scoo­ters zon­zon­nant, mas­qués en vaine ten­ta­tive d’échap­per aux par­ti­cules fines. Tout de même, quelques notes lé­gères égayent l’af­faire. Ces notes, ce sont les filles qui, comme échap­pées d’une serre d’avant prin­temps, se couvrent de la tête aux pieds d’im­pri­més à fle-fleurs. La bo­ta­nique est par­tout. Sur les casques, sur les masques an­ti pol­lu­tion, sur les gants an­ti bron­zage – très mal vu par les élé­gantes, le bron­zage –, sur les gi­lets à ca­puche et, tant qu’à faire, sur les es­pèces de jupes longues, de vé­ri­tables te­nues de com­bat qui partent de la taille de la de­moi­selle pour des­cendre jus­qu’à la pointe de ses très hauts ta­lons.

Et puis, il y a aus­si ce qu’on tran­sporte sur les porte-ba­gages. En croupe, des pas­sa­gers bien sûr ; pas un seul pas­sa­ger

3 — Un art de l’hos­pi­ta­li­té tout en fraî­cheur et tra­di­tion. 3

Près de Can Tho, dans le del­ta du Mé­kong, le charme in­tem­po­rel de cette mai­son co­lo­niale bour­rée d’an­ti­qui­tés chi­noises a ser­vi de cadre au film L’amant, lorsque le riche chi­nois ai­mé de Mar­gue­rite Du­ras vient voir son père as­som­mé d’opium. La vraie mai­son où l’écri­vain vi­vait ses amours ado­les­centes se trouve, elle, à Sa­dec.

2 — Le lan­ci­nant vrom­bis­se­ment des

scoo­ters rythme le cours de choses à Saï­gon, dans un dé­cor de mai­sons co­lo­niales.

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1 — Dans le del­ta du

Mé­kong, des femmes por­tant le cha­peau co­nique conduisent les barques se­lon une fa­çon an­ces­trale, mains croi­sées sur les rames.

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1 et 2 — L’hô­tel de ville de Saï­gon a été cri­ti­qué par les ama­teurs d’ar­chi­tec­ture pour son style néo Re­nais­sance dé­but 1900 un peu dé­gou­li­nant (1). Est-ce la pa­tine du temps, mais il n’est au fond pas si laid, bien plus gra­cieux même que la ca­thé­drale, as­sez mas­sive avec sa fa­çade en briques rouges de Tou­louse (2). 3 — La poste cen­trale, elle, a un charme fou avec ses ven­ti­la­teurs au pla­fond, ses vieilles cartes du del­ta du Mé­kong aux murs, ses ca­bines té­lé­pho­niques d’an­tan et ses hor­loges in­di­quant l’heure des grandes villes du monde. 3

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