DA­NIEL BARENBOIM MAES­TRO ET CI­TOYEN DU MONDE

Pia­niste et chef d’or­chestre par­mi les plus re­con­nus de son temps, avec un ré­per­toire al­lant de Bru­ck­ner à Bou­lez, de Mo­zart à Mas­se­net, Da­niel Barenboim est aus­si un ana­lyste du monde contem­po­rain, oeu­vrant pour l’ami­tié entre les peuples à tra­vers la mu

Voyages d'Affaires - - SOMMAIRE - www.voyages-d-af­faires.com Pro­pos re­cueillis par Cé­cile Ba­la­voine RETROUVEZ CETTE IN­TER­VIEW DANS SON INTÉGRALITÉ SUR

CAR­NET DE VOYAGE

Les mu­si­ciens sont les seuls ar­tistes à avoir de fac­to une com­pré­hen­sion de la culture des autres.

« Bien sûr, je me sou­viens de mon pre­mier voyage en avion. C’était en 1952, j’avais neuf ans et c’était la pre­mière fois que je quit­tais l’Ar­gen­tine. Avec mes pa­rents, nous al­lions vivre en Is­raël. Il nous a fal­lu 52 heures pour ar­ri­ver d’abord à Rome, avec des es­cales à Bue­nos Aires, Mon­te­vi­deo, São Pau­lo, Rio, Ma­drid… Nous avons pas­sé les mois d’été en Eu­rope avant de nous ins­tal­ler en Is­raël. Mes pa­rents sa­vaient que j’étais dif­fé­rent à cause du don qu’ils avaient dis­cer­né en moi. Ce n’était donc pas un sio­nisme clas­sique, mais une ques­tion hu­maine : ils ne vou­laient pas que je gran­disse dans un en­vi­ron­ne­ment où j'au­rais fait par­tie d'une mi­no­ri­té.

C’est à Salz­bourg, où nous avons fait notre pre­mière étape eu­ro­péenne en juillet, que j’ai com­men­cé à jouer in­ter­na­tio­na­le­ment, puis à Vienne et à Rome. Mais je n’étais pas du tout conscient de ce qui m’ar­ri­vait. Cet été-là, j’ai ren­con­tré le grand pia­niste Ed­win Fi­scher, puis j’ai conti­nué à re­ve­nir dans la ville de Mo­zart, par exemple en 1954, quand j’ai pas­sé une au­di­tion avec Wil­helm Furtwän­gler, et en 1963, quand j’ai fait mes dé­buts avec l’Or­chestre Phil­har­mo­nique de Vienne. Ce n’est qu’à par­tir des an­nées 1990 que j’ai pris part chaque an­née au fes­ti­val de Salz­bourg.

À quinze ans, j’ai com­men­cé à voya­ger seul. J’ai donc ap­pris plu­sieurs langues dès mon ado­les­cence. L’es­pa­gnol res­tait la langue par­lée à la mai­son, mais l’hé­breu était celle de l’école. L’an­glais, c’était né­ces­saire. En­suite, le fran­çais, l’al­le­mand, l’ita­lien, je ne les ai ja­mais for­mel­le­ment ap­pris. D’ailleurs, les mu­si­ciens avec qui j'ai tra­vaillé, à l’Or­chestre de Pa­ris et à la Sca­la de Mi­lan autrefois, et à la Staats­ka­pelle de Ber­lin au­jourd’hui, parlent moins bien leur langue à cause de moi (rires) ! Oui, les voyages ont eu un im­pact évident sur ma vie de mu­si­cien. J’ai fait des ren­contres dé­ter­mi­nantes, comme celle d’Ed­ward Saïd, le grand in­tel­lec­tuel pa­les­ti­no-amé­ri­cain. C’était dans un lob­by d’hô­tel à Londres. On a ba­var­dé. Il avait lu mon pre­mier livre, My Life in Mu­sic, dans le­quel je par­lais du conflit is­raé­lo-pa­les­ti­nien. Ce fut une ami­tié ins­tan­ta­née, très in­time, qui a du­ré jus­qu’à sa mort en 2003 et qui m’a conduit à créer le West-Eas­tern Di­van, un or­chestre de jeunes Is­raé­liens, Pa­les­ti­niens, Sy­riens, Li­ba­nais, Égyp­tiens pour l’en­tente des peuples à tra­vers la mu­sique.

Je pense d'ailleurs que l’Eu­rope doit trou­ver sa force et son in­dé­pen­dance non seule­ment en tant qu’union mo­né­taire et éco­no­mique, mais aus­si en tant qu’union cultu­relle. Les mu­si­ciens sont les seuls ar­tistes à avoir de fac­to une com­pré­hen­sion de la culture des autres. Il n’y a pas de mu­si­cien al­le­mand qui joue seule­ment Brahms ou Wa­gner, ni de fran­çais qui ne joue que Fau­ré ou Ra­meau… ils jouent aus­si Stra­vins­ky, Ver­di, Si­be­lius… Les mu­si­ciens sont au­to­ma­ti­que­ment pan-eu­ro­péens.

Main­te­nant que j’ai par­cou­ru le monde en tous sens, j’ai­me­rais voya­ger moins, même si c’est dif­fi­cile, car mon rythme de tra­vail est tou­jours aus­si in­tense. Mais ma vie est à Ber­lin, j’y ai mon foyer, ma femme, mes deux en­fants, mes deux pe­tits-en­fants, alors, vous sa­vez ce dont je rêve ? Je rêve que les compagnies aé­riennes baissent tel­le­ment leurs prix que je n’aie plus be­soin d’al­ler vers le pu­blic. Mais qu'in­ver­se­ment, ce soit le pu­blic qui vienne à moi !

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